Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 30 sur 45

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Tout dire

Chapitre 9

 

Une fois remis de la frénésie du moment et de la gueule de bois consécutive, après avoir dû reconnaître que j’étais indéniablement piégé, je me suis lancé dans une lutte sans concession pour m’affranchir de l’obsession liée à l’image de Fernanda. Parce que dès le matin je ne pensais qu’à elle, j’attendais vainement un message d’elle dans les cybercafés de mon quartier, et je reconstituais les faits en me remémorant tout ce que nous avions pu dire et faire pendant nos rendez-vous. J’essayais vainement de lire quelques romans ou de regarder la télévision, et je passais des heures à contempler le plafond de ma chambre. Je sentais, tantôt avec plaisir, tantôt avec effroi, que ma vie entière filait à toute allure dans je ne savais quelle direction sans que j’y puisse grand-chose.

Je regrettais terriblement Fernanda. J’avais envie de lui écrire, de la voir même de loin, à son insu, mais plus les jours passaient, plus une partie de moi-même achevait de se convaincre que la distance entre nos modes de vie était trop grande, et qu’il était très possible que, réflexion faite, elle se complaise dans le sien. Il était temps, il était grand temps pour moi de relever les défis cruciaux pour mon avenir : lire et écrire comme un forcené jusqu’à acquérir un style personnel, une voix propre. C’est ainsi que, peu à peu, avec la certitude que tout ce qui m’était arrivé jusqu’alors n’était qu’illusion brisée en mille morceaux, et soutenu par les activités que je poursuivais – les cours avec Melanie, le café que nous prenions ensemble au milieu de la matinée, les séances avec Jaime et nos discussions avant ou après les travaux pratiques –, j’ai commencé laborieusement à me définir et à organiser une routine. Il fallait que je me mette une fois de plus à l’épreuve, et le moment de me lancer était venu.

Un après-midi, sur une des imprimantes de la fac, j’ai fait un tirage de la nouvelle que j’avais soumise au jugement de Fernanda et je l’ai passée à Estrada. Il l’a lue immédiatement et, après m’avoir fait quelques observations, il m’a encouragé à continuer d’écrire. Il y avait dans mon texte, me dit-il, quelque chose que l’on pouvait clairement définir comme « un regard personnel ». Dès lors, nous nous sommes lancés dans un dialogue centré, bien que de façon sporadique, sur mes efforts pour devenir écrivain et mes difficultés à m’organiser.

– Il s’agit peut-être d’une simple question de discipline, me dit-il entre deux cours. Moi, par exemple, je me lève de bonne heure, et je cours tous les matins. Puis je vais à vélo à mon atelier, où j’ai plusieurs occupations : lire, corriger ou écrire jusqu’à midi ou une heure de l’après-midi.

J’ai commencé par établir un horaire, j’ai arrêté de fumer une nouvelle fois, et me suis mis à courir pour fustiger un peu mon corps et mon esprit, et aussi pour m’évader de la prison dans laquelle je m’étais enfermé et ne pas laisser le découragement me gagner. J’ai fait le tour des rues de Los Robles à la recherche d’un parc où je pourrais carapater et j’ai trouvé un complexe sportif municipal plutôt détérioré avec plusieurs terrains de football à cinq, un « espace abdominaux » et une sorte de sentier asphalté où je pourrais tant bien que mal me dépenser et songer à ce que je devrais écrire. Après quelques faux départs, j’ai trouvé la piste qui devait me conduire à une nouvelle dans laquelle deux frères vont à Miraflores pour voir en quoi consiste le travail de leur père serveur. Le matin, j’allumais l’ordinateur, lisais quelques paragraphes, retouchais certaines scènes et, avec le début en tête, j’allais courir en tâchant obstinément de bâtir les deux ou trois paragraphes suivants que je pourrais écrire et mettre au propre en rentrant chez moi.

Au bout de deux semaines, une routine s’établit. J’ai arrêté de sortir le soir, je me suis couché tôt, et la méthode a fini par donner des résultats. L’effort physique tous les matins, la demi-heure passée à regarder les gamins jouer au foot, mes pieds qui foulaient machinalement la piste préparaient l’élan de l’esprit et celui des mains sur les touches, le déroulement des scènes, la possibilité de surmonter les obstacles qui se présentaient ici ou là, les paragraphes qui se succédaient laborieusement jusqu’à dépasser une quinzaine de pages. Ce travail était très différent de celui qui avait abouti au Serpent de lave et il ressemblait parfois à une simple accumulation d’efforts, de ténacité et d’application, mais j’étais content qu’il en allât ainsi, et aussi secrètement fier de dépendre moins de l’inspiration que de ma persévérance.

Mon histoire avec Fernanda m’avait servi de détonateur et permis d’y voir plus clair : je m’étais aperçu qu’il me fallait assumer ma solitude, et j’avais appris que je ne pourrais y renoncer que pour quelqu’un qui me plairait réellement, comme elle m’avait plu. Je commençais à me sentir bien, j’arrivais à la fin de ma nouvelle sur les frères pauvres qui vont voir leur père servir les riches, et j’étais plus concentré sur mon travail à l’université, quand elle m’a appelé. Sans crier gare. Un soir, pendant que je m’entretenais avec Bruno. Ce fut comme si une rafale de vent soufflait d’un coup toutes les bougies que j’avais eu tant de peine à allumer pendant les jours précédents. Elle avait envie de me voir. Je lui ai répondu en bredouillant que nous pourrions nous rencontrer le lendemain. Et j’ai raccroché. Autour de moi, tout tournait de nouveau.

– Elle s’est lassée de son mec, mon pote, m’a dit Spanton quand je suis retourné auprès de lui. C’est fini, entre eux.

L’anxiété que je croyais avoir laissée derrière moi est revenue de plus belle. Avec peine, exaltation et crainte, je me suis rendu à l’évidence que l’histoire qui avait conduit à notre baiser n’était pas terminée. Puis je me suis dit que si elle s’était décidée à me revoir c’était parce qu’elle penchait clairement en ma faveur, sans me douter que je faisais complètement fausse route.

Fernanda et moi nous sommes revus à peine un instant devant les bancs du coin le plus écarté du campus. Elle avait réfléchi et décidé d’accorder une seconde chance à sa relation avec Rafael. Je me suis levé sans dire un mot et je suis parti. Les jours suivants, incapable d’écrire une ligne, je n’ai fait que courir, dévoré par la rage et le désespoir. Et j’étais en train de courir un dimanche soir quand elle m’a appelé et a arrêté net mon élan. « Comment vas-tu ? Est-ce que tu cours toujours ? » Essoufflé, abasourdi, j’ai répondu à ses questions posées le plus naturellement du monde, comme si rien n’avait eu lieu, et nous avons continué de parler pendant que je rentrais chez moi, jusqu’au moment où la batterie de mon téléphone m’a lâché. Deux heures plus tard, alors que j’avais pris ma douche et m’étais mis au lit, en plein désarroi, elle a rappelé et nous avons discuté une bonne partie de la nuit, ne nous interrompant que pour boire je ne sais plus combien de verres d’eau tant nous avions la gorge sèche. Fernanda me rappelait tout de suite, me décrivait la disposition des meubles de sa chambre, les étagères où s’alignaient ses livres, pendant que je l’imaginais en fermant les yeux et en perdant de vue la place des meubles dans le cagibi où je dormais. Bien entendu, elle n’a pas manqué de me demander de lui décrire ma chambre après qu’elle m’eut dépeint la sienne et, dans ses questions, j’ai fini par déceler le désir de Fernanda et aussi le mien, celui que j’avais de la voir ici, près de moi, dans mon lit. Nous n’avons pas évoqué Rafael, ni nos propres difficultés. Si elle devait prendre une décision, mieux valait qu’elle disposât de tous les éléments en jeu, aussi lui ai-je parlé avec humour et une étrange décontraction de ma chambre, de ma maison, de ma tante et de mon oncle. « Santa Anita ? Où est-ce ? – Très loin », ai-je fait, et c’est ainsi, à voix toujours plus basse à cause de l’heure, moi en pyjama, tous les deux au lit, en changeant de temps en temps l’écouteur d’oreille et de main à cause de leur moiteur chaude, et incapables de dormir, que Fernanda et moi avons passé notre nuit à converser et à rire, à échanger des plaisanteries et renforcer notre complicité, à parler des amis qui nous étaient chers – elle de María Paz et Adriana, moi de Jorge, Santiago et Bruno –, et elle a éclaté de rire en apprenant que quatre gaillards plus âgés qu’elle s’affublaient de surnoms invraisemblables, se traitaient d’énergumènes, et formaient un « conciliabule ». Puis il y a eu un silence.

– J’aimerais tant que tu sois ici avec moi, Gabriel, a-t-elle fait un instant plus tard. Pardonne-moi de te dire ça, mais j’aimerais tellement que tu sois tout près de moi.

Il était quatre heures du matin et nos propos ont pris une tournure plus intime. Elle dormait nue dans son lit, elle aimait m’écouter comme ça, dans le plus simple appareil. J’ai senti mon sang s’accélérer, et j’ai eu une soif d’enfer quand elle a évoqué le baiser échangé quelques semaines auparavant, notre façon de nous embrasser, et m’a avoué que, depuis, elle ne pouvait s’empêcher de penser à nous, enlacés. « Nous sommes fous de ne pas le refaire, lui ai-je dit. Il faut qu’on se revoie. » Il était cinq heures du matin, mais j’étais prêt à sortir sur-le-champ et à aller n’importe où pour la serrer dans mes bras. Elle a répondu à regret qu’elle ne pouvait quitter sa maison à une heure pareille, sous aucun prétexte, mais que l’université ouvrait ses portes à sept heures et qu’elle pourrait prétendre devoir assister impérativement à un cours de rattrapage. J’y serais ? Bien entendu ! C’était vrai ? Bien sûr. Après nous être dit que nous nous embrassions, nous avons raccroché.

Les deux heures suivantes ont été les plus longues de ma vie. J’ai attendu comme un lion en cage dans ma chambre, j’ai pris une douche, me suis regardé dans le miroir, puis j’ai détourné le regard, accablé, et j’ai eu peur que tout cela ne soit une mauvaise blague, ou irréel, ou réel mais concernant quelqu’un d’autre que moi. À six heures et demie, l’estomac vide et poussé par le désir d’accélérer le temps, je suis sorti et j’ai sauté dans le premier taxi en maraude.

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