Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 11 sur 45

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Tout dire

Deuxième partie

 

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1

 

Je crois que j’ai mis un point final à la nouvelle quand je me suis aperçu que « le serpent de lave », image qu’emploie le serveur pour décrire la cicatrice qui marque à jamais le visage de son fils, pouvait être le titre de la nouvelle et que changer telle ou telle épithète ne modifierait en rien l’effet d’ensemble du récit. Un moment est venu où j’ai senti que j’avais cessé d’écrire le texte et que je le lisais comme si j’assistais au spectacle qu’aurait donné quelqu’un d’autre que moi. Quand je suis revenu à la réalité, il m’a semblé être de retour d’un voyage très lointain, délesté de lourds bagages, avec une idée différente de moi-même et de ce que devait être ma vie. Comme si je me remettais d’une longue maladie, j’avais le plus pressant désir de sortir, de marcher dans les rues, de parler à quelqu’un. Il ne restait que quelques jours avant l’inscription pour le neuvième semestre, et deux semaines avant le début des cours, aussi ai-je appelé Santiago et lui ai-je raconté tout ce qui m’était arrivé.

– Viens demain, m’a-t-il dit, Valeria est en Europe depuis deux semaines.

Je l’ai trouvé couché sur son lit, entouré de ses dessins et de ses collages, de ses livres de poésie et de ses carnets de notes, des cartes postales que Valeria lui envoyait des villes qu’elle découvrait. Il était un peu enrhumé, m’a-t-il prévenu, mais il profitait de son esseulement pour rassembler et relire une série de poèmes dispersés dans divers carnets et sur des feuilles volantes. Il avait reconnu un climat à peu près semblable dans tous ces textes, une sorte de caractère commun. Quand il m’a dit qu’il me trouvait « différent » et « bien », et qu’il a été évident pour l’un et l’autre qu’il pensait aux changements de mon visage, nous nous sommes efforcés d’éviter le sujet et il m’a demandé de lui parler de ma nouvelle.

– Je te l’ai apportée, ai-je fait en lui montrant les feuilles de papier pliées, couvertes de mon écriture la plus soignée.

– Je vais la lire tout de suite, m’a-t-il annoncé. Si tu veux, tu peux jeter un coup d’œil à mes poèmes, comme ça, nous serons quittes.

J’ai compris qu’il les avait préparés à mon intention, aussi les ai-je lus avec toute la concentration dont j’étais capable. Ce que j’y trouvais, je m’en souviens, c’étaient des instantanés d’une ville fantastique hantée par la peur, comme projetée sur l’écran d’un cinéma à l’abandon, mais ma concentration se dérobait et je ne pouvais m’empêcher de regarder, par-dessus les feuilles de papier, le profil de Montero à la lumière de la lampe, derrière lui, sa peau très blanche et ses longues mains de malade qui tournaient les pages de ma nouvelle et les alignait soigneusement de l’autre côté du lit. Quand j’ai vu qu’il s’approchait des dernières pages, j’ai essayé de fixer de nouveau toute mon attention sur un poème dans lequel un homme contemple longuement la mer, devant sa ville, avec le désir mélancolique de s’y noyer. Un moment, j’ai désiré être cet homme. Montero ne disait mot, et quand je l’ai de nouveau regardé, il avait fini de lire ma nouvelle et la relisait. J’ai terminé comme j’ai pu la lecture de ses poèmes.

– Ça, c’est vraiment une nouvelle, a-t-il alors dit, toujours assis sur son lit.

Je vois encore son visage pâle, ses longues mains qui feuilletaient les pages jointes.

– Ta première nouvelle, a-t-il ajouté dans un sourire.

Encouragé, j’ai osé lui dévoiler que je comptais la présenter au concours des Jeux Floraux de cette année, après quoi je me suis tu. Santiago a de nouveau regardé mes feuillets.

– Si Juan Luis Ibarra se présente, m’a-t-il dit, tu n’as guère de chances, parce qu’il a une plus grande maîtrise littéraire et plus de ressources rhétoriques que toi, mais rien n’indique qu’il a l’intention de concourir.

On ne pouvait écarter l’éventualité d’un franc-tireur embusqué, mais il se pouvait que cette année le franc-tireur ce soit moi : mon travail était bien structuré, il ne manquait pas de souffle, les personnages étaient vivants, et en certains endroits – comme celui où le père et le fils se regardent dans les yeux – il était émouvant.

– Le style, par moments, rappelle un peu trop Vargas Llosa, a-t-il ajouté. Et tes images lyriques doivent trop à Cisneros.

– Je les admire, ai-je dit sur un ton d’excuse.

– Je sais, je sais, a fait Montero. Mais après le concours, le grand travail qu’il te restera à faire, ce sera de trouver ta propre voix et de cesser d’emprunter celle des autres.

Je lui ai demandé si cet emprunt était un mal. Il m’a regardé, a sorti des cigarettes de sa table de nuit et, après avoir avalé une bouffée de tabac, a rejeté la fumée et a souri.

– C’est un mal quand on emprunte aux médiocres. Heureusement, ce n’est pas ton cas.

Je n’ai pas oublié les paroles de Montero pendant le semestre qui a suivi, au cours duquel je me suis fait de nouveaux amis et ai un peu mieux connu Valeria Klimt, tout en me préparant à affronter en solitaire (Montero m’avait prévenu qu’il ne se présenterait pas) l’épreuve des Jeux Floraux. Dès le commencement des cours, j’ai pris l’habitude d’enregistrer tout ce que j’écrivais sur une disquette. J’attendais mon tour dans les salles d’ordinateurs de l’université et, patiemment, les feuilles volantes posées à côté du clavier, je saisissais et corrigeais mon texte. Au lieu de me prendre quelques heures comme je l’avais cru, ce travail a occupé tous mes moments libres. Je sortais d’un cours et courais chercher un ordinateur disponible pour réécrire ma nouvelle, en préciser soigneusement les moindres termes, ajouter une épigraphe, une subordonnée, en retirer une autre. Constater que rien n’était définitivement arrêté était désespérant, mais je prenais peu à peu plaisir aux facilités qu’offrait le traitement de texte : copier, coller, déplacer les lignes, effacer et rétablir des phrases écrites quelques minutes plus tôt. J’en suis bientôt venu à espérer par-dessus tout gagner ce concours à seule fin de disposer d’une machine avec laquelle je pourrais passer des heures et des heures à créer des histoires.

L’oncle Emilio a lu Le Serpent de lave à la moitié du semestre et je pourrais dire que, dès lors, ses sentiments envers moi ont changé. Il adorait les romans, mais jamais il ne s’était douté que les récits naissent de l’expérience transfigurée des écrivains. Je ne sais pas trop ce qu’il a ressenti quand il s’est découvert transformé en un personnage littéraire qui, de surcroît, était le narrateur et mon père. Depuis toujours il avait apporté un soutien sans réserve à ma vocation et à mes intérêts, il les avait encouragés avec énergie et conviction. Je le revois entrant dans ma chambre avec un de ses dictionnaires à la main, les lunettes baissées sur l’arête du nez, pour me suggérer d’employer tel mot auquel il était secrètement attaché – pusillanime ou absorbé, par exemple – à telle ligne de ma nouvelle ou dans

une description de la pizzeria où il travaillait. Jamais je n’oublierai son expression de fierté et de satisfaction quand, quelques mois plus tard, il découvrit l’un des mots qu’il m’avait ainsi suggérés publié dans la revue de l’université de Lima qui incluait tous les récits des finalistes et des gagnants.

Le Serpent de lave a bel et bien remporté le premier prix de la nouvelle aux Jeux Floraux de cette année-là. J’ai attendu l’annonce des résultats tout l’après-midi, en fumant comme un condamné à mort et en me rendant entre les cours au bâtiment de l’administration où se réunissait le jury, dont le verdict ne devait être proclamé que le lendemain. Après avoir reconnu mon nom en haut du document, j’ai cru à une hallucination et, m’efforçant de mettre de l’ordre dans mes pensées, j’ai relu la liste des résultats : Juan Luis Ibarra ne s’était pas présenté et je ne connaissais aucun des finalistes. J’avais les jambes coupées et les larmes aux yeux.

Le prix a été pour moi la conclusion de ce semestre et le dernier événement de mon parcours universitaire. Je n’éprouvais aucune joie d’avoir obtenu la moyenne suffisante pour conserver ma bourse l’année suivante – la dernière que je devais passer à l’université –, seulement une nette sensation de fatigue. Le semestre n’avait rien apporté de nouveau, les cours étaient aussi ternes que mes inquiétudes relatives à ce qui m’attendait l’été prochain à Proceso où les choses n’allaient pas très bien. L’équipe avait achevé de se dissocier sous divers coups de l’adversité : précarité de la situation financière, esprit pernicieux du directeur, retards immanquables des paiements. Silvio Carranza était parti aussi discrètement que Juan José Santos ; Rossi, après un violent accrochage avec le directeur, avait quitté le siège du magazine avec sa voiture de fonction en menaçant de ne pas la rendre aussi longtemps que ce qu’on lui devait ne lui aurait pas été payé ; Liliana Valencia avait été engagée par la télévision et Raúl Balboa dirigeait une société de surveillance. Tout ce qui restait, dans l’immeuble de la rue Camaná, c’était la mauvaise humeur de Saúl Vegas. Je ne pouvais oublier le retard des paiements, mes attentes dans le bureau de la comptabilité, mes heures d’impatience devant la porte fermée, les cris exaspérés du fils du directeur réclamant que l’on me paie, et mon découragement était profond.

En me rendant ma dernière copie – un texte dans lequel j’avais mis en scène un reportage réalisé pour Vegas l’été précédent –, le professeur de rédaction journalistique m’a proposé de postuler une place de stagiaire au plus ancien et important journal du pays, La Industria. Si j’étais accepté, je deviendrais « boursier », je recevrais une bonne paie, régulièrement, et je pourrais faire suffisamment connaître mon travail pour pouvoir obtenir un poste de rédacteur dans l’un des nombreux secteurs du journal. Il en était sûr. La seule chose qui m’est venue à l’esprit, à ce moment-là, c’est que De Rivera, qui cette année-là s’était chargé avec succès de la direction des revues de La Industria, avait fait de Semana un hebdomadaire du samedi que je dévorais le dimanche matin chaque fois que l’oncle Emilio en apportait un exemplaire du restaurant. Sans y réfléchir à deux fois, j’ai accepté.

Un frais matin de décembre, avec une bonne vingtaine de jeunes gens sur leur trente et un – des étudiants supposés issus des meilleures universités privées du pays –, j’ai parcouru, intimidé, les installations de la vénérable maison. Sans nous lâcher d’une semelle, en nous épiant du coin de l’œil avec méfiance, nous contemplions les dalles de marbre des sols en damier, les très hauts plafonds, les moulures, les lambris et les vitraux de la grande demeure coloniale qui ressemblait davantage à un ministère qu’à la rédaction d’un journal. Je me suis vite rendu compte, en empruntant les couloirs sans âme en leur compagnie, que le climat qui y régnait était radicalement différent de celui de Proceso, et je ne l’ai pas aimé. Les journalistes (ou peut-être s’agissait-il de photographes ou d’administrateurs, il était impossible de les distinguer) disparaissaient dans des passages ou entre de hautes colonnes et personne, absolument personne ne détonnait. Mon professeur m’avait averti de ne pas révéler que j’avais travaillé à Proceso (on considérait, à La Industria, que le magazine avait une « mauvaise influence » sur les journalistes en formation), aussi me suis-je mordu la langue pendant l’entretien collectif et ai-je essayé pendant les épreuves de rédaction d’éviter les ficelles que Vegas m’avait apprises. J’ai quitté l’endroit sans grand espoir, parce que nous avions tous eu droit au même traitement impersonnel, mais mon professeur m’a téléphoné au cours de la soirée pour m’annoncer que je faisais partie des cinq stagiaires retenus pour cette année. Il m’a félicité. J’étais assez loin de sauter de joie.

Sans pouvoir éviter un pincement de culpabilité chaque fois que je pensais à Proceso, je me suis présenté à La Industria le premier jour ouvrable de l’année 1997. On nous a conduits, les quatre autres candidats sélectionnés et moi, dans une salle très haute de plafond, où pendaient d’anciens lustres dont la lumière ne servait pas à grand-chose. Nous étions un peu déconcertés. Un vieil homme maigre aux cheveux blancs, à la voix flûtée et au complet irréprochable nous a souhaité la bienvenue avant de nous tenir un discours plutôt assommant sur les valeurs du journalisme. Ensuite, il nous a appelés chacun à tour de rôle par notre nom pour nous assigner une place au journal. J’ai été le premier. Quand je me suis arrêté devant son bureau, il m’a demandé à quel secteur allaient mes préférences.

– J’aimerais écrire des chroniques, ai-je répondu innocemment, ou bien des articles sur la littérature, ou sur les arts.

– Très bien, a-t-il fait avec un demi-sourire. Tu iras à la rubrique sports.

J’en suis resté muet.

– C’est ça, le journalisme, a-t-il expliqué. On doit d’abord couvrir ce qu’on ne connaît pas.

Le premier jour de l’été, avec les chaussures, le veston et la cravate de mon oncle, ridicules dans ce contexte, j’ai passé la matinée au Stade national de Lima, à attendre l’arrivée promise d’un avant argentin de cinquième catégorie qui devait se présenter devant la Federación Peruana de Fútbol pour signer un contrat avec un important club local. Je me sentais assez mal dans cette tenue en pareil endroit et je me sentis encore plus mal quand je découvris que la bande de types en lesquels j’avais cru voir des hooligans de Santa Anita prêts à en découdre était un groupe de journalistes sportifs dépêchés par leurs journaux pour la même raison que moi. Ils formaient un peloton homogène de cheveux mouillés, de carnets imprégnés de sueur dans lesquels ils notaient à la hâte informations, idées et titres, et je ne comprenais pas un traître mot à leur jargon. Je ne voulais même pas penser à ce que j’aurais été en train de faire, à cette heure, à Proceso. Ce jour-là, le présumé buteur ne s’est pas présenté, et personne ne m’a adressé un mot pendant tout le temps que j’ai passé debout à attendre. Je suis retourné au journal les mains vides et les pieds en compote.

Cet épisode était le signe précurseur d’un été de contrariétés et de déprime pendant lequel j’allais chercher contre toute raison à tirer quelque chose des sempiternelles équipes de football dans leur fortin de Breña, sur un terrain d’entraînement d’une station balnéaire du Sud, ou parfois dans un hôtel à l’extérieur de Lima. J’avais pris un mauvais tournant et ne pouvais faire marche arrière : les collègues des autres organes de presse me semblaient balourds et mesquins, les joueurs de foot me servaient toujours les mêmes clichés en bordure de terrain et devoir écrire un compte-rendu à partir des rares informations que je glanais me plongeait dans un total découragement. J’ai passé les semaines suivantes à remplir machinalement mes obligations en me demandant, à mes moments perdus, où pouvait se trouver le siège de la revue Semana. J’ai bientôt erré dans la salle glaciale sur laquelle donnaient les rédactions des rubriques les plus sérieuses – politique, société, monde, affaires intérieures, activités sociales –, puis dans les couloirs plus contemporains du secteur culturel et, de l’autre côté du grand escalier, devant les bureaux gris de la comptabilité et de l’administration, sans rencontrer De Rivera ni aucun de ses rédacteurs et photographes. Où diable étaient-ils ? Me reconnaîtraient-ils s’ils me croisaient ? Que pourrais-je leur dire, alors ? Au bout de quelques jours j’avais exploré toutes les salles du journal sans trouver trace d’eux. Un soir, j’ai demandé à l’un des rédacteurs de mon secteur où travaillaient les journalistes de Semana.

– Les journalistes de Semana ne travaillent pas ici, m’a-t-il rétorqué.

– J’ai un ami rédacteur chez eux et j’aimerais le voir, ai-je réussi à avancer.

– Dans ce cas, tu devras aller le chercher dans l’immeuble d’en face, de l’autre côté de la rue. C’est là que se trouvent tous les cinglés et les fumistes de De Rivera.

L’information m’a complètement dérouté et mes diverses obligations m’ont fait oublier, au fil des jours, l’immeuble que j’apercevais de l’autre côté de la rue Miró Quesada. Totalement prostré, j’écrivais sans la moindre envie, quittais le journal de plus en plus tôt et, à vrai dire, si le responsable du secteur ne m’avait pas convoqué pour me reprocher l’insuffisance de mon rendement, cette situation se serait éternisée. Le type m’a passé un savon en me disant que je ne faisais preuve d’aucune initiative, que mes comptes-rendus transpiraient l’ennui, et qu’il n’y avait pas en eux la moindre profondeur. J’aurais bien aimé pouvoir lui montrer un exemplaire de Proceso et quelques-uns de mes reportages, mais la culpabilité et l’inquiétude étaient les plus fortes. En rentrant chez moi, j’ai dû me rendre à l’évidence : il me fallait assumer la situation dans laquelle je m’étais mis et remplir de mon mieux mes obligations.

Un matin, je suis allé au Stade national m’entretenir avec un boxeur péruvien qui devait participer à un championnat international, et j’y ai rencontré un entraîneur cubain qui surveillait trois garçons visiblement de la plus humble origine en train d’évoluer avec agilité sur un ring délabré. Intrigué, je leur ai posé quelques questions et ils m’ont appris qu’ils étaient de la province de Chincha, qu’ils s’entraînaient le matin et devenaient l’après-midi marchands ambulants, de façon à pouvoir payer tout le nécessaire pour apprendre à boxer. La nuit, ils dormaient sur des grabats improvisés d’un côté du ring. Quelque chose s’est réveillé en moi : j’ai pris l’enregistreur et je les ai tous interviewés, puis j’ai demandé au photographe de faire leur portrait, poing tendu vers l’objectif, en prétendant que c’était aussi une commande du journal. Quand le boxeur que j’attendais est arrivé, je lui ai brièvement posé quelques questions, et j’ai rapidement mis cet entretien au propre en arrivant à la rédaction, où je suis ensuite resté accroché à l’ordinateur pour essayer de retracer l’histoire des gamins pugilistes, comme si je me trouvais à Proceso en pleine nuit et qu’à l’autre bout du bureau, dans l’air conditionné et la lumière blanche de La Industria, Saúl Vegas poussait de gros soupirs d’exaspération. Avant de m’en aller, j’ai imprimé le texte et l’ai remis à mon chef – un homme de couleur âgé qui n’arrêtait pas de s’extasier sur les formes des jeunes femmes de la rédaction – avec une note expliquant mon sujet, et les planches-contacts des portraits. Le lendemain, un silence a salué mon entrée dans le bureau de la rédaction.

– Ça, c’est une chronique ! m’a lancé le vieux, de son bureau, en me regardant puis en regardant mon texte sur l’écran de son ordinateur. Ça, c’est une chronique pour la page centrale !

Mon histoire a paru sur deux pages au milieu du supplément sportif du journal, après que j’y ai apporté quelques ajustements suggérés par le secrétaire de rédaction. Dès lors, je n’ai plus fait qu’écrire tous les deux ou trois jours des histoires centrées sur l’humanité de personnages liés aux sports : la solitude d’un joueur de football venu du Ghana et perdu dans le pays lointain qu’était pour lui le Pérou ; la lutte d’une vieille gloire nationale de ce même sport contre son accoutumance à la pâte de cocaïne brute ; les rites de sorcellerie de la jeteuse de sorts d’un club ; les rêves des joueurs de tennis de la lointaine périphérie de la ville… Du jour au lendemain, j’avais trouvé là où je m’y attendais le moins un espace où écrire, et je commençais à me sentir bien parmi les rédacteurs de la rubrique : ils m’appelaient par mon prénom, je leur rendais la pareille, nous ne nous méconnaissions plus.

Toutefois, je n’étais que le stagiaire d’un été à La Industria, la solution restait temporaire : un soir que je revenais d’interviewer sur sa dépression un joueur d’échecs qui avait failli devenir le grand champion américain, mon rédacteur en chef m’a annoncé que je devais être « basculé » dans un autre secteur, comme le stipulait le règlement du journal relatif aux stagiaires, et qu’il avait reçu du vieil homme aux cheveux blancs auquel je m’étais présenté le jour de l’entretien d’embauche des instructions précises pour me transférer à la rubrique Bourse et défense du consommateur. Sur ce, il m’a donné le nom de mon nouveau chef et une sorte de fiche de rendement que je devais lui présenter, dans un bureau du sous-sol, et a seulement ajouté :

– Désolé, mon vieux.

Le ciel me tombait sur la tête. Je suis sorti prendre l’air et arpenter les rues voisines pour mettre de l’ordre dans mes idées et voir ce qu’il me restait à faire. J’allais au hasard, tout entier à mon angoisse, mon pouls s’emballait et je sentais revenir le vieil état d’âme désespérant que je ne connaissais que trop bien, quand une partie de moi, faite d’adrénaline pure, s’est détachée et a traversé la rue Miró Quesada pour pénétrer d’un pas assuré dans l’immeuble où la rédaction de Semana avait son siège. Après avoir consulté l’organigramme du groupe avec les noms de toutes les revues affichés dans le hall d’entrée, j’ai pris l’ascenseur, j’en suis sorti dans le vestibule du septième étage et je me suis présenté à l’accueil, où j’ai prétendu, avec une assurance nouvelle, avoir rendez-vous avec M. Francisco de Rivera. Au bout de quelques minutes, j’ai vu arriver une toute petite femme à la physionomie de rongeur qui m’a informé d’une voix où perçait la remontrance que M. De Rivera n’avait aucun rendez-vous prévu avec M. Gabriel Lisboa.

– Dites-lui seulement que je désire lui parler, me suis-je entendu lui répondre. Il décidera s’il veut me recevoir.

– Très bien, a-t-elle fait, et elle s’est éloignée.

Quand elle est revenue et m’a demandé de la suivre, il m’a semblé que je revenais à moi. La porte s’est ouverte, et nous avons traversé une longue salle basse de plafond avec des tubes fluorescents allumés en pure perte dans l’éclairage naturel de l’endroit et la fumée des cigarettes de tous ceux qui travaillaient là, visiblement à leur aise. Nous sommes arrivés dans un endroit dégagé, sur un tapis bleu qui nous a conduits dans un bureau lambrissé dont la large fenêtre laissait voir les anciens immeubles de la Lima de l’époque coloniale éclairés par le chaud soleil de février. De Rivera contemplait les toits d’un regard absent en attendant que sa secrétaire m’annonce. Quand elle l’a fait, il s’est tourné vers moi, m’a adressé un sourire chaleureux et s’est levé de son siège pour me saluer. J’ai reconnu sa chemise à carreaux, son jeans, sa moustache et sa grosse main chaude quand elle a serré la mienne. C’était bien De Rivera, même si autour de lui il n’y avait plus de lumières moribondes mais celle, pure, de son nouveau bureau, et au lieu de la reproduction d’un Gauguin comme à Proceso, une photo de Charlie Parker en train de jouer du saxo allongé sur la scène sur laquelle des fans tambourinaient comme des fous, bouche ouverte et yeux exorbités. De sa voix de stentor, il m’invita à m’asseoir en face de lui, curieux de savoir ce qu’on avait pu me faire pour que je vienne le trouver avec cette tête de désespéré.

– Francisco, lui ai-je dit, conscient que je l’appelais pour la première fois par son prénom, il faut tout simplement que tu me sauves la vie. Je ne vais pas pouvoir rester dans l’immeuble d’en face.

– Tu travailles à La Industria ? a-t-il fait en se rapprochant. Tu n’étais pas à Proceso avec Saúl ?

J’ai remué la tête d’un côté à l’autre en éprouvant un soudain soulagement. Je lui ai tout raconté, quoique dans le désordre : les retards de paiement, mes difficultés économiques, la possibilité décourageante de devoir bosser pour le reste de l’été sur les indices boursiers.

– En quels termes es-tu resté avec Proceso ? m’a-t-il demandé. Tu sais qu’ils peuvent m’en faire voir de dures s’ils apprennent que je t’ai donné du boulot ? L’Ogre pourrait me massacrer !

– Je ne veux pas t’attirer des ennuis, Francisco, crois-moi.

Nous sommes restés un moment sans rien dire, De Rivera plongé dans ses réflexions. J’ai appris par la suite que je n’étais pas le premier à venir lui demander une telle faveur : divers rédacteurs et petits éditeurs de Proceso qui désiraient appartenir à son équipe l’avaient fait avant moi, et De Rivera n’avait pas pu résister à certaines de ces sollicitations, de sorte que deux d’entre eux faisaient maintenant partie des équipes des revues qu’il dirigeait, et que le jour où l’un d’eux avait signé une chronique dans Semana, l’Ogre avait appelé De Rivera pour exiger de lui à grands cris qu’il ne débauche plus un seul de ses collaborateurs sous peine de poursuites. Depuis, une sorte de mur de Berlin était dressé entre les deux rédactions, et moi qui ignorais tout, je venais le prier de se mouiller une fois de plus. Je suppose qu’il dut soupeser le risque et s’interroger sur les représailles qu’il encourrait s’il engageait un stagiaire qui travaillait déjà pour un autre secteur du journal.

– Attends-moi un moment, m’a-t-il dit tout à coup en se levant et en quittant le bureau. Je vais voir ce que je peux faire.

Les minutes qui ont suivi ont été les plus longues de ma vie. Il ne m’avait pas laissé beaucoup d’espoir, et j’imaginais déjà les froids bureaux du sous-sol de La Industria de l’autre côté de la rue. Quand De Rivera est revenu, le sourire aux lèvres, il m’a semblé que nous étions de nouveau complices et que revenait la gaieté de naguère.

– Nous n’avons pas de stagiaires à Semana, a-t-il fait avec une mimique de contrition qui ne pouvait masquer le plaisir. Mais j’ai trouvé un remède de cheval pour lequel tu vas devoir montrer tout ton cran.

J’ai souri à mon tour.

– Tu n’as rien contre la mode et les boutiques, n’est-ce pas ?

Je lui ai répondu du fond du cœur et avec soulagement que je n’avais absolument rien contre elles, et nous avons ri en nous regardant dans les yeux.

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