Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 22 sur 45

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Tout dire

Chapitre 1

 

L’autre Gabriel qui s’est réveillé a vu que les rideaux de sa chambre étaient éclairés par une lumière artificielle. Il avait dormi toute la matinée et tout l’après-midi, et il aurait continué si la soif ne l’avait tiré de son rêve. Il reconnut les rares objets de sa chambre, à leur place habituelle. Il ne trouva rien à boire, prit une douche, se changea et sortit dans la nuit pour se désaltérer et manger quelque chose. L’expérience fut surprenante, parce qu’il reconnaissait la rue, ses maisons, mais les voyait sous un nouveau jour, avec une sorte de nostalgie, et il lui sembla qu’un rapport différent s’instaurait entre lui et la réalité, et qu’en lui-même se dilatait une sorte de vide dépourvu de l’angoisse des jours précédents, comme s’il était en apesanteur. Les messages s’étaient accumulés sur son téléphone portable, mais il n’avait aucune envie d’y répondre. Il se dit qu’au bureau Jessica ou Jorge auraient sûrement pris les choses en main, peut-être mieux que lui, et qu’à Semana on pouvait très bien se passer de lui. Il sortit et marcha sans but dans le quartier de Miraflores, l’esprit vide dans un corps qui était bien le sien, se parlant à lui-même à voix haute et avec exaltation, s’arrêtant, épuisé, pour contempler l’océan noir balayé par le pinceau de lumière du phare de la pointe de Cisneros.

Le lendemain, ce fut moi qui me levai avec une hâte extraordinaire d’être à La Industria. J’entrai sans frapper dans le bureau de De Rivera et avant que mon chef ne m’accable de reproches pour ma défection, je lui fis part de ma décision.

– Je laisse tomber le journalisme, Francisco. Je démis-sionne.

Je vois encore son visage figé, sa façon de cligner des yeux, perplexe, et de se lever pour aller vers la porte, la fermer discrètement et revenir s’asseoir.

– Que dis-tu ?

– Je démissionne. Je ne veux pas être journaliste.

– Allons, allons, a-t-il fait dans un soupir, tout doux, mon vieux. Que se passe-t-il ? Tu as séduit une vieille millionnaire ? Une bombe sexuelle ?

Nous avons éclaté de rire, après quoi je lui ai tout expliqué.

Pendant notre longue conversation réparatrice, De Rivera s’est souvenu avec regret des années où il parcourait l’Amérique latine avec son sac à dos, son désir d’être écrivain, et où il avait fini par recenser les tortues et fumer de l’herbe en compagnie d’un type givré dans les Galápagos. Quand il a compris que je n’avais pas de projets précis, il m’a dit, comme un bon père, que les portes de Semana me seraient toujours ouvertes, et que je pourrais venir le trouver comme le jour où j’étais entré dans son bureau avec mon visage boutonneux pour lui demander d’être stagiaire.

– Je dois reconnaître que tu as des couilles, Gabriel.

C’est le dernier souvenir que je garde de lui.

En traversant la salle de rédaction, j’ai compris avec soulagement et une certaine crainte que ce monde avait cessé de m’appartenir. J’ai répondu aux saluts des rédacteurs, me suis assis devant mon ordinateur, ai ouvert ma boîte aux lettres où il y avait trois emails de Cecilia. Je l’ai appelée avec un vague sentiment de culpabilité en découvrant le contenu alarmé et violent de ses messages, mais bien décidé à prévenir ses questions et récriminations.

– Cecilia, lui ai-je dit brusquement, j’ai à te parler.

Son silence à l’autre bout du fil m’a glacé le cœur.

– Je ne comprends pas, a-t-elle dit au bout de plusieurs secondes.

– J’ai pris des décisions. Il faut que je t’en fasse part…

– Je suis très occupée aujourd’hui, a-t-elle prétendu sur un ton fuyant, comme si elle sentait venir quelque chose qu’elle désirait éviter. Appelle-moi demain après-midi, pour voir si j’aurais un moment demain soir.

– Ce n’est pas possible aujourd’hui ?

– Non. Pas aujourd’hui.

Après avoir annoncé à certains de mes compagnons de travail, sans plus d’explications, que je quittais la revue, je suis allé avec Jorge, Bruno et Santiago, dans un bar de la rue Berlín, à Miraflores. Je leur ai expliqué les raisons de ma démission de La Industria. Mais au ton sur lequel ils ont commandé une autre tournée et à leur manière de trinquer avec moi, j’ai compris qu’ils attendaient que je leur parle de l’offre de travail que l’on m’avait faite ou que je leur annonce que j’avais gagné un prix, ou une bourse d’une université étrangère. Je n’avais pas été assez explicite. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains.

– Ce que je veux, leur ai-je dit sur un ton aussi ferme que possible, c’est m’asseoir et écrire le livre que je veux écrire depuis longtemps, même si je ne sais pas encore très bien ce qu’il doit être ni comment m’y prendre.

Ils sont restés muets.

– Tu es cinglé, énergumène, a dit Bruno, rompant le silence.

– La vérité parle par la bouche de Spanton, a ajouté Jorge, en esquissant à peine un sourire. Tu es encore plus givré que Spanton lui-même.

Tous trois se sont efforcés de plaisanter afin de couvrir les premières réactions d’incrédulité qu’ils n’avaient pu cacher, puis les questions fusèrent : Comment allais-je pouvoir faire face à mes dépenses ? De quoi allais-je vivre ? À vrai dire, je n’en avais pas une idée très claire, mais j’avais tout de même un métier, non ? Je pourrais toujours travailler en free-lance pour des médias de prestige, ou de l’étranger, ou comme éditeur d’ouvrages ou de revues des services publics, à la limite, être correcteur. Je disposais d’un petit pécule, et je n’avais pas touché aux primes que le journal m’avait versées. Entre une chose et l’autre, ces réserves me permettraient de tenir un peu plus de six mois, le temps de réorganiser ma vie. Ce qui était certain, c’était que je n’en pouvais plus du journalisme et n’étais pas capable d’encaisser un bouclage de plus. J’avais besoin de souffler.

Au cours de cette soirée-là et des suivantes, ils me harcelèrent de questions qui me déstabilisaient. Était-il réellement nécessaire de renoncer aux avantages d’un travail régulier pour se mettre à écrire ? Cette démission n’était-elle pas un alibi pour me soustraire aux responsabilités de mon âge, refuser de grandir, perpétuer une sorte d’adolescence ? Qui me garantissait que je serais reconnu ? À quoi tient la réussite ? N’était-ce pas une folie, un mirage qui était né à l’époque où, à l’université de Lima, à côté de Santiago Montero, je me prenais pour un franc-tireur ? Je sentais que je perdais le nord et que seule la foi me dictait mes réponses hésitantes, mais quelle foi ? La foi en moi, en la littérature, en mes capacités d’écrire ? Une pulsion animale m’encourageait et me remplissait d’un désir viscéral de passer à l’acte chaque fois que je me plongeais dans la lecture d’un long roman et sentais les mots, les personnages et les situations me traverser de courants profonds qui faisaient battre mon cœur plus vite et changeaient ma vision du monde. Mais c’était un animal fuyant, et je devais m’accrocher à mon désir comme un naufragé à sa planche de salut dans des flots agités. Et puis, ma démission n’était-elle pas justement la preuve indéniable de ma vocation et de ma foi ? Ne m’étais-je pas ainsi amplement démontré que ma décision n’était pas du vent, ni l’illusion d’un blanc-bec qui refusait de grandir ? N’y avait-il aucune maturité dans ce que je faisais ? Bien des fois, je finissais par me dire tout cela à voix haute, dans la rue, au risque de passer pour un lunatique.

Bien entendu, je n’ai pu venir à bout de tous ces doutes pendant les années qui ont suivi, et l’écriture de ce livre ne les a pas tout à fait dissipés. La seule chose qui était claire, au cours des semaines qui ont suivi ma démission, c’est que, me souvenant des conseils de Saúl Vegas, je pouvais enfin me dire et dire aux autres que je voulais devenir un écrivain. Quant à savoir comment m’y prendre, par où commencer, quelle méthode suivre, c’était une autre affaire. Je manquais d’un modèle accessible, je ne connaissais aucun romancier publié et je n’avais pas étudié la littérature. Il n’existe pas d’école où l’on peut apprendre quel genre d’écrivain on veut être. Une nuit où je répondais de travers à toutes les questions qu’il me posait, Jorge me parla de son expérience : il avait découvert sa vocation en lisant les œuvres complètes de ses poètes préférés, de ceux qui les avaient influencés, et des Anciens qui avaient inspiré ces derniers. Il croyait qu’il en était de même pour Santiago, et que ce moyen était bon pour tout art, toute création. Il y avait quelque chose en moi, m’assura-t-il, quelque chose d’indicible, qui un jour trouverait son chemin et agirait comme une révélation.

– Peut-être, lui ai-je rétorqué, mais quoi ?

– Toi, mon vieux, a dit Jorge. Toi.

Mon silence l’a fait sourire. J’aurais bien voulu savoir comment ce moi allait pouvoir me montrer comment m’y prendre alors que ce même moi n’en savait rien. Il y avait de quoi rigoler. Ma vie – enfin, la partie de ma vie qui valait d’être contée – avait jusqu’alors surtout consisté à apprendre d’arrache-pied à écrire, à aligner les mots et les phrases de manière à obtenir des textes irréprochables, et je me rendais maintenant compte que savoir se servir de la langue, ponctuer correctement et éviter les erreurs syntaxiques ne me servait à rien parce que j’ignorais encore comment ma voix pourrait devenir singulière et reconnaissable.

– C’est un peu comme Un thé au Sahara, reprit Jorge. Tu l’as lu ? Les deux protagonistes, Kit et Port, s’enfoncent dans le désert, loin de la civilisation, et sont si isolés qu’ils peuvent entendre pour la première fois le rythme de leur circulation sanguine, leur musique intérieure. C’est bien de ça qu’il s’agit, tu ne crois pas ? De trouver le silence total, d’écouter et de reconnaître tes voix intérieures.

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