Tout dire
Chapitre 6
Quelques jours plus tard, j’ai fait part à Montero de plusieurs questions que j’avais notées dans mon carnet. Il y a répondu avec patience, parfois avec émotion, et un lien s’est alors établi entre nous qui, avec le temps, est devenu une amitié véritable.
D’après les poèmes de Cisneros que je préférais, Montero m’a conseillé plusieurs de ses recueils, dont Medir y pesar las diferencias del otro lado
del canal 1, un poème qu’il tenait pour remarquable. Dès lors, aux articles que je devais parcourir pour les cours sur les théories et les modèles de la communication et aux romans que je lisais pendant les fins de semaine sont venus s’ajouter des recueils de poèmes que Montero me passait comme s’il s’était agi de pétards ou d’armes à feu. Tout à coup, ce que j’avais pu apprendre à l’université, et qui s’était limité à César Vallejo et José María Eguren, s’ouvrait et débouchait sur de nombreux noms dont je n’avais jamais encore entendu parler, et qui incluaient l’esprit vif et indemne de Mateo Ramírez Ganoza, une très grosse tête aux cheveux en broussaille, aux yeux en amande inquisiteurs et à l’air absent de ceux qui n’atterrissent jamais. Nous le voyions parfois traverser les couloirs de l’université lesté de livres d’art et absorbé par les enregistrements des voix de E.E. Cummings, Ezra Pound ou Dylan Thomas qui vibraient dans les écouteurs de son baladeur.
Avec le temps, Montero et moi nous sommes mis à parler de choses plus personnelles. J’avais commencé à beaucoup aimer le cinéma, que Montero voulait étudier, et chacun de son côté fréquentait les ciné-clubs – moi la Cinémathèque de Lima, lui le Cinematógrafo de Barranco. Montero, qui avait vu beaucoup plus de films que moi, lisait peu de romans, mais était fasciné par la musique et les arts plastiques. Un soir que nous évoquions les cours d’histoire de l’art du premier semestre, et le rôle qu’ils avaient joué dans l’éveil de notre intérêt pour les peintres et les autres artistes, Montero a levé un coin du voile : son père, spécialiste en mécanique, vouait un intérêt délirant à l’astrologie et à la littérature fantastique, qu’il dévorait avec une curiosité d’enfant intacte, et sa mère était un peintre amateur et une bonne lectrice. Il avait grandi au milieu des livres, romans ou éditions avec des illustrations originales, et je n’ai pas osé lui parler de l’humble bibliothèque de l’oncle Emilio et du petit livre intitulé Art abstrait et Art figuratif que j’avais lu et relu au collège, mais j’ai eu le courage de lui avouer que le samedi matin j’allais à la bibliothèque pour consulter les livres d’art luxueux que l’on ne pouvait emprunter. De but en blanc, Montero m’a posé la question qui allait pour la première fois nous faire sortir ensemble de l’université de Lima.
– Es-tu jamais entré dans une galerie d’art ? Dans un musée ? m’a-t-il demandé.
– Jamais, lui ai-je répondu, honteux.
Il y avait une exposition, pas très loin du campus, à laquelle il devait aller, et il m’a invité à l’accompagner.
– Tout de suite ? répliquai-je pour tenter de me dérober, de peur de manquer un de mes cours, de compromettre mes études, ma bourse, mon avenir.
– Mais oui, tout de suite.
– J’ai cours…
– Cette expo t’en apprendra davantage.
Alors, j’ai accepté – sur un coup de tête, davantage dû, je crois, à la perspective de sortir pour la première fois avec un camarade de l’université que par intérêt pour l’exposition. Montero tira fortement sur sa cigarette, se dirigea vers la sortie de l’avenue Olguín et me conduisit jusqu’à sa voiture – une Honda Civic bleue de 1981, garée parmi de nombreuses autres devant le mur rouge du Jockey Club du Pérou –, et, après avoir roulé une quinzaine de minutes sur l’avenue Javier Prado en direction de San Borja sans me donner la moindre indication sur l’artiste dont nous allions voir les œuvres, même pas son nom, il se gara derrière le Museo de la Nación. Je revois sa silhouette mince sortir de l’auto, monter en quelques enjambées l’escalier du mastodonte de béton dans lequel je n’étais jamais entré, traverser le gigantesque hall d’accueil, et emprunter, avec l’assurance d’un familier des lieux, l’ascenseur qui menait à l’une des salles du troisième étage où était exposé un ensemble de tableaux de l’artiste dont, en lisant le panneau affiché à l’entrée, je pus enfin découvrir le nom. Je fus touché que Santiago eût pris la peine, ce soir, de m’y conduire pour partager avec moi ce qu’il aurait fort bien pu garder pour lui.
Saisir ce que ces tableaux exprimaient n’a pas été aussi simple qu’avec la poésie de Cisneros. Dans la première salle, une série de petits formats aux scènes horripilantes de facture très délicate montraient des hommes et des femmes tubéreux et des bêtes affamées s’entrelaçant, copulant et éjaculant d’une manière saisissante. Dans la deuxième, comme si l’artiste avait renoncé à tout ce qu’il avait peint précédemment, les tableaux tenaient de la satire : ce n’étaient que des cadres nus desquels se détachaient vers l’extérieur des formes organiques, qui laissaient au centre un vide, une absence de contenu, et donnaient l’impression que le peintre n’avait conservé que le côté strictement conceptuel de son travail – ce que j’avais du mal à comprendre, et Montero éprouvait apparemment une difficulté semblable.
– On dirait qu’il autopsie la structure même de son langage, qu’il n’en conserve intact que le squelette pour mieux la connaître avant de faire le grand saut, dit-il.
Peut-être voyait-il juste. Dans la salle suivante nous attendaient des tableaux de beaucoup plus grand format que les précédents où, sur une surface constituée de plaques de métal, de bois et de clous qui faisait voler en éclats l’idée de cadre, le peintre avait repris certaines de ses premières créatures terribles. Toutes semblaient vouloir s’échapper du support. C’est ce que j’ai suggéré à Montero, qui a approuvé. Il savait que ce qui nous attendait dans la quatrième salle allait me méduser. Là, d’énormes créatures paraissaient libérées dans l’espace, sculptures de déchets, de bouts de bois, de chiffons, de plaques de métal et de tubes brûlés répandues sur les vastes murs : leurs mains, comme dans la première salle, étaient tordues, leurs yeux exorbités, et le silence de l’endroit semblait absorber leurs cris, mais l’angoisse était cette fois traduite par le choix des matériaux, et l’un de ces monstres tenait dans ses énormes pattes griffues un petit tableau vide. J’ai alors su que je n’oublierais jamais ce jour, et j’ai refait le tour des salles pour tâcher de découvrir comment les changements formels reprenaient les mêmes obsessions, ou d’autres récurrences, au fil du temps. Il y avait là quelque chose qui m’échappait et que je désirais comprendre. La rencontre physique, concrète, avec ce travail avait été un véritable choc esthétique. Quand je suis sorti du musée, Montero m’attendait en fumant une cigarette.
– Allons-y, m’a-t-il dit.
Nous avions tous deux eu l’impression que les immeubles des avenues, les lumières des voitures en circulation et les gens marchant d’un pas pressé sur les trottoirs étaient une projection en noir et blanc, comparés à la débauche visuelle que nous venions de contempler. Nous sommes restés un moment silencieux, assis dans la Honda, à regarder les hauts murs de ciment du musée. Montero a tout à coup suggéré que nous allions boire un coup et, contrevenant à ma discipline habituelle, j’ai accepté. Il s’est arrêté devant un bar de Miraflores, où il a acheté quelques bières, et quand nous nous sommes approchés de la route de la corniche, il a dit que dans les environs vivait l’artiste dont nous venions de voir l’œuvre diverse et magnifique. « Tu te rends compte, a-t-il murmuré, visiblement ému, que le type qui crée ces trucs-là n’est qu’à quelques mètres de nous et qu’il respire comme nous l’air de Lima ? »
Nous nous sommes arrêtés dans un parc de la corniche où nous avons fait un sort à toutes les canettes, et j’ai commencé à sentir une euphorie due à la sensation d’être loin de l’université, des polycopiés et de la tristesse de mon foyer. Nous avons acheté d’autres cigarettes – à partir de ce soir-là, ce serait moi qui serais chargé des cigarettes et Santiago des bières –, et nous avons parlé de ce que nous avions vu et qui nous avait aussi bouleversés l’un que l’autre. C’était pour moi merveilleux de pouvoir partager avec lui l’émotion de cette découverte. Ce que ce soir nous avait apporté d’essentiel, dit-il, c’était que nous avions vu une œuvre, celle d’un artiste qui pendant des années avait été obsédé par les mêmes problèmes, les mêmes questions, mais qui avait recouru à des mécanismes formels différents pour les aborder. En étais-je conscient ? J’ai répondu à Montero que je ne connaissais presque rien de l’art péruvien, et encore moins de l’art contemporain. Il a ouvert de grands yeux. N’avais-je jamais vu les nus, les installations, les hommages à Léonard de Jorge Eduardo Eielson ? N’avais-je jamais vu les peintures de Ramiro Llona ? Il voulait tout me montrer.
La nuit était tombée, nous avions beaucoup bu et étions affamés. Il me proposa d’aller dîner chez lui. Je me surpris à accepter sur le ton le plus naturel, bien qu’intérieurement un peu étonné et inquiet. J’avais une curieuse impression d’irréalité, en même temps que je me demandais à quoi pouvait ressembler la maison de Santiago Montero. Peut-être parce qu’il me semblait plus intéressant que les autres étudiants avec lesquels j’entretenais une certaine camaraderie, ou parce que c’était la première fois que quelqu’un m’invitait chez lui pour un autre motif que les études, je me suis imaginé que sa maison devait être singulière et que cette singularité allait la lier à moi. C’était étrange. Même si, quelques minutes plus tard, je n’ai pu dire en quoi consistait ce qui la distinguait effectivement des autres, je me suis senti attaché à l’endroit. J’avais devant moi la façade blanche d’une construction d’un étage située dans le quartier de Surco, au coin du vaste jardin du lotissement Higuereta, avec son entrée pour piétons surmontée d’un arc chaulé et de plantes grimpantes, et un grand portail qui donnait sur le parking, agrémenté d’un parterre devant lequel Santiago garait sa voiture. Nous entrâmes dans la maison par la porte de derrière, et je revois l’énorme cuisine où un téléviseur captait le regard de deux employées, la porte à double battant ouvrant sur un salon aux meubles cossus et aux murs couverts de natures mortes et de portraits sans doute peints par sa mère. Je me rappelle la cheminée, d’un côté de la pièce, et aussi le bureau du père de Santiago, envahi de livres que je pourrais lire quand j’en aurais envie, me dit mon ami, avant de me conduire jusqu’au petit séjour qui se trouvait face à l’entrée, une pièce de dimensions modestes aux murs de brique nue, avec un banc de ciment en forme de L, adouci par de nombreux coussins. Je remarquai la disposition des meubles et les ornements divers que ses parents avaient sans doute rapportés de leurs voyages à l’étranger et, pendant que je découvrais tout cela, je ne cessais de me demander ce qui avait bien pu conduire un garçon comme Santiago Montero à fréquenter l’atelier de Parra et à essayer d’écrire de la poésie.
En revanche, je ne me souviens pas bien si c’est ce soir-là que j’ai fait la connaissance des parents de Santiago, mais c’est fort probable. Quoi qu’il en soit, ils arrivaient toujours de la même manière dans la maison : après avoir rentré leur voiture dans le garage, ils s’arrêtaient à un bout de la petite salle de séjour, nous saluaient aimablement et nous demandaient en souriant si tout se passait bien à l’université (avec le temps, ils voudraient aussi savoir si tout se présentait bien pour ma bourse, et quand je leur dirais que je l’avais obtenue une fois de plus, ils me souriraient encore) ; le père poussait son fils, en le chambrant gentiment, à lui dire quand il allait enfin se décider à se faire couper les cheveux, et la mère le prévenait qu’il fumait trop, qu’il devrait arrêter, et ne pas sortir sans se couvrir, après quoi ils commentaient le film qu’ils venaient de voir ou racontaient une anecdote concernant tel ou tel membre de la famille – un oncle, une cousine – et s’inquiétaient ensuite de Luis et d’Angela, les aînés de Santiago, qui vivaient encore sous leur toit. Montero avait hérité le nez de son père, un homme aussi grand que lui mais, à la différence de son fils, plutôt sanguin et corpulent, et de sa mère le grain de peau et la pâleur. Chaque fois que je voyais les parents de mon ami, je ne pouvais m’empêcher de comparer leurs attitudes, leurs manières et leurs vêtements avec ceux de ma tante Laura et de mon oncle Emilio, et j’éprouvais un certain chagrin ; et quand je voyais le père et le fils l’un à côté de l’autre et que tous deux prenaient la même expression, je me demandais si certaines des miennes me venaient de mon père, et si je le reverrais un jour ; alors j’éprouvais de la colère envers je ne sais quoi, parfois envers cette famille et sa maison, avant de me repentir et d’avoir une envie un peu forcée de tous les embrasser et de rester avec eux pour toujours.
Ce soir-là, nous avons mangé seuls – par la suite, nous le ferions avec ses parents, sa sœur et son frère – et j’ai été émerveillé par la carafe d’eau, les serviettes en tissu, le panier à pain et l’huilier qui se retrouvaient immanquablement sur la table des Montero. Un peu plus tard, après être allés acheter des bières et des cigarettes dans un petit commerce de l’autre côté du parc, nous sommes rentrés dans la maison par la porte principale, et nous avons passé la nuit, Santiago et moi, dans le petit séjour, à écouter de la musique, fumer et parler de poésie, de cinéma, du peintre dont j’avais découvert les tableaux avec tant d’émotion, de tout. Sans doute sommes-nous allés encore une fois chercher des bières, mais je n’en ai pas le moindre souvenir. Ce qui est clair, c’est que nous étions tous les deux ivres quand Santiago m’a demandé tout à trac si j’écrivais. Je n’ai sur le moment pas su lui répondre et me suis mis à rire aux éclats, en sentant que ce rire me protégeait de ce qui était devenu une menace. Il a ri lui aussi, puis nous sommes restés un moment silencieux et je lui ai dit non sans peine que je ne savais pas, que tout dépendait de ce qu’il entendait par écrire.
– Écrire de la littérature, a-t-il alors dit sèchement.
– Eh bien, je n’écris ni de la poésie ni de la fiction, ai-je commencé, comme si je m’excusais. J’ai publié des articles, des reportages…
– Tu parles de Proceso ?
J’ai hoché la tête comme si j’avais trouvé une planche de salut dans une mer agitée.
– Ça, ce n’est pas écrire, a-t-il décrété.
J’en suis resté muet, contrarié et sans défense, comme si quelqu’un avait brusquement dévoilé l’alibi ou le leurre auquel je m’étais raccroché pendant ces derniers mois pour me donner le sentiment que je progressais d’une manière ou d’une autre. Nous n’avons plus rien dit, jusqu’au moment où Santiago a donné son avis sur la musique que nous écoutions, je lui ai emboîté le pas et, pendant le reste de la nuit, nous avons fait comme si nous n’avions pas parlé de ce dont nous avions parlé, et quand les bières sont venues à manquer, je lui ai dit qu’il était très tard et que je devais rentrer chez moi. Alors, la réalité de ce qui avait été dit sur l’écriture m’a saisi. Nous nous sommes levés péniblement, en titubant à cause de l’alcool qui commençait à tambouriner dans nos têtes, et nous avons encore fumé une cigarette sous l’arc de l’entrée, environnés par les fenêtres obscures des façades du parc Higuereta. Avant que je ne m’en aille, Santiago et moi nous sommes embrassés, et j’ai alors su que nous venions de sceller notre amitié. Il m’a offert quelques clopes, pour la route. J’avais amplement sujet à réflexion, après tout ce que j’avais vécu ce jour-là ; je savais aussi que le voyage du retour, de Higuereta à Santa Anita, par le quartier d’Ate Vitarte, allait être terriblement long.
Note
1. Il existe une traduction française de Raquel et Emmanuel Hocquard de ce poème
d’Antonio Cisneros dans le recueil intitulé Chant cérémonial contre un tamanoir publié par les Éditions Unes, en 1989. (NdT.)
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