Tout dire
Chapitre 10
Quand Gabriel découvrit que Fernanda était la maîtresse d’un homme qui avait presque trois fois son âge – un type à la peau pâle, aux cheveux blancs et aux yeux caves –, il écarta définitivement son idée de quitter le pays. Il ne l’aperçut que fugitivement, un matin où, venu attendre Fernanda à la sortie de l’université dans l’intention de trouver une solution, il vit la jeune femme se diriger à pas rapides, avenue Olguín, vers un break noir au volant duquel quelqu’un l’attendait. Il crut tout d’abord, non sans quelque crainte, qu’il s’agissait de son père. Fernanda traversait l’avenue, absorbée en elle-même. Son visage n’était pas tendu vers une heureuse expectative, mais il n’était pas non plus chagrin. En montant dans le véhicule, elle s’approcha de l’homme pour lui donner un bref baiser, mais celui-ci l’attrapa par le menton, et le long baiser goulu qu’il tira d’elle fut on ne peut plus explicite. Gabriel eut la brusque impression de voir une succession d’images hors du temps, comme s’il était absorbé dans un souvenir, pendant que la vie se déroulait ailleurs, il voyait Fernanda traverser l’avenue d’un pas pressé, voyait la main de l’homme la saisir par le menton puis lui donner un long baiser, alors que le break était déjà hors de sa vue. Il resta planté comme un piquet à regarder la place que le véhicule avait occupée, et sentit quelque chose de très délicat se déchirer en lui en même temps qu’une sensation de déséquilibre l’avertissait que d’un instant à l’autre ses jambes pouvaient se dérober sous lui et qu’il allait s’étaler de tout son long sur le pavé. Il s’accroupit, lentement et, sans plus bouger, vit des voitures, des piétons et des camionnettes noires fendre le bitume.
Pendant quelques secondes, ou quelques minutes, tout s’arrêta. Puis il reprit progressivement le contrôle de lui-même, se leva avec précaution et, avec la sensation de fouler le vide, alla acheter un paquet de cigarettes. Il se mit à fumer avidement en marchant au hasard. Il revoit encore le long mur rouge de l’hippodrome de Monterrico, le passage souterrain qu’il emprunta pour traverser la Panaméricaine Sud, les grands jardins de San Borja près du Pentagonito, il se revoit marcher sans but ni boussole. Il avait parfois envie de se mettre à courir, de hurler, ou de se précipiter contre un mur. L’image d’une fille qui avait le visage et le corps de Fernanda et qui se livrait à ce type qui aurait pu être son père l’anéantissait en même temps que montait en lui une rage contre le monde entier. Puis les images devinrent plus fortes et plus explicites ; il ne put, pour leur résister, que secouer la tête, fermer les yeux et répéter les mots les plus grossiers d’une voix qui n’était pas la sienne, sans trouver moyen de barrer la route à la violence de la révélation.
Quand les images s’espacèrent et lui laissèrent un peu de répit, le retour à la réalité fut dévastateur. Fernanda et ce type étaient amants, et il était tout à fait possible qu’ils fussent en ce moment même en train de baiser, sans doute dans un hôtel. Le faisait-elle aussi à l’insu de ses parents ? C’était le plus probable. Peut-être se donnait-elle à cet homme, comme elle s’était donnée à lui, dans une tentative de s’opposer à la volonté des siens. Alors qu’il traversait l’avenue Primavera, il comprit que Fernanda s’était lancée dans cette liaison bien avant le discours incohérent qu’elle lui avait tenu dans le parc. Tout à coup, ses mots, ses gestes, ses absences prirent sens, comme sous les feux d’un projecteur. Depuis quand le trompait-elle ? Depuis qu’il l’avait laissée tomber sans plus la voir pendant des mois ? « Tu ne peux pas savoir ce que ces mois ont été pour moi », lui avait-elle dit un jour. Il réinterpréta ses larmes de panique pendant qu’elle faisait l’amour avec lui, son regard vide, perdu, qu’il surprenait parfois quand il la pénétrait, et surtout sa façon de se couvrir dès que leurs corps se séparaient. C’était donc ça ? Elle n’avait pas connu ce type depuis que Gabriel lui était revenu, mais avant, bien avant : c’était pour lui qu’elle avait changé de coiffure, qu’elle semblait avoir mûri et appris à tenir à distance la passion, ce qu’il lui racontait, et l’intensité qu’il mettait dans leurs retrouvailles. Il s’assit sur le banc d’un parc et regarda des pigeons se disputer la dépouille de ce qui semblait être un rongeur. Le type avait deux fois son âge, deux fois plus d’expérience que lui, des moyens et des ressources dont il était dépourvu, une grosse voiture, peut-être un appartement où il emmenait Fernanda. On ne pouvait ressembler davantage au père de la jeune femme. Était-ce cela qui le blessait tant ? Quand il se remit à marcher, le soir tombait et, à la fermeture des bureaux, la circulation redoubla sur les avenues. Ses pas le menaient vers Miraflores, chez Santiago. En chemin, séchant ses larmes, il se rappela l’appel nocturne de Fernanda, lorsqu’il l’avait prise pour Alejandra. Elle pleurait dans le combiné d’un téléphone qui n’était pas le sien. Était-ce la première fois que ce type l’avait baisée ? Était-ce la culpabilité qui brisait ainsi sa voix ? Lisboa se souvint de son impression d’avoir affaire à un petit animal pris au piège, au secours duquel il avait envie de voler, mais aussi de lui donner une bonne trempe.
Quand il arriva chez Montero, il était à bout. Santiago vivait maintenant rue Piura, près de Commandante Espinar, et, à peine entré, Lisboa s’avachit sur le canapé qui était alors le seul meuble de ce qui serait un jour le salon.
– La folie de la jeunesse, dit son ami quand il lui eut froidement raconté toute l’histoire.
Santiago lui prépara un sandwich, lui offrit du thé, puis resta, comme lui, à regarder le plafond. Il lui dit que se poser des questions dans un moment pareil était inutile. La seule chose qui importait, en ces circonstances, c’était de se concentrer sur soi-même et de ne pas se laisser aller. En fin de compte, ils avaient tous les deux été largués, Santiago par Tatiana et lui par Fernanda. C’était en de pareils moments que se révélait ce de quoi on était fait.
Vers minuit, après trois heures de silence et de questions sans réponse, Lisboa, ne voulant pas importuner davantage Montero et se sentant mieux, s’en alla. À peine avait-il fait quelques pas sur la promenade du bord de mer qu’il sentit la bête se réveiller en lui et prendre le contrôle de sa volonté. Il appela Fernanda en imaginant qu’elle ne devait plus être avec le type mais chez elle, et lui demanda d’une voix suppliante pourquoi elle lui avait fait ça, pourquoi elle le lui avait caché. Fernanda feignit d’abord de ne rien comprendre, mais quand elle sut qu’il l’avait vue avec l’homme au break noir, elle devint glaciale et se borna à lui dire qu’elle regrettait, qu’elle aussi se sentait mal, mais qu’il ne comprenait jamais rien à ce qui lui arrivait, à elle. Emporté par la colère, Lisboa raccrocha, puis la rappela, cette fois pour l’abreuver d’une flopée d’insultes à laquelle elle mit fin en coupant la communication. Il essaya de nouveau de la joindre, sachant qu’il ne blessait que lui-même, mais elle avait éteint son mobile. Il pensa alors aller jusque chez elle réveiller toute sa famille et même tous les habitants de la résidence, faire un scandale, crier à son père que sa fille sortait avec un type plus vieux que lui, mais le peu de forces qui lui restait suffit à peine à le ramener chez lui après deux longs trajets en autobus. Plus tard, tout ne fut plus qu’une longue transe dans laquelle des éclats de conscience alternaient avec les images cuisantes de Fernanda et du type, tandis qu’il fumait comme un possédé et prenait des anxiolytiques qui ne l’endormaient que pour trois ou quatre heures. Les jours et les nuits qui suivirent ne furent qu’un seul jour et une seule nuit interminables, pendant lesquels Gabriel se flagellait en s’adressant des propos avilissants dignes de ceux qu’aurait pu tenir le père de Fernanda. Il désirait comme jamais Fernanda, son corps jeune et beau qu’il voyait à présent comme un objet, un objet désirable et méprisable aux mains d’un homme mûr et bien nanti, tel qu’il aurait voulu être pour la posséder dans un absolu détachement et pour son seul plaisir. Alors, il entrait en érection et se masturbait violemment sur son lit dans une course contre la douleur. Parfois les larmes l’interrompaient, et il avait la bouche amère.
Ces jours et ces nuits finirent dans un puits noir duquel il ne garda que quelques images ; sa tante et son oncle à son chevet, le veillant comme ils auraient veillé un malade, le regardant manger du seuil de la chambre, quand il eut repris appétit et retrouvé le sommeil. Il se souvient encore vaguement des jours de décembre pendant lesquels les fêtes se déroulèrent sous son regard absent, alors qu’il n’avait que de fugitives envies d’appeler Fernanda, et que sa rage impuissante le reléguait dans l’apathie.
Il recouvra peu à peu quelque stabilité. Souvenirs, idées et conclusions surgissaient à l’improviste, par rafales. Il en vint un jour à faire un rapprochement entre l’image de l’amant de Fernanda et celle du personnage couché sur un lit d’hôtel dans la nouvelle qu’elle lui avait fait lire à l’époque où elle était l’étudiante de Jaime Estrada. N’était-ce pas lui, le « Juan » dont elle lui avait parlé quand ils venaient de lier connaissance et qu’elle lui avait raconté cette histoire trouble et si personnelle ? Et lui-même n’était-il pas le Rafael de la nouvelle ? Son « Juan » et elle ne venaient-ils pas de lui jouer le même tour qu’ils avaient joué à ce personnage ? Dans ces spéculations solitaires, livré à un calme ou à un désespoir sereins, Lisboa interprétait tous les rôles du même tableau, au point de finir par croire qu’il comprenait Rafael. Comme les deux autres, il avait eu sa part de douleur. Tout ce qui était stable dans la vie sentimentale de Fernanda, tout ce qui semblait avoir quelque permanence, et qui restait à des années-lumière de son entendement malgré tous les efforts qu’il déployait pour tirer la chose au clair, c’était le personnage de « Juan ». Ce fut ainsi que dans sa lecture de l’histoire, les ombres qui l’avaient environné se condensèrent soudain en une seule, et Gabriel put ébaucher une interprétation plausible de ce qui s’était passé dans son dos pendant les mois où il s’était éloigné d’elle. Comment Fernanda avait-elle connu un homme de cet âge ? Sa première supposition fut que « Juan » était un ami de son père, ou le père ou l’oncle d’une de ses amies. En tout cas, « Juan » avait perçu en elle ce qu’il avait lui aussi deviné, mais imparfaitement : une certaine détresse, une dépression secrète et constante, un désir net de se faire souffrir, et il en avait profité. Cet homme était-il amoureux d’elle ? Cela, Gabriel ne le saurait jamais. Ce dont il était sûr, c’était que l’amant de Fernanda était plus posé que lui, et que son âge avait pu être un atout en lui permettant de l’écouter patiemment quand il la voyait s’emberlificoter sur les questions d’âge, de vocation, de son petit ami et de ses parents. Mais peut-être avait-il seulement fait semblant de l’écouter, attentif au jeune corps qu’il désirait posséder, ou préoccupé par sa puissance sexuelle dans l’assouvissement d’une femme de quarante ans plus jeune que lui, et désireux de la trouver assez ignorante des choses du sexe pour réussir son coup et même l’épater. Ou peut-être pas. Dans la vulnérabilité sexuelle due à son âge, à l’admiration sans borne qu’il vouait à la fraîcheur de Fernanda, celle-ci pouvait trouver un terrain propice où exercer son pouvoir, lui donner la position privilégiée que Gabriel ne lui avait pas laissé prendre. Mais en allait-il vraiment ainsi ?
– Arrête de couper les cheveux en quatre, lui dit Bruno, quand Gabriel put lui parler de sa mésaventure. Je te parle sérieusement, créature.Tu vas griller le peu de neurones qui te restent.
Quand il arrêta de penser à Fernanda parce qu’il était à bout d’hypothèses sur ce qui s’était passé, Gabriel s’avisa que le mois de février arrivait à sa fin, et que l’été qui s’achevait avait été le plus court et le plus étrange de sa vie. Il sentit alors la chaleur, vit que les filles portaient des jupes courtes et qu’un océan bleu bordait la ville. Il se remit à bâtir des projets en recommençant à se raser et à se doucher. Sa vie prenait un nouveau tour, maintenant que sans le vouloir il avait à jamais perdu tous ses paris professionnels et affectifs. Peut-être, songea-t-il, serait-il bon de retourner au journalisme, de retrouver l’effervescence d’une rédaction, de se renseigner sur les bourses qui lui permettraient de quitter le pays. Pourquoi pas ? Il devait restaurer son image, après tout ce qu’il avait vécu : le rejet de la famille de Fernanda, l’échec de sa vocation, la fin de sa liaison et la trahison. Maintenant qu’il approchait de la trentaine, mieux valait peut-être renouer avec les choses concrètes, comme les virements mensuels sur son compte en banque, l’épargne et la possibilité de retourner vivre dans le centre de la ville, à Barranco ou à Miraflores, près de Santiago.
La conversation qu’il eut début mars avec Jaime Estrada fut déterminante. Pendant les mois les plus tourmentés de son aventure avec Fernanda, Estrada l’avait soutenu en silence et, vers la fin de l’année, s’était même chargé de la correction des copies. Il avait informé Gabriel qu’une procédure d’audit avait commencé, que pendant quelques semestres tous les secteurs de l’université devraient se passer d’assistants en travaux pratiques, et qu’à l’avenir seuls seraient recrutés des licenciés. Ce n’était pas son cas, n’est-ce pas ? Au milieu du tourbillon dans lequel il vivait, Gabriel avait omis de mesurer les conséquences que cette réorganisation aurait pour lui.
Estrada venait de l’appeler sur son mobile parce qu’il avait des choses importantes à lui dire. Il vivait de l’autre côté du parc Reducto, à Miraflores, presque au début de l’avenue du même nom : sa maison était une rescapée des temps jadis, couleur moutarde, au milieu d’édifices énormes, et on y arrivait par un passage couvert, en traversant une petite cour. Gabriel s’y était quelquefois rendu pour s’entendre avec Jaime sur le système de notation des étudiants, mais jamais il n’avait autant ressenti le caractère accueillant de l’endroit. Quand il vit l’expression de surprise se peindre sur le visage de Jaime, lorsque celui-ci vint lui ouvrir, il se rappela qu’il venait de perdre quelques kilos et avait les cheveux longs et en bataille, mais, au sourire de Jaime, il comprit que ce n’était pas pour lui déplaire. Dans une pièce aux murs couverts de bibliothèques et remplie d’une collection de marionnettes et de jouets en bois rapportés de toutes les régions du pays, Estrada lui confirma qu’ils ne travailleraient plus ensemble à l’université. Il existait toutefois une possibilité, un poste de professeur dans un institut où Jaime pourrait exercer, ce qui leur permettrait de mener à bien quelques projets éditoriaux qu’il avait en vue. Qu’en disait-il ?
Estrada lui demanda s’il avait écrit quelque chose. La question prit Gabriel au dépourvu, mais il lui dit la vérité : non, il en avait été incapable. Estrada voulut savoir pourquoi en lui rappelant tout le bien qu’il pensait des nouvelles que Gabriel lui avait fait lire. Soudain animé d’une certaine clairvoyance, celui-ci lui raconta quelques épisodes de son histoire récente qui l’avaient réduit à l’état de zombie : les nouvelles ratées jetées au panier, le départ de son ami Jorge, sa rupture avec Fernanda pour des raisons « impossibles à évoquer », ses problèmes avec la famille de celle-ci, bref, la difficulté réelle qu’il avait à s’asseoir à sa table de travail et à écrire sans être affecté par tout ce qui constituait à ses yeux une véritable catastrophe. Puis, sentant que Jaime était prêt à en entendre davantage, il lui dit tout et, quand il se tut, son ami demeura coi sur le canapé, les yeux grands ouverts, absorbé dans ses réflexions. Ce qui encouragea Gabriel à lui avouer qu’il avait fini par renoncer complètement à l’idée d’être écrivain. C’était dur à avaler, conclut-il, mais il fallait bien grandir et savoir reconnaître que l’on manquait de talent. Il avait près de trente ans, ce n’était pas faute d’avoir essayé, avec tous les moyens dont il disposait, et rien. Maintenant, il avait la tranquillité d’esprit de ceux qui ont assez jeté les dés pour connaître le triste sort qui leur est réservé.
Estrada ne chercha pas à le contredire. Il se contenta de lui faire remarquer que, arrivé à un certain point, on ne peut plus tourner le dos à sa vocation, mais il n’alla pas plus loin. Ils passèrent à un autre sujet et s’entendirent sur le programme de cours de l’institut où Lisboa pourrait enseigner, et sur les projets auxquels ils travailleraient ensemble. Au moment où Gabriel se levait pour partir, Jaime lui demanda de l’attendre une minute, quitta la pièce et revient bientôt avec un de ses livres et des photocopies.
– J’ai mis ça de côté pour toi il y a quelque temps, lui dit-il en lui montrant les photocopies. En lisant ça, j’ai pensé à toi et je me suis dit que ça pourrait t’être utile. C’est pour ça que j’ai fait ces doubles. Il est peut-être trop tard, mais je te les donne tout de même.
– Merci, dit Lisboa, en prenant le livre et les papiers.
Quand il sortit, l’avenue 28 de Julio, avec ses arbres et ses demeures de l’époque coloniale, ses passants écrasés par la chaleur de l’été, donna de nouveau un sentiment de stabilité à Gabriel qui décida de faire quelques pas. En ouvrant le livre d’Estrada, il vit qu’il s’agissait du roman de jeunesse dont celui-ci lui avait parlé pendant les pauses, à l’université, et dans lequel un garçon, captivé par la bibliothèque de son collège, découvre sa capacité d’évoquer par écrit ses émotions et ses doutes. En première page, il y avait une dédicace, de l’écriture penchée d’Estrada : « Pour Gabriel Lisboa, avec la certitude qu’il se trouvera lui-même. » Assis dans un petit parc au croisement des avenues La Paz et José González, il feuilleta les photocopies : ce n’étaient que quatre pages imprimées recto verso, sur lesquelles se détachait un portrait contrasté d’un type avec des lunettes et une guitare, qui semblait considérer avec un peu de peine la phrase « Retour au côté sauvage », titre de l’entretien que la journaliste espagnole Rosa Montero avait eu avec Lou Reed, la star du rock, en 1992. Gabriel se demanda quelle avait été l’intention d’Estrada en lui donnant ces photocopies, et se dit qu’il s’agissait peut-être d’une erreur. Quelques minutes plus tard, après avoir lu le texte, il avait parfaitement compris. Le chanteur présentait son album Magic and Loss, et répondait d’une façon machinale et un peu lasse à Rosa Montero. À la question de la journaliste sur les raisons de son silence pendant les années où il n’avait rien pu écrire, il sembla s’animer, et lui répondit qu’il avait dépassé à jamais la peur qui le bloquait. « Je sais que le talent ne va pas s’en aller… » dit-il.
Brusquement, au milieu de la lecture, Lisboa eut l’impression qu’il aurait pu faire siens les mots de Lou Reed et que l’entretien se déroulait sous ses yeux.
« C’est que, pour quelqu’un comme moi, plus rien n’a de sens si je ne peux pas écrire. Écrire est tout pour moi, c’est ma vie, et brusquement, on te la prend… non, ce n’est pas ça, parce que si quelqu’un vient et te la prend, tu peux toujours aller la reprendre, mais ça, c’était pire, tu comprends ? C’était la sensation que le talent s’était évaporé, que tu regardais autour de toi, et qu’il n’y avait plus rien, qu’il ne restait absolument plus rien. C’était insupportable. »
Tout en lisant, Lisboa regardait sur la photo les lèvres droites du chanteur, qui ressemblaient à celles d’une gargouille.
– Mais j’ai finalement pu retrouver l’équilibre et le talent, parler à ce côté de moi-même… Il serait peut-être plus juste de dire que cette partie de moi-même, appelons-la inspiration, ou talent, comme on voudra, m’a parlé.
– Et vous avez signé un traité de paix, dit Rosa Montero, l’interrompant, sarcastique.
– Oui, c’est vrai, il m’a parlé. Il m’a dit : « Je ne te laisserai jamais tomber. » Littéralement. Lit-té-ra-le-ment. En ces termes. « Je ne te laisserai jamais tomber et je ne te trahirai jamais. » Et en contrepartie, moi, je ne ferai jamais rien qui puisse rompre cet équilibre.
– Et ça s’est passé quand ?
– Il y a deux ans… Juste avant l’album New York. C’est arrivé pendant que j’étais au volant de ma voiture, un soir. Je conduisais et je me suis perdu, imagine-toi. J’étais furieux, parce que je déteste me perdre. Je n’ai pas un bon sens de l’orientation. Je commençais à me sentir très mal. Et alors, c’est arrivé. Tu vois ? La voix m’a dit : « Ne t’énerve pas. »
– Vous étiez seul dans la voiture, naturellement.
– Oui, bien sûr. Mais je n’étais pas seulement en train de parler avec moi-même. Il n’y a rien de mystique dans tout ça. Il arrive simplement, de temps en temps, que l’on ait la chance de parler directement avec son subconscient, pour ainsi dire. Et c’est alors qu’il m’a dit qu’il ne me laisserait plus jamais tomber.
– Ce qui doit être très rassurant, j’imagine.
– Il m’est arrivé la même chose à une exposition Van Gogh. Je contemplais son autoportrait quand je l’ai brusquement entendu me dire : « Je te parle à travers toi », et je me suis alors rendu compte que si mon équilibre n’était pas suffisant, je ne pourrais pas entendre cette voix intérieure, et que le processus créatif s’arrêterait. Ce qu’on appelle blocage arrive le plus souvent parce que dans l’anxiété d’atteindre l’inspiration, on démolit tout. Alors, pour conserver son talent, il faut se tranquilliser. Voilà pourquoi je suis très prudent, parce que je ne veux plus jamais perdre un ami.
J’ai encore cette interview près de moi, et je m’en suis servi pour écrire ce que Gabriel Lisboa a lu, sur un banc de Miraflores, en cette fin de matinée, après être sorti de chez Jaime Estrada. Je sais maintenant qu’elle est extraite du recueil d’entretiens de Rosa Montero, mais Gabriel, lui, n’en savait rien. Quand il eut fini de lire ce qu’avait dit Lou Reed, il éprouva pour Estrada une tendresse un peu gauche et l’imagina en train de photocopier ces pages dans son désir de susciter en lui cette « voix intérieure » qu’il ne connaissait pas encore. Gabriel fit quelques pas en direction de l’océan par l’avenue qui bute contre le parc Domodossola, et il regarda l’horizon jusqu’au moment où il eut faim et rentra chez lui. Dans l’autobus, il lut la moitié du roman d’Estrada. Une chose était sûre, c’est que, quand il aurait retrouvé son espace à Santa Anita, serait monté chez lui en attendant que la tante Laura l’appelle pour le déjeuner, il rallumerait l’ordinateur, ouvrirait un fichier Word et regarderait pendant un moment l’écran blanc pour y guetter, quand il taperait sur les touches, les premiers mots, les premières phrases qui y apparaîtraient, la succession des événements qui constitueraient une histoire, et que, tout à coup, au fond de lui-même, il reconnaîtrait une lumière lointaine qui l’appellerait à se lancer dans l’espace blanc pendant que la chrysalide en lui commencerait à s’animer. Il se sentit brusquement comme le plongeur d’Acapulco qui, dans ses rêves, escalade la falaise dominant la crique étroite et profonde de La Quebrada, se hisse jusqu’au bord de l’abîme, mais est incapable de s’élancer dans le vide parce qu’il meurt de peur. Mais, cette fois, il lui sembla assister à la naissance de sa peur, et cela changeait les choses. Sa tante l’appelait pour déjeuner, il quitta le fichier, éteignit l’ordinateur et descendit pour se mettre à table avec ses parents.
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