Tout dire
Chapitre 11
En avril 2004, alors que Gabriel Lisboa était professeur à l’institut Henri Matisse, il reçut un appel urgent de Santiago Montero. Sa voix inquiète et émue rappela à Gabriel les réunions qui n’avaient plus lieu depuis longtemps. Quand il arriva chez lui, il ne put s’asseoir sur le canapé parce qu’il aperçut dès le seuil une grande quantité de papiers et de livres ouverts sur la table de travail, à côté de l’ordinateur et partout ailleurs dans la pièce, et il crut savoir à quoi s’en tenir.
– C’est incroyable, lui dit Santiago en rangeant des feuilles de papier dans un classeur qu’il lui tendit pour les lui montrer. Ça ne m’était plus arrivé depuis sept ans. Mais c’est revenu. C’est incroyable.
Entre ses mains, Gabriel tenait des pages imprimées sur lesquelles Montero avait fait quelques corrections de son écriture menue et lisait les premières versions de ce qui allait, quelques mois plus tard, constituer le second recueil de poèmes de Montero. Il reconnut facilement certains éléments de la vie de son ami : la maison de San Antonio, Lorena, leur chat. Montero avait fait tomber les murs pour montrer ce que les visiteurs ne pouvaient voir, et ces textes permettaient à Gabriel de pénétrer dans l’espace où Santiago et Lorena faisaient l’amour, se battaient, passaient des nuits inquiètes pendant lesquelles d’infimes expressions ou les moindres gestes dévoilaient la débâcle sentimentale à laquelle ils étaient confrontés. Tout cela était sur le papier, très réel, et avait de quoi donner le vertige. À la différence du premier recueil, dans lequel un jeune homme de vingt-quatre ans tentait de créer une cité impossible qui matérialise ses peurs, ses désirs et ses projections, le langage transformait l’expérience vécue en poésie dont la valeur reposait en partie sur la vérité de l’évocation, forme nouvelle d’authenticité.
– C’est totalement différent de ce que tu écrivais avant, dit Gabriel en prenant la bière que Santiago lui tendait.
– Je ne sais pas très bien moi-même ce qui se passe, dit Montero.
Au fil des jours, lors de rencontres toujours plus fréquentes, Montero montrait à Lisboa de nouvelles versions de ces poèmes, ou quelques autres, nouveaux, sur l’écran de son ordinateur. Gabriel trouva dans ces textes – en particulier un poème que Santiago avait dédié à son père – une substance obscure et douloureuse qui semblait contredire l’exaltation qu’affichait son ami. Un texte l’émerveilla : deux personnes (Lorena et Santiago) sont sur le point de faire l’amour dans une chambre à peine meublée. Deux tasses de thé fument sur la table et ils s’abandonnent au désir sans se douter que tout ce qui les entoure n’est qu’un chantier où rien ne sera jamais construit. Son expérience lui permettait de comprendre le sens de cette perte, mais ce qui lui ouvrit réellement l’esprit, ce fut l’image finale : Montero était assis sur le canapé où lui-même était en train de lire, et il cherchait à se remémorer, avec une sérénité péniblement regagnée sur la douleur, leur catastrophe sentimentale. Il était assis là avec l’envie d’écouter un de ses morceaux de musique favoris, d’écarter les rideaux pour voir le soleil d’été répandre sa tiédeur sur la ville et se dire que tout allait enfin s’arranger.
– Le dernier poème, je l’ai là, lui dit tout à coup Santiago quand il remarqua que Lisboa avait cessé de lire.
De ses longs doigts, il tapotait doucement sa tempe gauche.
– C’est complètement dingue. Tout est là. C’est venu d’une manière insolite, mais c’est comme un voyage, tu sais ? Comme un voyage en voiture sur la côte, un très long voyage, interminable, pendant lequel viennent brusquement s’asseoir à côté du chauffeur toute une série de personnages qui sont ou ne sont pas dans la voiture, qui ne sont autres que vous tous, qui comptez tant pour moi. Les filles avec lesquelles j’ai couché sont là, parfois même au grand complet, et il y a aussi mon père, Lorena, évidemment… tout ce monde est mêlé dans cette voiture que quelqu’un qui est moi conduit le long de la côte, l’océan à sa droite. Un voyage de tout repos, où tout semble aller de soi. Je ne sais comment te décrire ça plus clairement, Gabriel. Mais il n’y a là aucune douleur. Comme si écrire était aisé, quasi machinal, comme si je conduisais sur une autoroute toute droite et déserte, où il suffit de tenir à peine le volant.
Ils eurent bien d’autres conversations de ce genre, de visite en visite, mais dans la mémoire de Gabriel, elles se résument en une seule. Un jour, Montero lui donna l’ensemble des poèmes, relié avec des anneaux, et ils essayèrent tous deux de comprendre comment ce matériel s’était ainsi accumulé pendant sept longues années, pourquoi il avait pris cette forme et faisait maintenant le triple du premier recueil. C’étaient les derniers jours d’avril et ils marchaient sur la promenade de Miraflores qui domine la mer, dans une brise qui tiédissait leur peau. Lisboa avait mille idées sur le livre, qu’il livrait en désordre à Montero. Santiago semblait flotter, comme vidé par un long voyage ou une interminable séance de spiritisme. Il commençait à parler de son recueil au passé, et il y avait en lui une nouvelle petite flamme, très ténue. La publication étant prévue fin mai, Montero proposa à Lisboa de présenter avec lui le livre au public.
– Mais je ne suis pas un écrivain, dit Gabriel, très ému.
– Aucune importance, rétorqua Santiago. Tu es le seul qui le connaisse et qui me connaisse aussi bien.
Le seul, excepté Jorge, qui était maintenant à l’autre bout du monde.
– Je vais me sentir comme un imposteur.
– Moi aussi. Nous serons deux.
Lisboa sourit.
Aujourd’hui encore il se souvient parfaitement de cet après-midi. Ils évoquèrent Jorge et Bruno. Jorge était occupé à se maintenir à flots à Barcelone en travaillant comme docker ou comme serveur dans des restaurants pendant qu’Alejandra poursuivait ses études. Bruno vivait avec Tatiana dans un monde à part, impénétrable. Et lui ? Lisboa avoua qu’il n’attendait plus grand-chose de quoi que ce soit. Il espérait seulement qu’un jour, avec le temps, toutes ses blessures ne seraient plus que du passé. Il avait renoncé à l’idée d’écrire, aussi lui semblait-il que ce qui lui arrivait, à lui, Santiago, était un privilège.
– Pouvoir suivre ce que tu fais me suffit, conclut-il.
Montero demeura coi et Gabriel observa un long silence que Santiago interrompit brusquement.
– Tu te souviens de la présentation de mon premier livre ?
– Je m’en souviens, répondit-il en regardant les vagues rouler sur le rivage au-dessous d’eux.
– Ce soir-là, j’ai dit quelque chose que je viens tout juste de comprendre. C’était sorti comme ça, je n’y avais pas vraiment réfléchi. Je l’avais seulement senti. Je ne sais pas si tu vas t’en souvenir, ça m’étonnerait, mais j’ai dit que ce recueil n’était pas ce que je voulais écrire, mais ce que j’avais pu écrire. Après quoi tu m’as rétorqué, à moins que ce ne soit Jorge, que je péchais par excès de modestie, cette nuit où nous avions bu comme des malades sur le gazon bleu de la folie, chez mes parents, et où nous avons terminé notre bringue au Nacional. Mais ce n’était pas de la modestie, c’était la vérité. Quand j’ai achevé ce premier recueil, j’étais heureux, bien entendu, achever un livre, cher olibrius, c’est ce qui pouvait m’arriver de plus merveilleux. Je me rappelle aussi t’avoir dit que le livre que j’avais écrit était celui que j’aurais aimé trouver en librairie, et dans lequel je me serais aussitôt reconnu. Non ? Bon, c’était ce que je sentais, et j’étais content, mais en même temps il me semblait que ce livre n’était pas exactement ce que je voulais écrire. Voilà pourquoi j’avais l’impression d’être un imposteur. Et je n’ai jamais pu me défaire de cette impression. Il y avait quelque chose en moi, alors, dans mon innocence, dans ce que j’avais vécu jusque-là, qui m’empêchait d’écrire le livre que je voulais réellement écrire…
– Et c’est ce nouveau recueil, dit Lisboa, c’est ce livre-là que tu voulais écrire ?
– Non. Pas du tout. Et c’est ce qui est véritablement hallucinant. Je viens de le terminer, et j’ai toujours le sentiment que ce n’est toujours pas ce que je désire écrire. Ce recueil est meilleur que le premier, enfin je crois, et, entre les deux, sept années se sont écoulées et bien des événements se sont produits, je suis un peu plus grand et beaucoup plus meurtri, tu comprends ? Tu vas avoir trente ans dans quelques mois. Le compte à rebours a commencé et il ne va plus s’arrêter. On y est, et on essaie de faire quelque chose de valable, ou plutôt qui ne soit pas insignifiant. Ce livre-ci est le livre que je devais écrire, en quelque sorte. Ce n’est pas le livre que j’aurais aimé écrire mais celui que je devais faire.
– Comme s’il t’avait été imposé…
– Sais-tu ce que je ressens ? fit Montero, l’interrompant pour ne pas laisser échapper l’idée qui lui avait traversé l’esprit, en portant vivement le dos de sa main droite à son estomac comme il le faisait chaque fois qu’il était ému. Je sens que le livre que je veux écrire n’est pas celui-ci. Celui-ci est une sorte de réponse, de réaction innocente à des choses qui me sont arrivées et auxquelles je n’ai pu répondre qu’en écrivant. Mais je pressens que les années, l’expérience et une partie de ce que j’ai vécu me permettront un jour de m’y prendre autrement, dans une perspective plus sereine. C’est assez terrible, oui, et en même temps il y a une sorte de défi dans cette masturbation intellectuelle qui ne mène à rien au bout de tant d’années, tu ne crois pas ?
– Il me semble bien, dit Lisboa, en reportant son regard sur l’océan.
Quand le livre sortit, fin juillet, Lisboa était tout à fait acclimaté à la dynamique de l’institut Henri Matisse ; hormis la rédaction, il enseignait aussi le journalisme, trois jours par semaine, dans l’après-midi, et il s’était soumis sans peine à une routine qui consistait à organiser des lectures simplissimes pour ses étudiants, à préparer les cours sur PowerPoint et une liste d’anecdotes à raconter en vue de renforcer les motivations des élèves présentant des troubles de l’apprentissage dans les collèges et les universités où ils essayaient de poursuivre leurs études. En enseignant dans ce contexte, il trouva une sorte de gratification nouvelle et une façon de travailler qui lui évita de se déconsidérer. Sa vie était encore entre parenthèses, mais les mauvais souvenirs de son aventure avec Fernanda et les moments douloureux de l’année précédente reculaient dans le passé. Comme à l’époque où il avait quitté Semana, il n’avait pas la moindre idée de ce qu’allait être son avenir, mais il commençait à avoir moins peur. Il se remit à lire, à aller avec la tante Laura et l’oncle Emilio au cinéma et au restaurant. Il se sentit de nouveau chez lui à Santa Anita et sut qu’il n’avait aucun compte à rendre à personne, ni sur sa vie ni sur ce qu’il en faisait.
Il continua de fréquenter Bruno et Santiago. Leurs conversations, maintenant plus sereines, s’achevaient généralement dans un bar de Barranco, où ils parlaient de Jorge et d’Alejandra, qui était enceinte d’une petite fille ou d’un petit garçon dont ils seraient bientôt tous les trois parrains. Ils évoquaient aussi Tatania, parfois les filles avec lesquelles sortait maintenant Santiago et qu’il emmenait dans son appartement de célibataire, et parfois Gabriel, qui se remettait lentement des épreuves traversées. C’était pour le moins curieux d’aborder la trentaine sans travail fixe, sans lien affectif et sans projet professionnel d’aucune nature, et Gabriel sentait grandir en lui une envie de retourner au journalisme et envisageait même, quand il irait mieux, d’aller trouver Francisco de Rivera ou Saúl Vegas pour leur dire que les espoirs qu’il avait nourris n’avaient rien donné et qu’il était maintenant prêt à revenir auprès d’eux. Il n’était encore sûr de rien. Il récupérerait pendant encore quelques mois et il planifierait le changement pour 2005. Entre-temps, il allait réfléchir un peu plus longuement, dans le calme.
– Et que dirais-tu de faire un voyage ? lui dit un jour Montero, accoudé au comptoir de l’Eka. Un voyage permet de faire le point, de mieux se connaître et s’organiser. De tout laisser derrière soi pendant un certain temps et d’aller de l’avant. Tu n’as jamais voyagé, n’est-ce pas ?
Un voyage. L’idée séduisit Lisboa et, au bout de quelques semaines, avec l’arrivée des vacances, il la prit au sérieux. Un voyage. Seul. Comme dans le poème de Montero : une auto et lui seul sur la route, pendant des kilomètres ; il se décida sans rien en dire à personne. Quand les cours s’achevèrent à l’institut, il décida d’aller à Ayacucho pendant le mois d’août. Ce voyage n’était pas d’une importance cruciale, mais il désirait voir autre chose que la côte du Pacifique, aussi se laissa-t-il tenter par la montagne. Il y était allé à deux reprises, toujours pour des raisons professionnelles, une fois pour couvrir les résultats d’une recherche archéologique, l’autre pour s’entretenir avec des photographes qui avaient été torturés à l’époque des escadrons de la mort, mais il n’avait jamais voyagé sans but précis, avec la seule intention de voir du pays. Il prit quelques vêtements de rechange, deux romans péruviens qu’il avait toujours voulu lire et quelques CD, dont deux de Lou Reed. Sur la pochette de l’un, le chanteur, très maquillé, se tenait devant un micro et fixait quelque chose qu’on ne pouvait pas voir, et parmi les chansons de l’album, il y avait celle que les quatre amis avaient écoutée le jour du départ de Jorge. Sur la pochette de l’autre, on voit un groupe de gens en train de tuer le temps dans un bar, et c’était là, lui avait dit le vendeur, ce que le Velvet Underground, dont Jorge Ramírez Zavala lui avait rebattu les oreilles, avait fait de mieux. Il les rangea avec ceux de Lulu Santos, Caetano Veloso, Joni Mitchell et Neil Young.
Du voyage en autocar en pleine nuit, il ne se rappelle presque rien. Le véhicule roulait vers le sud avant de quitter la côte et de s’enfoncer dans la cordillère. Gabriel se rendit compte qu’ils avaient gagné les hauteurs quand un air glacé entra par les fenêtres. Il baissa les paupières pour essayer de trouver le sommeil, mais les souvenirs tissaient leur trame dans son esprit. Il se souvint d’abord de l’année précédente, revit des images de l’époque où il n’avait pas encore fait la connaissance de Fernanda, les bouclages en compagnie de Claudia, la reproduction du tableau de Hopper chez Cecilia, puis ses souvenirs le ramenèrent plus loin en arrière, aux graffitis du Sentier lumineux à l’université de San Marcos, au journal sous le bras de Gerardo Barraza, et au visage d’un Santiago Montero très jeune, tel qu’il l’avait rencontré à l’atelier d’Ignacio Parra. Dans un demi-sommeil, Lisboa récapitula tout dans le désordre, et arriva à la gare routière d’Ayacucho, où il descendit de l’autocar de très bonne heure, entre quelques loueurs de chambres qui jouaient des coudes pour attirer l’attention des passagers. Gabriel connaissait une auberge rue des Tres Máscaras, derrière la cathédrale, et il s’y fit conduire. À peine s’était-il installé dans une chambre qui avait tout juste ce qu’il fallait pour un séjour de durée moyenne – un large lit bien fait, une table de nuit avec une lampe et une salle de bains en bon état – qu’il s’étira pour se désengourdir et se coucha pour prendre un peu de repos pendant quelques heures afin de pouvoir profiter du reste de la journée. Il sombra aussitôt dans un sommeil sans rêve.
Quand il se réveilla, il était dix-sept heures, et il fut immédiatement assailli par une intense et tangible sensation d’irréalité. Il lui était arrivé quelque chose de semblable quand, enfant, pendant les grandes vacances, il s’endormait en lisant un livre et se réveillait dans l’après-midi avec l’impression absurde que le jour venait à peine de commencer et qu’un voile d’étrangeté s’installait alors entre lui et la réalité, et ne se dissipait qu’au fil des heures. Il en était de même à présent, mais le voile était épaissi par le fait qu’il se réveillait dans un endroit inconnu. Il regarda les murs nus, tout autour de lui, un lit pareil au sien, bien fait, en face du sien, et une valise en laquelle il reconnut la sienne. Il lui fallut un certain moment pour comprendre que le jour qui avait commencé à son arrivée n’avait pas encore touché à sa fin et qu’il n’était plus à Santa Anita. Il resta couché, les yeux ouverts, jusqu’à ce que l’appel de la faim le tire de la confusion. Il fit sa toilette en se disant qu’il allait explorer la ville avant la nuit, mit des vêtements propres et sortit. Après le repos réparateur, son corps lui disait qu’il était à Lima à neuf heures du matin, mais il voyait la lumière orangée du couchant dorer les maisons, les balcons, les dalles des rues d’Ayacucho. Il était près de dix-huit heures et Gabriel sentit la légèreté que donne la conscience d’un total anonymat dans une ville où l’on ne fait que passer, et il s’y abandonna. Il se sentait très bien, seul, et pour s’amuser s’imagina dans un rêve. Les après-midi qu’il passait avec ses étudiants étaient loin de lui, qui marchait, léger, invisible, dans les rues d’une ville où il n’avait pas la moindre mission à remplir.
Il sentit la première brise fraîche alors qu’il arrivait sur la place, et il se dirigea vers un restaurant. Il commanda une truite et de la bière, regarda les passants derrière la vitrine, ce qui lui donna bientôt envie de lire le roman de José María Arguedas qu’il avait pris avec lui. Assailli par les souvenirs, il n’avait pu le lire pendant le trajet, mais maintenant, à l’abri de ses impressions nouvelles, il pouvait se plonger dans le récit. Il lut tout en mangeant et, quand il eut achevé son repas, il poursuivit sa lecture jusqu’au moment où il arriva à un passage qui lui fit venir les larmes aux yeux et le força à s’arrêter. L’auteur retraçait l’abandon d’un fils par son père. Gabriel commanda une autre bière et se demanda comment il avait pu ne pas lire ce roman jusqu’à présent.
Quand il sortit, il faisait nuit. Le livre dans la poche arrière de son jean, il marcha au hasard des rues en regardant les passants, les boutiques, les balcons des maisons coloniales, au voisinage des églises. Il sentit le plaisir d’avoir l’esprit en paix, de ne plus penser à autre chose qu’à ce qui s’offrait à sa vue, et éprouva un vif sentiment de liberté. Peu après, seuls se présentaient à son esprit les souvenirs des bêtises auxquelles il perdait son temps quand il était gamin, des chansons qu’il se chantait quand il était seul, et il se vit en étranger dans une ville lointaine, comme les personnages de Paul Bowles, de Jack Kerouac ou de Graham Greene qui s’aventurent dans des localités exotiques d’Afrique, du Mexique ou d’Asie. Comme la sensation d’irréalité s’accroissait, il s’amusa à se projeter dans un de ces romans, mais qui aurait été écrit par un auteur péruvien, peut-être lui-même, s’il avait été écrivain, et il sentit tout à coup que sa volonté ne lui appartenait plus, que ses actes dépendaient de quelqu’un d’autre, ce qui l’enchanta. Il pouvait enfin se livrer au courant, en lâchant les rames.
Plius tard, il prit un dîner léger dans un restaurant proche de la place, puis alla boire un verre au bar d’une discothèque. Il y avait été attiré par des gens qu’il avait vus au balcon et, d’où il était, il regardait à présent la salle où de joyeux garçons buvaient de la bière et dansaient. Il se dit que ce devaient être des étudiants de l’université San Cristóbal ou d’universités privées qu’il ne connaissait pas, venus chercher dans la musique une distraction au terme d’une semaine d’efforts et de concentration. Il était content de faire quelque chose qu’il ne faisait jamais à Lima – sortir seul le soir. Il finit son verre de vodka, en demanda un autre, et ne tarda pas à sourire à tout le monde. Les garçons dansaient, les murs étaient recouverts de plaques de liège, et une boule à facettes tournait, de celles qu’on ne voyait plus à Lima, les verres étaient couverts de buée à cause de la chaleur qu’il faisait à l’intérieur, parce que les nuits de la sierra sont froides, et son regard s’attacha à deux filles qui dansaient près d’un homme d’âge moyen dans un coin du bar. L’une d’elles lui parut attirante, mais cette nuit il n’avait aucune urgence sexuelle et se sentait agréablement incorporel. Son regard s’attarda pourtant sur ses hanches généreuses, ses seins avantageux et sa bouche d’un rouge agressif ; mais c’est l’autre qui s’imposa lentement à son attention : il aima sa façon de lever les bras en l’air, poignets pliés, les courbes de ses seins, la rondeur de ses épaules, sa peau ferme, dont le brun contrastait avec son bustier blanc à bretelles, l’arête grecque de son nez, la cascade de ses cheveux de jais. Il ne la quitta plus des yeux, et quand il s’aperçut qu’elle s’en était rendu compte, il ne détourna pas le regard, ce qu’il aurait fait à Lima, et lui adressa un léger signe de tête et un sourire. Quand il la vit, étonnée, détourner la tête en prenant soin de relever ses cheveux dans un geste de coquetterie, Gabriel se dit qu’il devait l’approcher.
Il sentait que l’alcool lui était monté à la tête, mais à peine eut-il fini son verre qu’il fit signe au barman de le lui remplir de nouveau. Il ne bougea plus jusqu’au moment où, la voyant passer près de lui en compagnie de son amie, il décida de se manifester, s’avança vers elle et l’invita à danser. La jeune fille releva ses cheveux du même geste irrésistible et se laissa conduire. En dansant, Gabriel observa de près ses yeux noirs aux vives dérobades et découvrit un grain de beauté sous la lèvre inférieure. Il lui posa quelques questions. Elle faisait des études de sociologie à l’université San Cristóbal, après avoir abandonné le droit qui ne lui plaisait pas. Elle avait vingt-cinq ans et, en dehors des heures de cours, travaillait dans une pharmacie. Gabriel arrêta de lui poser des questions et ils dansèrent en silence jusqu’au moment où elle lui demanda son nom.
– Santiago, dit-il en lui donnant le premier qui lui vint à l’esprit. Je suis écrivain.
– Je m’appelle Eliana, dit-elle. Tu es de la Huamanga1 ?
– Non, dit-il, de Lima.
Le morceau s’acheva et elle se sépara de lui avec un geste de politesse. Il la laissa s’éloigner, alla au bar commander un autre verre et essaya de se rappeler ce qu’ils s’étaient dit, en jetant de temps en temps un coup d’œil sur elle, qui dansait et après chaque danse retournait s’asseoir avec ses amis. Il finit par se lever et l’inviter une nouvelle fois. Il sut alors qu’elle vivait en ville, qu’elle pensait exercer son métier ici, car la situation économique s’était améliorée dans la Huamanga, et peut-être n’était-il plus indispensable d’aller à Lima, ne croyait-il pas ? Il lui répondit qu’il était vrai que les choses n’étaient pas faciles, à Lima. Elle voulut savoir ce qu’il écrivait, et il commença à lui parler du recueil de nouvelles qu’il n’avait pu écrire comme s’il allait être publié. « Tu es venu ici pour situer une histoire à Ayacucho ? » lui dit-elle. Non, il voyageait un peu pour réfléchir à un prochain livre. « Tu es venu chercher l’inspiration, quoi, fit-elle en souriant, décontractée. – C’est un peu ça », lui répondit-il.
Après quelques morceaux, Eliana le présenta à ses amis, Carlos, un garçon un peu grassouillet qui portait des lunettes et travaillait pour une entreprise de pièces détachées après avoir fait des études de comptabilité, et Cintia, la cousine d’Eliana, chef des ventes dans le plus grand magasin de la ville. Il était visible que Carlos n’avait qu’une envie : séduire Cintia, et que la présence de Gabriel arrangeait ses affaires, de sorte qu’il lui offrit plusieurs verres et se lança dans une conversation animée avec lui. Gabriel s’empara d’Eliana, et les deux couples dansèrent, échangèrent des plaisanteries et des sourires en levant leurs verres. À une certaine heure, ils quittèrent le bar et allèrent dans une boîte, où ils burent bière sur bière. Gabriel était ivre, Eliana aussi, si bien qu’il devint tout naturel qu’elle lui passe les bras autour du cou et qu’ils s’embrassent. Quand, sur les prières instantes de Cintia et de Carlos, elle lui dit qu’elle s’en allait, il lui demanda son numéro de mobile pour pouvoir l’appeler avant de retourner à Lima. Elle le lui donna en même temps qu’un dernier baiser, fit glisser une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, et disparut.
Le lendemain, Gabriel affronta la gueule de bois en lisant avec une attention fluctuante le roman qui était resté dans la poche arrière de son pantalon, et qui avait survécu avec lui au tourbillon de la nuit. Il passa son temps à guetter le moment propice pour appeler Eliana et l’inviter à dîner. Ils se donnèrent rendez-vous à vingt et une heures dans un restaurant aménagé sous les arcades d’une demeure de l’époque coloniale qu’il avait découvert la veille où, pensait-il, ils pourraient manger une pizza et boire du vin. L’endroit lui rappelait certains coins accueillants de Cuzco. Il l’attendit le livre à la main, à une table isolée. Il avait mis une chemise blanche et un veston, et fut enchanté de découvrir qu’Eliana avait rabattu ses cheveux en arrière et était très peu maquillée. Elle portait un polo en fil très fin, un veston ivoire cintré et avait mis de longs pendants d’oreille. Il la trouva plus belle que la nuit précédente, et se dit avec plaisir qu’elle s’était fait une beauté à son intention. Ils se donnèrent un baiser sur les joues, ce qui les troubla légèrement. Gabriel lui parla du roman qu’il était en train de lire, de sa vie de journaliste et d’écrivain, elle de ses études et de sa famille, et ils évitèrent d’évoquer leur flirt de la veille. Après le repas, ils allèrent faire un tour et, en arrivant sur la place, ayant compris qu’elle n’avait pas l’intention de le quitter tout de suite, il l’invita à aller prendre un verre. « Où ? – Je ne sais pas. C’est ta ville. À toi de choisir », répondit-il. Eliana proposa alors un endroit en face de l’église Santo Domingo, et quelques minutes plus tard, ils étaient dans une ancienne demeure aux plafonds très hauts, décorée de mappemondes, de photographies encadrées des vieilles familles d’Ayacucho, de monnaies anciennes, et les tables basses en bois rappelèrent à Gabriel le quartier de Barranca. Ils s’assirent dans un coin où il n’y avait personne, commandèrent de la bière, allumèrent une cigarette et Eliana demanda à Gabriel s’il était seul. « Oui », répondit-il. Mais brusquement, sans bien savoir pourquoi, peut-être parce qu’il se sentait mal de lui avoir menti la nuit dernière, il lui parla de Fernanda. Ce fut une ouverture. Il lui raconta comment ils s’étaient connus, en arriva à la menace de mort, qui les fit rire, puis passa à l’inénarrable visite qu’il avait faite à la famille dans la station balnéaire, ce qui parut tout à fait extravagant à Eliana, et enfin arriva au moment où il avait surpris Fernanda en compagnie d’un homme qui aurait pu être son père. Eliana ouvrait de grands yeux et Gabriel eut à un moment l’impression qu’elle regardait sa bouche. Elle était disposée à raconter à son tour sa vie sentimentale, et commença par lui dire qu’elle avait eu deux amoureux. L’un d’eux était sorti avec elle en même temps qu’avec sa meilleure amie, qui un jour lui avait tout raconté. Sa romance avec l’autre n’avait duré que trois semaines : un soir, elle l’avait laissé dans une discothèque, où elle était retournée peu après en se rendant compte qu’elle y avait oublié son sac, et l’avait trouvé en train d’embrasser une autre fille.
– Il n’y a que ça qui compte pour eux, dit-elle en regardant Gabriel dans les yeux avec un air de défi. Ils sont comme des bêtes qui ne dominent pas leur instinct.
Il ne sut que dire.
– Je peux vivre sans ça, ajouta-t-elle. Je n’en ai pas besoin. Je ne fais plus confiance aux hommes, c’est pour ça que je vis seule.
Il y eut un long silence, puis Gabriel, sans la démentir, caricatura les comportements machistes et la fit rire. Elle cessa peu à peu d’être sur la défensive et il lui proposa d’aller danser quelque part et, peu après, sur une piste encore déserte en ce commencement de samedi soir, sous les éclats colorés des spots, il l’embrassa sans crier gare. Ils allèrent ensuite dans un petit bar voisin, et plus tard, éméchés, ils marchèrent le long d’une rue déserte et arrivèrent sur la Plaza de Armas. Tout était fermé, il n’y avait qu’une patrouille de police dans un coin, et les chauffeurs de taxi s’étaient endormis en attendant d’éventuels clients. Ils s’embrassèrent passionnément contre une des colonnes de la place.
Le froid les a transis et Eliana le regarde avec une expression qui pourrait être de désir, quand il lui demande si elle ne veut pas aller se reposer à l’hôtel. Elle lui jette un regard glacial, il s’excuse, dit qu’il va la raccompagner et fait signe à un taxi. De la voiture, il voit les anciennes demeures avec porches et balcons céder place à des maisons semblables à celles de Santa Anita, puis à d’autres encore, mal construites et de moins en moins éclairées à mesure que les réverbères se font plus rares. Au bout d’une longue rue de terre, presque à l’écart de la ville, elle demande au chauffeur de s’arrêter. On ne voit qu’une sorte de butte qui semble conduire à un canal d’irrigation et aux profondeurs de la nuit. Eliana habite un peu plus loin, mais si la voiture s’engage sur le chemin, elle aura des difficultés à faire demi-tour. Gabriel descend du taxi avec elle, l’embrasse et la regarde s’éloigner.
Il ne ferme pour ainsi dire pas l’œil de la nuit. Il est brusquement tiré de son demi-sommeil par le vague souvenir qu’ils se sont donné rendez-vous à midi devant la cathédrale, mais il ne pourrait dire avec certitude si c’est bien un souvenir ou s’il s’agit d’un rêve. N’empêche, malgré ses doutes et ses appréhensions, il se rend au rendez-vous et, à midi et quart, il voit apparaître Eliana avec de grosses lunettes noires. Ils se sont reconnus de loin et se sourient sous le soleil, s’embrassent comme des amoureux devant le porche, et cherchent refuge dans l’ombre d’un arbre pour regarder passer une imposante fanfare suivie d’une délégation d’élèves de divers collèges qui se dirigent vers la place. Il la prend par la main, et ils s’éloignent. Ils passent l’après-midi du dimanche à flâner dans les quartiers des artisans de Santa Ana, où elle s’extasie devant des pendants d’oreilles qu’il lui offre, et qu’elle met aussitôt. Puis ils déjeunent au belvédère de l’Acuchimay, d’où Gabriel contemple les ombres que les formes capricieuses des nuages lancent sur la vallée de la Huamanga. Vers la fin de l’après-midi, ils redescendent en ville pour y faire le tour des églises. Comme c’est dimanche, quelques-unes sont ouvertes. En chemin, il lui dit ce qu’il a lu sur certaines d’entre elles, mais une fois qu’ils sont entrés dans la première, il se tait. Ils marchent lentement dans la nef, en parcourant du regard les effigies des saints et les autels dorés à la feuille, et elle lui parle des paysages de son enfance, quand elle allait le matin à l’église avec sa grand-mère ou avec ses camarades d’école pour suivre la messe, avant leur communion. Il contemple les peintures en haut de la voûte et, quand il baisse les yeux, il la voit qui s’approche d’un reliquaire et se signe ; charmé par son attitude, il l’observe, la rejoint silencieusement, par-derrière. Elle sursaute, sourit, ils se bécotent en amoureux sous le regard des apôtres et de la Vierge. Quand ils sortent et se dirigent vers le centre de la ville, ils se tiennent par la taille, ou par la main, et il se sent devenu quelqu’un d’autre. Elle lui demande quand il va retourner à Lima, il lui répond qu’il doit partir le lendemain, lundi, à huit heures du matin. Ils marchent, elle se signe en passant devant toutes les églises et souffle quelques mots, tout bas, pour elle seule, on dirait qu’elle tremble et il croit sentir en elle quelque chose de singulier qu’il sent aussi en lui. Ils sont assis sous une arche énorme près d’une église et du marché de la ville et elle lui caresse les cheveux pendant qu’ils regardent passer les gens, en fumant. Elle bâille, ils se disent qu’ils ont tous deux très peu dormi, et elle propose qu’ils aillent se reposer un moment à son hôtel, sa maison est trop loin. Elle a sommeil.
Ils se sont couchés tout habillés. Au cours de la nuit, alors que la pièce est plongée dans l’obscurité et qu’aucune lumière ne filtre sous la porte donnant sur le couloir, il se réveille avec la même sensation d’étrangeté que le premier jour, mais le corps d’Eliana, à son côté, le ramène à la réalité. Elle regarde fixement Gabriel et on dirait qu’elle cherche son souffle. Il approche son visage du sien et peut-être parce qu’ils savent qu’ils vont se séparer dans quelques heures, ils s’embrassent avec une certaine violence. Le visage de l’un se niche dans le cou de l’autre, ils explorent leurs corps avec avidité. Gabriel dénoue les cheveux d’Eliana, découvre en elle le désir qui est aussi le sien de sentir leur chair nue, lui enlève son chemisier et son pantalon pendant qu’elle lui déboutonne maladroitement sa chemise, leurs bouches collées l’une à l’autre. Quand il s’apprête à lui ôter ses sous-vêtements, elle pose la main sur son bas-ventre, légèrement, en une ultime tentative de résister à son désir, mais il se sent maintenant si sûr de lui qu’il lui enlève son slip et découvre avec attendrissement son petit pubis, embusqué sous une touffe de poils très fins et doux. Alors, il s’immobilise pour la contempler et, comme s’il voulait lui accorder une dernière chance de reculer, il s’approche d’elle très lentement. Elle ne l’arrête pas. Il s’imprègne de son odeur, doucement, comme on sent le parfum d’une fleur, un parfum qui lui semble d’abord tendre et sucré, comme l’odeur du pain chaud aux premières heures du jour. La pointe de sel viendra ensuite, quand les jambes d’Eliana se seront ouvertes progressivement sous ses baisers, et que l’entrecuisse livrera son odeur saumâtre et profonde. Il lève le visage vers elle et entrevoit dans ses yeux un éclat fugitif de biche apeurée. Il y découvre aussi une sorte de supplique. L’ombre d’un doute lui traverse alors l’esprit. Mais le regard d’Eliana semble lui dire « prends-moi, prends-moi, je t’en supplie ».
Il est toujours perplexe quand il se met à lécher sa vulve, avec délicatesse d’abord, puis avec toute l’intensité de son désir – et de celui d’Eliana, dont le corps est parcouru de tremblements, et dont le souffle agité essaie désespérément de contenir l’orgasme qui s’annonce, jusqu’à la perte de contrôle qu’il provoque et qui la précipite dans l’oubli d’elle-même : ses cuisses se referment comme un étau sur le visage de Gabriel, puis elles se détendent et s’offrent. Gabriel remonte vers son visage défaillant et le ranime en le couvrant de petits baisers qu’il prolonge sur ses bras, ses seins aux larges aréoles, ses cuisses, ses fesses. Eliana revient tout à fait à elle et avec une force insoupçonnée s’empare de son pénis et se rue dessus, l’embrasse avec une maladresse que Gabriel trouve irrésistible, puis elle écarte les jambes et colle le gland enduit de salive contre l’ouverture logée entre les lèvres turgescentes de son vagin. Gabriel la regarde dans les yeux et trouve en eux la même peur de biche que quelques minutes auparavant, mais aussi une détermination qui le décide. Il la pénètre d’un coup et, de l’autre côté du monde qu’est ce logis accueillant, il entend monter un hurlement étouffé, puis sent la moiteur obscure du sang qui tache son sexe, ses cuisses, et commence à imprégner le drap. Gabriel se retire, écarte les lèvres et regarde le vagin maintenant semblable à celui des femmes qu’il avait jusqu’alors connues. C’est au tour d’Eliana de caresser Gabriel et d’adresser un sourire à son visage inquiet, comme si elle était maintenant libérée, après quoi elle lui demande de l’aider à enlever les draps et à les mettre de côté, puis va se regarder dans le miroir de la salle de bains et revient s’allonger près de lui.
Quand ils se réveillèrent, la lumière du matin entrait par les hautes fenêtres de la chambre. Ils firent l’amour dans toutes les positions, qu’ils tinrent longtemps, avant de jouir et de se remettre de la suffocation de leur plaisir. Pour Gabriel, ce fut comme un réveil. Il s’allongea à côté d’Eliana et alluma une cigarette tandis qu’elle reprenait lentement le sens des réalités, et tous deux se découvrirent nus, assouvis, dans la lumière du lundi matin. Eliana avait un cours dans une heure, mais ce n’était plus très important à présent. Elle se rapprocha de lui et posa la tête sur sa poitrine.
– Je ne m’appelle pas Santiago, lui dit-il. Je t’ai menti.
– Je préfère ne pas savoir comment tu t’appelles, répliqua-t-elle résolument.
Il la regarda d’un air interrogateur.
– Tu t’en vas dans deux heures.
Gabriel se demanda alors si elle n’avait pas décidé de coucher avec lui parce qu’il n’était qu’un inconnu de passage. Pendant que la lumière du jour finissait d’envahir la chambre et que l’on entendait au-dehors les premiers bruits du matin, Eliana garda le silence. Elle ne chercha pas à obtenir son adresse, ni son numéro de téléphone, ni ne sembla se soucier de ce qu’il allait advenir d’elle par la suite. Il ne s’en inquiéta pas non plus : tout ce qu’il devait jamais savoir d’elle, c’était qu’elle vivait près d’un canal d’irrigation à la périphérie de la ville, et qu’elle était beaucoup trop belle pour cette banlieue.
Gabriel a maintenant oublié ce qu’ils se sont dit avant de quitter l’hôtel. Il se souvient seulement de la réponse qu’elle lui a faite quand il lui a demandé pourquoi elle avait choisi de se faire déflorer par lui. Il voit encore son visage souriant, ses yeux noirs et le grain de beauté sous sa lèvre inférieure.
– Je ne sais pas, lui a-t-elle dit en observant un coin de la chambre comme si elle attendait que la réponse en sorte. C’est vrai, je ne sais pas. J’ai seulement eu envie de le faire avec toi, et maintenant je ne me sens pas mal de l’avoir fait comme ça. Je me sens même plutôt bien.
Gabriel n’osa rien dire.
– C’est vraiment très curieux, reprit-elle. Je ne comprends pas, à présent, pourquoi il était si important de rester vierge, de vivre en vierge. J’ai passé tellement d’années à avoir peur de faire l’amour, à me refuser de le faire, à me réprimer, et tu vois… Mes amies qui l’avaient fait me disaient que ce n’était pas aussi traumatisant qu’elles s’y attendaient, mais pas une ne m’a dit que sa première fois avait été comme ça, je veux dire si pleine de… Je ne sais pas.
Il se borna à hocher la tête.
– Ce que je ressens à présent, c’est que ce n’était pas si terrible que ça. Rien d’autre qu’un truc que j’avais en tête. Et qui n’y est plus.
Ils prirent un taxi pour la gare routière, où ils se quittèrent. Quand l’autocar démarra et qu’il la vit lui faire un signe d’adieu, debout devant la portière arrière du véhicule, puis quand les toits de la ville défilèrent sous le soleil de la sierra, il sentit un vide s’emparer de lui. Et quand le véhicule arriva au premier lacet de la route qui montait en serpentant et qu’il put se livrer à la contemplation des montagnes et des pampas d’Ayacucho, il comprit qu’il tenait une excellente histoire à raconter, ou une histoire qu’il aurait aimé trouver dans un livre et, malgré la fatigue due au manque de sommeil et aux émotions de son aventure, il sut qu’il n’allait pas pouvoir dormir. Il avait choisi l’autocar qui quittait la ville à huit heures en se disant qu’il serait agréable de passer la journée à regarder les paysages andins et à lire. Il prit le roman qu’il avait commencé, mais ne pouvait pas se concentrer parce que la nuit qu’il avait passée comptait plus que ce que pouvaient raconter ces pages. Il songea inévitablement à ce qui l’attendait à son retour : les cours, qui en ce moment étaient tout ce qu’il aimait faire, sa vie de solitaire, sans émotions, le monde sans le Conciliabule, les jours qui s’accumulaient sans but précis et sans réponse à quoi que ce soit. Tout ce qui le constituait, y compris ce voyage, était dépassé, il n’avait pas la moindre perspective d’avenir, et il en rit. Parmi les disques achetés avant son départ il trouva l’enregistrement du Velvet Underground, le mit sur son baladeur et laissa son regard errer sur le paysage.
Au bout d’un moment, gagné par une sensation de langueur, il revint au début du disque et s’abandonna à la répétition des morceaux de l’album et à ce qui se découvrait à sa vue : maisons en pisé isolées, immenses prairies pointillées de têtes de bétail, murets de pierre sèche divisant les parcelles cultivées, et parfois la Puna, immense et plate. Le ciel bleu au-dessus de l’espace qui se déployait sous ses yeux revêtait une importance sans commune mesure avec les petites tragédies qui avaient ponctué sa vie, ces dernières années. Il éprouva pourtant un vague sentiment de perte, comme si quelque chose se détachait de lui et s’en allait pour toujours. Il avait pris des décisions, certes, mais il lui en coûtait toujours de renoncer à ce qu’il avait cru à un moment devoir faire de sa vie. Il arrêta d’y penser, laissa libre cours à ses émotions, et reconnut un thème langoureux et la voix de Lou Reed qui chantait une sorte de prière qu’il pouvait faire sienne. Il reconnut une supplique adressée à Jésus pour lui demander de lui dire où était sa place dans le monde, Jesus, help me find my proper place, et Gabriel crut entendre sa voix, parce qu’il y avait en celle de Reed autant de faiblesse et d’abandon qu’en lui. Une fois la chanson terminée, il la réécouta et, à la cinquième ou sixième fois, il ne put retenir ses larmes.
Quand il passa enfin à la chanson suivante, il n’avait pas lâché l’horizon de vue, mais cette fois, la voix de Lou Reed semblait vraiment venir du côté sauvage de son être. Gabriel monta le volume. Lou Reed chantait une épiphanie, la venue de la lumière, le commencement de la création, mais il y avait aussi autre chose dans l’exécution du morceau, dans l’interprétation, les instruments, les cris. Gabriel sentait que sa voix et celle de Reed participaient d’une fête qui s’appelait liberté, il entendait les fausses notes des guitares, la voix qui hurlait, chantait faux, riait et s’amusait sans se soucier de l’effet qu’elle pouvait produire, il entendait sa voix dans celle de Lou Reed.
Je n’ai pas de mots pour le dire, mais à cet instant, moi, Gabriel, j’ai senti qu’un éclair descendait sur moi, me frappait à la tête et me révélait que cette voix n’était autre que la mienne, restée enfouie dans mon corps pendant près de quinze ans, guettant la seule issue possible. Et dans cette même fraction de seconde, j’ai su avec certitude que s’il y avait pour moi une satanée manière d’écrire en ce monde, ce ne pouvait être que de la satanée manière qu’avait Lou Reed de chanter cette satanée chanson. Après cette épiphanie, je ne me souviens guère de ce qui s’est encore passé pendant ce voyage et, pour tout dire, je m’en fous. J’ai seulement senti que j’étais un autre, à la fois solide et léger, et que sous cette lumière nouvelle je serais capable de m’asseoir, d’écrire et de tout dire. C’était comme si j’étais, dans cet autocar, sur le chemin du retour vers Lima après ce voyage absurde qui ne m’avait pas permis d’y voir plus clair, brusquement devenu un être fait de mots sur les pages d’un roman qui attendait le moment propice où je commencerais enfin à l’écrire. Même si, calé sur mon siège, j’étais toujours un type branché à son baladeur et qui rêvait peut-être parce qu’il n’entendait pas l’hôtesse qui lui demandait s’il voulait quelque chose pour déjeuner. Il regardait les maisons en pisé, isolées, baignées par les ors languides du couchant, les chiens qui couraient après les brebis, les vaches maigres et paniquées par l’autocar qui filait à toute allure vers la ville.
Note
1. Province du Pérou appartenant au département d’Ayacucho. (NdT.)
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