Tout dire
Chapitre 2
Le lundi matin de la semaine suivante je me suis présenté au septième étage de l’immeuble où siégeaient les publications que dirigeait De Rivera avec le sentiment de renaître à la vie. Francisco m’avait offert une place de stagiaire à la revue de mode Bazar et à la revue féminine Bella, et je devais en contrepartie collaborer à Semana et présenter des sujets pour l’hebdo, victoire plus grande pour moi que celle d’avoir remporté le prix des Jeux Floraux. En effet, si j’étais arrivé à Proceso en connaissant son prestige sans l’avoir jamais lu, j’étais un véritable fidèle de Semana, revue que j’adorais, aussi étais-je fermement convaincu qu’il n’y avait pas mieux dans le milieu de la presse pour écrire des chroniques, des reportages, et essayer de devenir un écrivain. J’allais gagner à peine le quart de ce que m’attribuait le journal, mais peu m’importait, comme peu m’importaient les avertissements que m’avait donnés l’homme aux cheveux blancs quand je lui avais fait connaître ma décision, ce qui revenait à renoncer au système de « bourse » de La Industria : « De Rivera t’offre un gâteau, mais moi je te donne une montre », m’avait-il dit après avoir lu ma lettre de démission, dans son bureau lugubre. Sa montre ne m’intéressait pas. J’ai bouclé mon article sur le joueur d’échecs déprimé et ne me suis jamais présenté au secteur boursier.
À peine étais-je arrivé au septième et avais-je mis les pieds dans la vaste salle de l’open space que je me suis avisé de tout ce qui différenciait le département que dirigeait De Rivera du siège principal du journal. Il devait être neuf heures du matin et, contrairement à ce qui se passait en face, il n’y avait pratiquement personne, seulement deux ou trois rédacteurs devant leurs ordinateurs. Ceux de Bazar étaient inoccupés, je me suis assis dans le grand cercle au milieu de la vaste salle pareille à un hangar, et j’ai ouvert le roman que je lisais alors. Je n’allais pas tarder à apprendre que les tables avec quatre ordinateurs qui bordaient cet espace circulaire et se succédaient jusqu’au bureau de De Rivera étaient les postes de travail de la plupart des publications du journal : Bella, magazine féminin, et Bazar, revue de mode ; Ocio, hebdomadaire d’actualité culturelle et des spectacles ; Tuerca, journal de l’automobile ; Vocación, revue éducationnelle et professionnelle ; Mundo PC, revue informatique. De l’autre côté, couvrant un espace plus petit à l’angle avec le secteur voisin, avaient été disposés les ordinateurs de la rédaction de Pantalla, magazine du cinéma et de la télévision, et ceux de Semana, la revue la plus importante de toutes. Juste à côté se trouvait la salle de réunion. Les rédacteurs des diverses revues et les stagiaires qui ne disposaient pas d’un appareil personnel venaient à tour de rôle écrire leurs articles sur les ordinateurs entre lesquels je m’étais assis et se battre pour accéder au seul téléphone mis là à leur disposition. J’allais aussi bientôt savoir que presque toutes les machines étaient réservées d’abord aux membres de l’équipe de Semana, qui ne se mêlaient guère aux autres. Quand l’un d’entre eux apparaissait dans cette zone et se dirigeait vers un appareil, celui qui s’en servait s’interrompait quasi machinalement pour le lui céder. Je l’ai fait plusieurs fois, bien entendu, au cours de cet été-là ; non sans crainte ni mécontentement, j’enregistrais aussitôt le texte personnel sur lequel je travaillais, le copiais sur disquette et je guettais ensuite le moment où j’allais pouvoir me remettre à l’article que ma directrice m’avait demandé.
Elle s’appelait Katerina Graciano et, dès le jour de mon arrivée, aux alentours de midi, j’ai eu le sentiment que mon séjour à Bazar allait être tout à fait catastrophique. En deux minutes, je me suis rendu compte que cette femme svelte au rire explosif, aux cheveux très noirs sur une peau de cire et au regard vorace était complètement givrée. Elle passait tout son temps, ce jour-là comme tous les autres, à faire des réussites sur son ordinateur sans adresser la parole à personne, à lire des revues féminines et à attendre les images de mode de ses photographes en se rongeant les ongles. Quand les photos arrivaient, elle s’asseyait pour les examiner sur une table lumineuse autour de laquelle elle discutait pendant des heures avec leur auteur en passant du registre de la gamine mal élevée à celui de la vieille sorcière, puis à celui de la mère qui gronde son enfant. Je n’ai jamais réussi à savoir, cet été-là, quand elle écrivait, ni pourquoi elle passait un temps infini devant son écran. Ce premier jour, juste après le déjeuner, elle m’a fait apporter une pile de revues frivoles et m’a dit de les lire attentivement pour m’imprégner de leur style, rien de plus. Le deuxième jour, elle a fait la même chose, et je me suis demandé si elle ne cherchait pas à se moquer de moi. Le quatrième, elle m’a montré quelques articles de presse étrangère qu’elle avait marqués avec des Post-it et m’a invité à « leur donner une tournure créative » pour se faire une idée de mon style, dont De Rivera lui avait promis monts et merveilles. C’est ainsi, en attendant mon tour devant les ordinateurs, et en adoptant un point de vue féminin, que j’ai écrit mes premiers articles pour Bella : « Ne plus avoir peur d’eux au lit », « L’obsession de l’orgasme », « Secrets pour les satisfaire », qui ont paru sans signature ou signés d’un nom de femme. L’expérience a été pour moi amusante, et m’a valu l’approbation et la sympathie de Katerina, contente de n’avoir pour une fois presque rien à changer aux textes de son stagiaire. Je les expédiais pour avoir le temps de chercher des sujets susceptibles de convenir à Semana, mais j’avais beau me casser la tête, rien ne venait. Peu à peu, j’ai pu mettre un visage sur les signatures des journalistes qui se disputaient les ordinateurs et se retrouvaient le vendredi midi, à l’appel retentissant de De Rivera, dans la salle de réunion pour planifier le prochain numéro de la revue, au milieu d’éclats de rire qui se faisaient entendre malgré la porte fermée et qui rendaient secrètement envieux, comme je l’étais, les rédacteurs et les stagiaires des autres revues.
Il m’était impossible de me joindre à ces réunions parce que je n’avais rien à proposer, ce qui me démoralisait, si bien que je préférais éviter Francisco quand je l’apercevais. Je doutais sérieusement d’avoir les capacités nécessaires pour faire un jour partie du staff de Semana. Toutefois, un soir, alors que j’étais assis en compagnie de Santiago Montero dans un bar de Barranco, un miracle s’est produit. En plus des couvertures de vieilles revues aux murs et des bicyclettes au plafond, divers modèles de rockolas, anciens juke-box multicolores, décoraient la salle. Je les avais déjà aperçus, quand nous étions venus, Santiago et moi, boire un verre dans ce bar, mais ils ne m’avaient pas frappé comme ils venaient de le faire. J’ai demandé au serveur ce qu’il en était, il m’a dit qu’ils appartenaient au patron, un vieil homme imposant que l’on voyait le plus souvent debout à côté de la caisse enregistreuse. Au moment de payer, je suis allé lui demander s’il les collectionnait depuis longtemps.
– De nombreuses années, m’a-t-il répondu en souriant. J’en ai d’autres chez moi.
En entendant la voix claironnante de De Rivera qui convoquait son monde le vendredi suivant, je me suis levé courageusement de mon siège pour aller me joindre à la conférence de rédaction, à la surprise des autres rédacteurs. Je suis entré dans la salle avec les membres de Semana un peu contrariés par ma présence, et je suis allé m’asseoir aussi discrètement que possible à la grande table blanche autour de laquelle tout le monde s’installait. J’ai adressé un sourire timide à Francisco, de toute évidence content de me voir là. La séance a commencé par des remarques du directeur sur le dernier numéro de la revue, les articles qui avaient bien marché, les avis qu’on lui avait communiqués en fin de semaine, et l’impact de la couverture, sur quoi les rédacteurs ont lancé quelques plaisanteries. Je me disais que ces réunions étaient beaucoup plus simples que je ne me l’étais imaginé quand Francisco a changé de ton, lancé un « Bon » sur un ton différent de celui qu’il avait pris jusqu’alors, et que le silence s’est fait. L’un des rédacteurs, sans doute le plus audacieux, a attiré son attention, et la ronde a commencé.
J’ai alors compris la dynamique de ces conférences de rédaction, et je me suis repenti d’être venu me mêler à celle de ce jour-là.
Chaque rédacteur installé autour de la table blanche était venu avec divers sujets à proposer, au moins deux qu’il estimait percutants. Puis, de son mieux, en recourant à tous ses talents rhétoriques, et porté par son habileté à défendre ses idées, il se lançait dans son scénario, interrompu par les commentaires de De Rivera, soutenu par la solidarité de ses collègues. À tour de rôle, chaque participant se soumettait à l’obligation stressante de « vendre » ses sujets. De Rivera ne refusait jamais durement ; il lançait une phrase ingénieuse ou une boutade qui faisait rire l’assemblée et lui permettait de passer à un autre sujet : « Eh bien, qu’avez-vous d’autre ? » Le rédacteur retournait alors à son carnet de notes et revoyait à la hâte ses idées. Le plus souvent, les autres attendaient la nouvelle tentative en silence, comme on assiste à une exécution, mais il arrivait que certains, ou tous, prennent la défense de la proposition que De Rivera ne trouvait pas suffisamment pertinente pour la revue, et tâchent de le convaincre. Quand ils réussissaient, le directeur regardait fixement le rédacteur et lui disait : « Alors, occupe-toi de ça », ce qui voulait dire que la suggestion était approuvée et que le rédacteur était tranquille pour la semaine. De Rivera notait le sujet sur la feuille de papier qu’il avait devant lui et l’on passait au suivant. Les choses étaient parfois plus simples ; quand le thème lui convenait, De Rivera le notait en interrompant l’explication. Il arrivait aussi que l’idée proposée soit telle qu’après l’avoir entendue il bondisse d’enthousiasme sur son siège et s’exclame de sa grosse voix d’homme des bois qui paralysait tous les rédacteurs, même ceux qui se trouvaient de l’autre côté de la porte : « Paarfait ! Cet article va faire quatre, cinq, six pages ! » criait-il, avant de se mettre à en esquisser le plan devant ses journalistes, en indiquant ce que devraient être le développement, les portraits des personnages, le titre, la photo d’accroche et celle de la couverture. Le rédacteur savait alors qu’il était à son sommet et serait envié par tous ses collègues pendant une semaine.
Autant qu’il m’en souvienne, rien de tel ne s’est produit pendant la première réunion à laquelle j’ai assisté. C’est seulement vers la fin, sans doute dans l’intention de me laisser le temps d’observer les autres pour savoir comment m’y prendre, que Francisco m’a demandé quel était mon sujet. J’ai senti que je perdais pied. « Et toi, Gabriel, qu’as-tu pour cette semaine ? » J’ai réussi à dire : « L’homme aux rockolas. » Intrigué, il a répété : « L’homme aux rockolas ? » À la moitié de mon exposé, quand j’ai précisé que l’homme avait plusieurs autres appareils chez lui, De Rivera a noté avec un petit sourire de satisfaction et a mis fin à la réunion. Tout le monde s’est levé, j’ai voulu faire de même et me suis aperçu que j’étais comme cloué sur place.
« Les rockolas de ma vie », ma première chronique dans Semana, a paru une quinzaine de jours plus tard sur trois pages, signée de mon nom. Je me suis relu deux ou trois fois sur ce beau papier imprimé avec une encre qui ne tachait pas les doigts, ce dont nulle autre revue du pays ne pouvait encore s’enorgueillir, et j’ai vu l’oncle Emilio relire lui aussi l’exemplaire qu’il avait montré à tous ses collègues du restaurant. À Semana, le regard de ceux qui utilisaient les ordinateurs communs a changé, tout comme le traitement que me réservaient les rédacteurs. Quand je travaillais sur un ordinateur, personne ne venait me demander de céder ma place, et certains ont commencé à me saluer. Je me sentais maintenant plus à mon aise au septième étage, et si j’étais encore loin d’être un rédacteur, je me trouvais enfin à l’endroit qui me convenait et j’y faisais ce qu’il fallait y faire. En plus des textes anonymes que j’écrivais avec le plus de glamour possible pour les magazines féminins, j’ai réussi à publier un deuxième article dans Semana, et il m’a semblé voir s’approcher l’indépendance que j’avais tellement désirée depuis que j’étais arrivé chez ma tante et mon oncle.
Je ne me trompais pas. Les premiers jours d’avril, quand je dus retourner à l’université, Katerina m’a offert de devenir collaborateur permanent de ses deux revues, « en free-lance », a-t-elle précisé. Je pourrais gagner de l’argent en écrivant à domicile, sur commande, et je percevrais pour chacun de mes articles l’équivalent d’un mois de stage. Comme j’allais recevoir l’ordinateur que j’avais gagné avec ma nouvelle, et dont je disposerais chez moi, j’ai accepté. Dans son bureau, De Rivera fut surpris que je le quitte une fois de plus. « Les portes de Semana te seront toujours ouvertes, m’a-t-il dit. Si cela t’intéresse de collaborer à la revue. Bien sûr tu seras payé en conséquence. » Il m’a aussi fait comprendre qu’il ferait son possible pour me trouver un emploi sûr quand j’aurais quitté l’université.
– Tu en as encore pour combien de temps ? a-t-il grommelé, sourire aux lèvres. On dirait que tu veux y passer ta vie.
– C’est mon dernier semestre, Francisco.
– Espérons-le.
En revenant à l’université pour ce qui devait être la fin de mon parcours étudiant, je savais que désormais rien ne serait plus pareil, et j’en profitais pleinement, débarrassé de mon angoisse. Maintenant pourvu d’un numéro de sécurité sociale et de l’ordinateur gagné aux Jeux Floraux – le Compaq Presario sur lequel je travaille tous les matins et où j’ai rédigé mes premiers articles en free-lance –, j’avais conquis mon indépendance : cette année-là, j’ai payé mon inscription, cessé de demander de l’argent à mon oncle pour mes besoins quotidiens et même commencé à participer aux petites dépenses de la maison. J’avais obtenu tant d’unités de valeur au cours des années précédentes, de peur de perdre ma bourse, que j’ai seulement assisté à trois cours du soir. Pour la première fois, je n’avais pas à lutter pour être qualifié. Le matin, je m’entretenais avec des directrices de boutiques, des stylistes et des dessinateurs de mode auxquels Katerina m’adressait, et l’après-midi j’allais à la bibliothèque de l’université lire et travailler sur mon mémoire de fin d’études, prêt à aller faire mes armes dans le monde.
Santiago Montero et moi nous sommes souvent vus pendant ces derniers mois d’université, parce que j’avais moins d’obligations que les années précédentes et que sa relation avec Valeria avait perdu de son intensité. J’essayais de me montrer compréhensif quand il me parlait de leurs désaccords, de leurs divergences de caractère, ou de ce qui les éloignait l’un de l’autre à cause de leurs « sensibilités différentes », mais en vérité cela me coûtait de terribles efforts. Nous parlions de ce que nous ferions une fois dans la vie active et, quand nous étions un peu grisés par la bière ou assommés par les innombrables cigarettes que nous fumions, Montero me demandait si je l’avais fait, si j’écrivais. Un silence criminel s’installait entre nous, comme s’il avait fait allusion à un cadavre caché dans un placard. Je trouvais le courage de lui dire que non, et d’ajouter aussitôt : « Et toi ? » Montero se réfugiait derrière un nuage de fumée et s’enfonçait entre les coussins du living : il en était au même point que moi. Nous partagions alors une impression de soulagement et de vague culpabilité.
Je n’aurais pas songé à ces questions si Santiago ne les avait pas posées chaque fois que nous nous voyions. Pourquoi n’écrivions-nous pas ? Il m’arrivait d’accuser les études, la quête d’une véritable place dans une des revues de La Industria, mais pour Montero nous étions peut-être deux garçons trop simples, trop éloignés de ceux qui vivent une vie intéressante, et il finissait par m’en convaincre. M’en rendais-je compte ? Nous ne faisions rien d’autre que nous retrouver chez lui pour écouter de la musique et discuter au lieu de créer une œuvre réellement exceptionnelle, ou très violente, ou tout à fait impitoyable et éblouissante. Nous menions une vie ordinaire et il devenait évident que nous n’avions ni la volonté ni l’énergie de vivre autre chose. Je l’écoutais et je le regardais, dans ses baskets All Star et ses polos de couleur, puis me regardais avec mes chaussures bon marché et mes pulls en laine tricotés par la tante Laura, et je lui donnais raison bien malgré moi. Il n’y avait rien de moins héroïque que nous.
C’est probablement pendant une de ces conversations décourageantes que Montero m’a reparlé de Jorge Ramírez Zavala. Nous étions au plus bas, un soir, quand il m’a dit que si quelqu’un était capable de faire quelque chose d’important, d’articuler ce qui lui était donné de vivre et de le transmuer en littérature, c’était Ramírez Zavala. J’ai tout d’abord eu quelque difficulté à faire le rapprochement entre ce nom et le garçon que Montero était allé chercher à l’atelier de Parra en ma compagnie, puis je me suis souvenu que c’était lui que Montero appelait Tête de poète. Il l’avait bien connu à l’université de San Marcos, où ils suivaient tous deux des cours de littérature, et l’avait invité à l’atelier de poésie. Ils étaient devenus très proches, bien que leur amitié fût circonscrite aux discussions sur la poésie péruvienne – sujet sur lequel ils tombaient toujours d’accord – et à un échange de poèmes. Montero avait ainsi commencé à admirer en secret le talent de Ramírez Zavala, à apprécier son rapport au langage et le champ d’expériences qu’il ouvrait. Puis Santiago avait quitté San Marcos et Ramírez Zavala cessé de fréquenter l’atelier de Parra, si bien qu’ils s’étaient perdus de vue. Il l’avait retrouvé quelques soirs auparavant lors d’une lecture publique de poésie, et ils avaient repris leurs conversations. Le regard de Ramírez Zavala était resté perçant et profond, ses mains tremblaient toujours, son attitude devant toute chose était tantôt hiératique, tantôt provocante. Ils s’étaient revus deux fois depuis lors et Tête de poète avait confié ses dernières œuvres à Montero, qui les jugeait éblouissantes.
– À quoi ressemblent ses poèmes ? ai-je demandé.
Santiago les trouvait étranges. Ils racontaient sa vie, ou ce qui semblait être sa vie, en recourant à des images à la fois impitoyables et magnifiques qui évoquaient une précocité vite dévastée par la rancœur, des scènes d’une enfance meurtrie où l’inspiration avait semé une violence de champ de bataille, véritable journal de guerre d’un vétéran confronté, dans un esprit insomnieux et fébrile, à une Lima en flammes.
– Il a vécu beaucoup plus que nous et il a indéniablement un talent qui nous dépasse, a conclu Santiago en faisant tomber la cendre de sa cigarette avant de se servir une nouvelle bière.
– Comment peut-on évaluer le talent ? ai-je aussitôt voulu savoir.
– Il y a bien des manières de s’en rendre compte, a répondu Santiago, avant de me les égrener.
Jorge Ramírez Zavala avait reçu une éducation assez semblable à la mienne. Il avait grandi dans un bidonville du district de Rímac, fréquenté une école publique, comme moi celle de Santa Anita, et il était lui aussi issu d’une famille divisée. Mais il y avait chez lui beaucoup moins de livres que chez l’oncle Emilio, et il s’était vu contraint d’arrêter ses études à l’université San Marcos pour se mettre au travail. Malgré tous ces handicaps, son don des langues et son goût étaient impressionnants. Il lisait les auteurs anglais et américains dans le texte, connaissait par cœur les poèmes d’Ezra Pound et de Dylan Thomas, comprenait aussi le français et l’italien et lisait les poètes qui écrivaient dans ces deux langues. À la différence de Montero, il lisait également de nombreuses œuvres de fiction – celles du boom latino-américain et de la Lost Generation que je commençais seulement à découvrir, et bien d’autres auteurs encore dont je n’avais jamais entendu parler : Henry Miller, Malcolm Lowry, Paul Bowles, J.D. Salinger. Il aimait la critique littéraire, l’esthétique, les bandes dessinées, la littérature underground et la photographie. Et, par-dessus tout cela, il y avait non seulement sa vie, son noctambulisme effréné, sa détermination à faire toutes sortes d’expériences sexuelles et sentimentales dont Santiago et moi ne savions rien, mais encore son style, qui nous dépassait, et son indéniable beauté.
– C’est une sorte de dandy pauvre et très élégant, qui écrit comme personne. C’est César Vallejo. Oui, il pourrait bien l’être. Tout dépendra de sa façon de maîtriser sa folie, me disait Montero.
Après de telles explications, je me sentais réduit à néant, honteux de m’être mis si tard à la lecture, de ma totale ignorance d’une autre langue que l’espagnol, du côté plan-plan de mon simulacre de famille, de ma vie sentimentale et sexuelle inexistante. Sans plus pouvoir envisager d’écrire avant d’avoir tout appris de Jorge Ramírez Zavala, je me contenterais de rédiger mes articles pour Bazar et de terminer mon mémoire. Pendant les jours suivants, j’ai essayé de ne plus penser à Ramírez Zavala, et à vrai dire je n’étais pas loin d’y parvenir quand, un malencontreux matin, en sortant de la bibliothèque de l’université, ce que j’ai vu a achevé de me démolir : assis sur un banc du campus, Santiago Montero bavardait avec l’Enfant à tête d’oreiller, ce garçon à moitié autiste que j’avais connu à l’atelier de Parra, et que je n’avais jamais vu s’entretenir avec qui que ce soit. À l’université, il était toujours seul et s’il regardait les autres c’était avec une expression telle qu’il semblait vouloir les rouer de coups. Je le voyais à présent approuver d’un mouvement de tête, non sans pourtant une sorte d’indifférence froide dans le regard, ce que lui disait un Montero dont les mains, qui tenaient quelques feuilles de papier, tremblaient. Je me suis senti mal à l’aise de les épier ainsi et je suis retourné à la bibliothèque où, incapable de me concentrer, j’ai vainement essayé de me remettre au travail.
À l’heure du déjeuner, j’ai trouvé Santiago assis sur les marches de l’entrée. Nous avons parlé de tout et de rien jusqu’au moment où j’ai lâché ce qui me brûlait la langue :
– Je t’ai vu avec l’Enfant à tête d’oreiller.
– Il voulait me montrer des poèmes, m’a répondu Santiago. C’est un poète remarquable.
– Et pourquoi s’est-il adressé à toi ? ai-je lancé, sans pouvoir me défaire de l’impression que je me mettais, ce faisant, plus bas que terre.
– C’est un ami de Jorge Ramírez Zavala, m’a répondu Santiago, ce qui m’a donné une autre impression, celle de recevoir le coup de grâce. C’est lui qui m’a conseillé de parler à l’Enfant à tête d’oreiller.
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