Tout dire
Chapitre 2
Il reste peu de chose à raconter de l’après-midi où Gabriel crut trouver sa voix au commencement de ce livre. Cette histoire se termine ainsi, avec moi devenu un homme fait qui aborde la fin d’une narration, assis dans la pièce où la fin de la vie réelle et le commencement de la vie écrite se sont rencontrés à un certain moment d’un matin de septembre, ce matin auquel je voulais en venir.
Il me reste donc à raconter qu’après le voyage dans la Huamanga, Gabriel Lisboa est retourné à ses salles de cours à l’institut, et a revu des amis. Il s’est mis à vivre en état d’alerte, comme s’il attendait l’avènement de quelque chose d’imprécis mais qu’il devinait définitif. Fin août, assis à la table du Mochileros autour de laquelle étaient réunis les énergumènes la nuit où il s’était dit qu’écrire n’avait aucun sens, il annonça à Montero qu’il croyait bien sentir qu’une clef susceptible d’ouvrir en lui une porte lui était tendue, mais qu’il n’avait pas encore su la saisir.
Courant septembre, Lisboa s’avisa que quelques jours venaient de passer, trois ou quatre, pendant lesquels il n’avait pas pensé à Fernanda, ce qui lui fit un peu de peine, mais lui apporta aussi un certain soulagement, une impression de liberté. Un soir qu’il rangeait des papiers en écoutant de la musique, les paroles d’une chanson de Neil Young retinrent son attention : le chanteur parlait de son intention de s’asseoir un jour pour écrire une lettre de remerciement à tous ses amis, et ce faisant les énumérait, les décrivait, disait ce qu’ils avaient signifié pour lui et apporté à sa vie. Brusquement, obéissant à un élan machinal, Gabriel posa les papiers à côté de lui, se leva, alluma l’ordinateur, ouvrit un fichier Word, lui donna pour titre celui de la chanson qu’il écoutait, One of These Days, puis, après avoir regardé la surface blanche de l’écran, il changea de titre et choisit Le jour où tout dire, et il lui sembla que cette ligne, sorte de formule propitiatoire, recelait l’attente pleine d’espoir de ce qui lui semblait par instants sur le point d’arriver. Il percevait soudain qu’il commençait à croire en lui sans plus éprouver la moindre crainte : l’écran vide ne se présentait plus à lui comme un précipice, mais comme un espace vierge qui allait pouvoir l’accueillir s’il se décidait à y entrer. Puis il éteignit l’appareil.
Un soir, il se produisit quelque chose qui fut déterminant. Ou qui fit converger en un point tout ce qu’il n’avait jamais fait. Ces derniers temps, il voyait souvent Montero, et ils s’entretenaient des projets qu’ils avaient encore, de la fuite du temps. Santiago avait repris un peu de poids et les premiers cheveux blancs apparaissaient sur ses tempes et sa barbiche. En le regardant, Lisboa se disait que la même chose l’attendait, et il se sentait poussé à agir avant que cela n’arrive. Montero, qui en d’autres occasions ne s’était pas laissé décourager, lui disait cette fois non sans tristesse qu’ils avaient peut-être fait leur temps : la littérature était un navire qui avait appareillé du port de Lima sans qu’ils en eussent rien su et ils étaient tous les deux restés à quai, sans œuvre maîtresse et sans reconnaissance, désorientés, à essayer de retrouver le bateau perdu sans même savoir à quoi il ressemblait. Qu’avaient-ils fait de leurs vingt ans ? Ces années n’auraient-elles pas dû être celles pendant lesquelles ils se seraient formés, auraient lu tous les livres ? S’ils avaient demandé aux deux adolescents qui grillaient leurs cigarettes sur le gazon bleu de la folie ce qu’ils pensaient d’eux tels qu’ils étaient à présent, qu’auraient-ils répondu ? Ni l’un ni l’autre n’avait eu cette volonté de fourbissage, de préparation de certains écrivains dans leurs tentatives d’approche du réel, ils avaient manqué de discipline. À quoi avaient-ils passé leur temps ? « À vivre, je suppose », avait répondu Lisboa, en sentant qu’il donnait la bonne réponse. Là-dessus, Montero l’avait regardé, souriant, avant de répéter : « À vivre », sans aucune intonation particulière. Puis ils s’étaient tus.
Le soir même, Lisboa fit le dernier rêve avant la fin de cette histoire, un rêve qui reposait en partie sur leur conversation de l’après-midi. Gabriel devait par la suite le raconter à Santiago, et tous deux essaieraient de le déchiffrer, d’en démêler les symboles. Mais il lui en cacha la fin.
Avant que tous les deux ne se rencontrent dans le rêve, il se passait bien des choses, trop de choses, en vérité, mais aucune assez nette pour s’inscrire dans la mémoire de Lisboa jusqu’à son réveil. Peut-être y avait-il eu une réminiscence de son conflit avec les parents de Fernanda, de la maison de plage ou de « Juan ». Dans son souvenir, le rêve commence quand Montero et Lisboa se rencontrent dans la salle principale de ce qui semble être un musée. Lisboa y est arrivé seul et y a trouvé Montero en train d’examiner les hauts plafonds de l’endroit, qui semble destiné à conserver la mémoire de l’histoire ou de la géologie. Lisboa ne peut préciser de quel type de legs il s’agit exactement. Il sait seulement que c’est un musée, que Montero l’a reconnu, qu’ils s’approchent l’un de l’autre, se serrent la main et que tout, autour d’eux, se met à respirer comme une voile qui se gonfle doucement, mais sans grand mouvement, pour ne provoquer aucune inquiétude. Le battement de leurs cœurs est la seule chose de réellement vivante dans cet espace, et tous deux se rendent comptent, en sentant leur pouls s’accélérer, qu’ils ont peur. Pourquoi Bruno et Jorge n’arrivent-ils pas ? Lisboa découvre alors que c’est lui qui a donné rendez-vous ici à Santiago. Et pendant qu’il ressent une certaine culpabilité, il sait avec certitude que seul Montero peut les tirer vivants de ce mauvais pas. Vaut-il mieux courir en direction des couloirs ou rester où ils sont ? Où est la sortie ? Ils se posent cette question quand ils entendent le rugissement d’un animal que Lisboa imagine être un ours gigantesque, mais qui pourrait tout aussi bien être un reptile ou un félin. Il interroge Montero du regard, parce qu’il lui semble que son ami est déjà venu dans cet endroit où il n’y a maintenant plus d’incunables ni de candélabres, mais des murs sombres et hauts, qui pourraient être en pierre, ou en métal comme la coque d’un sous-marin. Montero ne peut lui donner de réponse et dans ses yeux se lisent le même égarement et la même panique que dans ceux de Lisboa. Puis, soudain, Montero n’est plus là, et Lisboa a entre les mains un paquet que lui a laissé son ami ; il veut crier son nom dans le couloir où il se trouve, mais les hurlements de la créature qui rôde quelque part dans le musée l’en dissuadent. Il serre le paquet contre lui, il s’agit peut-être d’un objet de valeur, un trésor pouvant expliquer l’absence de Montero. Alors, Lisboa comprend que quand la bête se tait, c’est parce qu’elle est en train de dévorer quelqu’un, ou qu’elle cherche ce qu’il a entre ses mains. Terrorisé, il a le sentiment qu’il n’en a plus pour longtemps, et qu’il doit se débarrasser du paquet, retrouver son ami, se réveiller. Et voilà que, à quelques mètres de là, il trouve des restes humains, des débris de chair, de vêtements, et il lui semble entrevoir le corps inanimé d’un gardien qui, il ne saurait expliquer pourquoi, ressemble à Mateo Ramírez Ganoza, le jeune poète de Lima que Santiago admirait tant. Il ne désire ni identifier les autres corps ni même y penser. Il sent qu’il a commis un crime, que le paquet entre ses mains est lié à un acte condamnable, et la culpabilité le ronge, en même temps que la peur d’être découvert, humilié et expulsé de ces lieux. Il sent qu’il est dans un endroit qui n’est pas fait pour lui, qu’il y est entré par un accès interdit, et il s’aperçoit qu’il a été filmé. Les lumières vont s’allumer, quelqu’un le montrera du doigt et il sera à jamais stigmatisé. Montero n’est pas là et, s’il est vivant, il a dû se perdre quelque part dans le musée. Est-ce encore un musée ? Tout l’édifice se met à bouger, comme la nef d’un bâtiment qui aurait pris la mer vers une destination lointaine et sans retour. Le cœur serré d’horreur, Lisboa cherche quelque chose pour se couvrir le visage, quelque chose qui lui permettrait de se déguiser en quelqu’un d’autre, et parmi ce qu’il arrive à voir, il reconnaît un masque du visage de Montero, un masque qui lui donne vite le frisson parce qu’il semble fait de matières organiques, bien réelles, les cheveux et la peau de Montero, et Lisboa sent alors une écrasante douleur parce qu’il sait maintenant que son ami a bel et bien disparu, ou est peut-être mort dans une rencontre avec la bête à laquelle nul ne peut échapper. Lisboa a une terrible envie de crier, mais il ne peut pas lancer ce cri primaire, pareil à celui qu’il poussait au jardin d’enfants quand sa mère – sa mère ? – ne venait pas le chercher. Il veut disparaître lui aussi, sortir d’ici, fuir ce silence qui le blesse et annonce le rugissement qui ne va pas tarder à retentir, tout près de lui. Alors, il se jette à terre, prêt à l’attendre à genoux, désarmé, le masque de Montero à la main, et il se demande s’il va le mettre ou non pour que la bête ne le reconnaisse pas. Mais il se réveille.
Lisboa se retrouva debout au milieu de sa chambre à cinq heures du matin, agité, couvert de sueur, suffocant. Il regarda ses livres sur les rayonnages, les fenêtres qui donnaient sur les maisons de Santa Anita, fit quelques pas dans la pièce et prit de l’eau dans le petit réfrigérateur, à côté de l’ordinateur. Il but à la bouteille avec avidité, s’assit sur son lit, soulagé d’être libéré de ce cauchemar. Il se calma, feuilleta quelques livres, se recoucha et se rendormit brusquement.
Quand il se réveilla, dans la lumière du jour encore brumeux, il eut le sentiment que le cauchemar était resté loin derrière lui. Les objets de sa chambre – les meubles, les livres, le tapis vert, les fenêtres ouvertes, le canapé-lit noir – semblaient avoir des contours comme soulignés. Il n’éprouvait plus aucune crainte, et eut envie de prendre sa journée à bras-le-corps, jusqu’au soir. Il s’accouda au rebord de la fenêtre pour regarder dehors, et il allait prendre une douche quand il se ravisa, alluma l’ordinateur ouvrit le fichier créé quelques jours auparavant, et choisit parmi les disques celui qui allait l’accompagner pendant que, sous la douche, il empoignerait une guitare imaginaire et se joindrait aux chœurs, la bouche collée contre le pommeau. Il pensa à la chanson de Lulu Santos intitulée Toda forma de amor, qu’il aimait particulièrement entendre le matin, la mit dans le lecteur, régla le son au maximum, se déshabilla en musique, et tout en dansant et en chantant, il éprouva un besoin soudain de se battre, s’approcha des livres de sa chambre, se mit en position de boxeur et leur asséna des coups fictifs. Nu et chantant à tue-tête, il se glissa sous le jet d’eau glacée du petit deux-pièces de Santa Anita. L’eau froide le secoua, lui donna une vive conscience de son corps et aussi de la mort qui viendrait un jour ; il regarda les maisons de son quartier par la lucarne et sentit un bonheur vague, imprécis, l’envahir. Alors, il lui sembla qu’il était au point focal de tout ce qu’il avait jusqu’alors vécu, et qu’à partir de cet instant, chaque mot surgirait de son corps pour s’élancer sur la page blanche, de même qu’une image surgit d’un projecteur et s’élance sur l’écran du monde. Il ne se demanda même pas s’il avait envie d’écrire ou pas, s’il en serait capable. Il savait seulement qu’il voulait écouter un disque de Lou Reed à plein volume pour célébrer ce matin de septembre 2004. Tout était là, prêt à surgir avec la force de sa volonté et de sa vie retrouvée. Le jour avait commencé, c’était tout ce qu’il y avait de clair. Et il devait en faire quelque chose. Sauf que sous le jet glacé de la douche Lisboa ne savait pas encore très bien quoi. Ni comment. Mais cela ne lui importait plus.
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