Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 31 sur 45

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Tout dire

Chapitre 10

 

À sept heures du matin, je suis devant l’entrée de la fac de communication, après avoir attendu que s’ouvrent les grilles de l’université, et j’ai été le premier à traverser le campus encore complètement désert, guidé par ma soif et mon désir. Au-delà de la balustrade de l’escalier, le brouillard engloutit les bancs, la végétation, fait une scène de rêve. À sept heures cinq – je consulte ma montre toutes les trente secondes –, elle apparaît, un demi-sourire aux lèvres, comme pour confirmer que tout cela est bien réel. Je ne l’ai pas oublié : nous nous sommes dit, tout à l’heure, en enfouissant à plusieurs reprises notre désir dans l’oreiller, que nous avions une envie folle de faire l’amour, mais une fois en face l’un de l’autre, tout se dissipe comme par magie, nous nous donnons un léger baiser sur les joues, ma main effleure à peine sa poitrine, la sienne touche à peine mon bras.

Nous échangeons quelques mots sans suite, pour établir une communication aussi décalée que la synchro des navets péruviens. Nous marchons dans la brume, voyons les cafétérias ouvrir et les employés sortir les poubelles en bâillant. Il me semble absurde d’essayer de revenir sur ce que nous nous sommes dit au téléphone, ou tout bonnement de parler. En avançant ainsi l’un à côté de l’autre, nous semblons fuir un malheur. Je fais de grandes enjambées – elle s’efforce de ne pas se laisser distancer –, mais c’est machinalement que nous nous dirigeons vers le centre commercial, à chaque enjambée moins sûrs de nous. Le café est encore fermé, les galeries désertes, et c’est alors que je franchis le pas.

– Allons chez moi, dis-je tout à coup, avec un élan pareil à celui que j’ai eu quand je l’ai embrassée, l’autre jour, et je vois Fernanda accepter d’un léger mouvement de tête.

Je la prends alors par le bras et ne la lâche plus.

Le taxi quitte l’avenue Javier Prado pour tourner à gauche et s’engager dans Los Frutales, le profil de Fernanda se découpe sur le paysage urbain de Camacho, ses barrières, ses portails grillagés. Je l’observe pendant qu’elle regarde la Carretera Central, les hauteurs couvertes de petites maisons colorées, les murs gris des usines. Par moments, le sommeil me gagne, la réalité s’estompe, et j’imagine que je vois avec ses yeux. Santa Anita s’annonce, avec l’avenue Los Ruiseñores, ses maisons sans jardin, les étages supérieurs en chantier perpétuel, ses rues défoncées. Je sens les doigts fins de Fernanda se glisser dans mes cheveux et ne cherche pas à l’embrasser. L’auto tourne sur la gauche, les maisons sont toutes pareilles, mais il y a quelques tout petits arbres près de la mienne. Nous y sommes. Je descends du taxi, m’approche de la grille de l’entrée, regarde Fernanda monter l’escalier devant moi, se retourner en arrivant à l’étage devant la porte de mon gîte après avoir longé le couloir, et me regarder avec une expression que je n’arrive pas à déchiffrer. Puis j’essaie d’admettre que c’est bien elle qui est assise là, sur le canapé-lit noir, elle dont le profil tranche sur le mur blanc de la première pièce, elle avec ses bottes beiges sur le tapis vert et ses yeux écarquillés qui enregistrent tout autour d’elle. Je ne sais plus quoi faire, me dis que je devrais mettre un peu de musique, inspecte les disques et ne peux me décider pour aucun titre. « Mets n’importe lequel », dit-elle, et je la vois remuer la tête d’un côté à l’autre pour se détendre, fermer les yeux, ôter ses bottes, se blottir sur le canapé dans une posture d’abandon. Je vais m’approcher d’elle, et nous allons nous confondre en une succession de mouvements gauches en cherchant comment nous y prendre et comment poursuivre afin d’étancher notre soif. Tout, y compris l’étreinte de la pénétration, va être le prolongement du baiser que nous nous sommes donné à côté d’un distributeur de boissons il y a quelques semaines. Mais, cette fois, il n’y aura ni centre commercial, ni personne, ni peur d’être reconnus ou dénoncés, seulement l’espace clos de ma chambre, des draps, des livres qui nous regardent nous perdre l’un dans l’autre encore et encore, et le soleil impertinent qui envahit la pièce.

Lorsque j’ai repris pleinement conscience, Fernanda était devant moi, et nous nous sommes longuement regardés. Puis nous avons ri.

Il a quitté le lit et s’est approché de la mini-chaîne pour mettre un disque, a trouvé celui qu’il avait cherché sans arriver à se souvenir de ce qu’il voulait. L’accord de guitare sèche s’est fait entendre, puis la percussion, et maintenant il se rend compte, après toutes ces années, qu’il peut voir la scène par les yeux de Fernanda et l’écrire de son point de vue : elle se trouve dans un espace qui lui est complètement inconnu, et dont elle ne sait guère qu’une chose, qu’il est situé dans un endroit appelé Santa Anita. Il y a de nombreux livres sur les rayonnages d’une bibliothèque, et un passage sans porte vers la pièce voisine. Couchée sur un lit aux draps bleus, elle entend le début d’un album qu’elle connaît et attend que retentisse la voix du chanteur brésilien qu’ils aiment tous les deux, quand elle le voit entrer dans la chambre, nu, bras levés, les mains dessinant des spirales et les poignets des moulinets, elle comprend alors qu’il danse comme le fait Caetano Veloso quand il imite Carmen Miranda chaque fois qu’il chante cette chanson, et elle rit, et rit encore, lève elle aussi les bras tout en se disant que cet inconnu possède une virilité différente de celle de son amant, qu’il peut s’amuser à danser comme une femme et en rire après lui avoir fait l’amour comme un homme.

Ce matin-là a duré très longtemps. Sans avoir déjeuné ni dormi, ils sont tous les deux au lit. Le garçon est nu, adossé au mur en face d’elle, assise, enveloppée d’un drap. Ils fument. Il est devant la colonne où sont rangés les disques et cherche quelque chose qui la surprendra. Elle le chevauche, agrippée à lui comme un jeune singe à sa mère. Vers midi, la sonnerie de son mobile les ramène à la réalité. Fernanda regarde l’écran, ne fait qu’un bond vers la pièce voisine, et Gabriel l’entend dire qu’elle est en réunion avec des camarades de l’université. Oui, ils pourront se voir ce soir.

Ce ne fut pas facile de la voir partir en taxi et de rester seul, là où un peu plus tôt, nous étions deux. J’ai essayé de ne pas y penser.

Le lendemain, Fernanda m’a appelé de très bonne heure.

– Dis-moi comment arriver chez toi. Je prends un taxi.

Savoir qu’elle venait à Santa Anita en taxi me semblait un miracle et je l’ai attendue, comme je le ferais souvent à l’avenir, plein de désir d’elle. La convaincre qu’elle devait quitter Rafael ne me venait même pas à l’esprit ; je me contentais de quelques heures le matin ou l’après-midi, quand elle séchait les cours et venait me rejoindre. Nous faisions l’amour avec emportement, et une nervosité sans doute due à la menace que recelait la fragilité de ce qui nous liait. Nous commencions à nous découvrir l’un à l’autre, quand un jour, alors que nous étions chez moi, je n’ai pu m’empêcher de lui poser la question qui me taraudait depuis un certain temps : Avait-elle couché avec quelqu’un d’autre que Rafael ?

– Oui, m’a-t-elle répondu, j’ai couché avec un type dont je préfère ne pas me souvenir.

– Ah, bon ? ai-je fait, un peu alarmé, en imaginant avec terreur que ce type c’était moi.

– En vérité, c’est une histoire triste, Gabriel. Il était assez âgé, et ne m’attirait pas particulièrement. Un truc plutôt neutre, ma foi. Il avait un nom très courant. À vrai dire, je préférerais ne pas en parler.

Je me suis brusquement levé du lit pour aller chercher des cigarettes. Mes mains tremblaient. Je sentais que Fernanda avait ouvert une boîte dans laquelle il y avait des choses qu’il valait mieux ne pas voir, et qui allaient me blesser, mais ma curiosité a été la plus forte. Après avoir respiré profondément, je me suis assis sur le lit face à elle et lui ai dit que je voulais savoir.

Lentement, bredouillant, s’interrompant, Fernanda m’a appris qu’elle avait couché deux fois avec « Juan ». La première, un soir où elle s’était violemment querellée avec Rafael qui, je pouvais l’imaginer sans peine, s’était très mal conduit et lui avait dit des choses qu’elle ne voulait pas répéter, elle avait rencontré ce « Juan », dont elle avait fait la connaissance quelque temps plus tôt à l’anniversaire d’une amie de la fac. Au cours de cette fête, à laquelle Rafael ne s’était pas rendu, « Juan » s’était montré brillant et provoquant mais avec une touche de mesquinerie, et elle avait senti chez lui un fond de frustration qui, paradoxalement avait restauré sa confiance en elle et lui avait même donné un sentiment de supériorité vis-à-vis de cet homme plus âgé et plus cultivé qu’elle. Ils s’étaient bagarrés. Mais, ayant ensuite obtenu son numéro de téléphone – elle ignorait comment –, il l’avait appelée pour lui présenter ses excuses et lui demander s’ils pouvaient se voir, parce qu’il voulait dissiper la fâcheuse impression qu’il lui avait sans doute laissée. Fernanda ne comprenait pas très bien pourquoi elle avait accepté mais, quelques heures plus tard, elle était de nouveau en sa présence. Elle avait alors découvert qu’il aimait beaucoup les livres et qu’il écrivait. Il se montra plein d’esprit et de fantaisie, à l’opposé du type buté de la fête d’anniversaire. Elle se sentit si bien en sa compagnie que, quand il lui proposa d’aller prendre un verre, elle accepta. À peine avait-elle bu le premier qu’elle éprouva le besoin de s’enivrer pour chasser la colère qui la rongeait encore de l’intérieur. La veille, elle s’était violemment disputée avec Rafael, et elle savait qu’il ne l’appellerait qu’après lui avoir envoyé messages et fleurs. Elle commanda un autre verre et ne tarda pas à se dire qu’elle méritait un type comme « Juan » plutôt qu’une brute comme Rafael, qui lui plaisait pourtant, physiquement, et avec qui elle aimait faire l’amour, sauf quand il la maltraitait. Non, il ne l’avait jamais battue, mais de justesse. « Juan » ne lui plaisait pas, mais quelque chose lui disait pourtant qu’il valait le coup. Elle avait bien le droit de se faire baiser par un type comme ça, même s’il n’était pas de son goût et lui semblait plutôt insipide, gris. Mais elle avait aussi envie de rentrer chez elle, de chercher refuge dans sa chambre et de pleurer, même si les raisons de le faire n’étaient pas évidentes ou si elle n’avait pas envie de les éclaircir. Et puis, sans savoir comment, elle se surprit en train de pleurer au comptoir du bar pendant que « Juan » l’embrassait. Tout ce dont elle pouvait être sûre, à ce moment-là, c’était de son désir d’être embrassée par « quelqu’un » et que ce « quelqu’un » pût être « Juan », si bien qu’elle le laissa l’enlacer et chercher sa bouche. Ils continuèrent ainsi pendant un long moment, jusqu’à ce qu’elle se rende compte, stupéfaite, qu’elle était ivre et que les mains de cet homme la pelotaient de partout. Elle dit alors à « Juan » qu’elle ne se sentait pas bien et préférait rentrer chez elle. Ils avaient quitté le bar ensemble, et une fois dehors elle se sentit réellement mal, ce qu’il remarqua, mais il lui proposa tout de même « d’aller ailleurs ». Elle s’entendit lui demander des préservatifs et se laissa conduire jusqu’à une pharmacie devant laquelle elle l’attendit, puis dans un hôtel, où aussitôt qu’ils furent entrés dans la chambre, elle éteignit les lumières et s’allongea sur le lit dans l’espoir que sa tête allait cesser de tourner, et elle se laissa faire. Puis, sans plus savoir avec qui elle se trouvait, il n’y eut plus pour elle qu’une course désespérée vers l’orgasme, pendant laquelle elle sentit un vide s’ouvrir dans sa poitrine, une vague envie de pleurer, et une impression de solitude qui s’accrocha avec ténacité à la jouissance. Ensuite, elle sentit qu’elle dessaoulait, prit conscience de l’endroit où elle se trouvait, reconnut l’homme avec lequel elle venait de faire l’amour. Depuis qu’elle avait franchi la porte de l’hôtel elle avait eu l’impression de n’être avec personne. Sa lucidité retrouvée, elle se redressa dans le lit, aperçut par la fenêtre les lumières de la ville endormie, et se couvrit. Quand « Juan » s’approcha d’elle pour lui donner un baiser, elle dut faire un violent effort sur elle-même pour ne pas se dérober. Elle s’habilla en hâte et se laissa raccompagner chez elle en taxi sans dire un mot.

– J’avais envie que Rafael sache ce que j’avais fait pour voir de près la tête qu’il ferait, et pour qu’il flanque une raclée à « Juan ».

– Je ne comprends pas comment tu as pu coucher avec lui encore une fois.

– Moi non plus.

« Juan » s’est mis à lui téléphoner et à lui envoyer des messages dans lesquels il la suppliait d’accepter de le revoir. Mais Fernanda avait peur que Rafael ne l’apprenne et elle donna un rendez-vous à « Juan » pour mettre fin à l’aventure. Ils se retrouvèrent dans un café et, en le voyant, Fernanda se dit qu’elle avait complètement perdu la boule pour accepter de coucher avec un type pareil. Il lui demanda en premier lieu comment elle avait trouvé cette première fois, elle lui répondit « étrange » et lui retourna la question. Alors « Juan » déclara qu’il n’avait pas de mots pour le dire, c’était la meilleure chose qui lui était arrivée de sa vie et ces paroles flatteuses atténuèrent la résistance de Fernanda, sensible aux regards que « Juan » posait sur elle. Mais elle se reprit, refusa de boire un verre et ils quittèrent le café. Comme ils s’approchaient d’un carrefour où il y avait une station de taxis, sans très bien savoir pourquoi, elle lui dit qu’elle voulait qu’ils fassent l’amour encore une fois. « Juan » arrêta le premier véhicule qui se présenta.

C’est là que commence la partie de l’histoire qui me fit beaucoup de peine et me lia plus étroitement à Fernanda, une partie que je n’avais pas l’intention de raconter dans ce roman, mais j’ai appris que rien n’est jamais tel qu’on l’a voulu. Pendant le trajet en direction de l’hôtel – il avait cette fois des préservatifs sur lui, et par conséquent bon espoir de coucher avec elle –, elle ne l’embrassa pas, ne lui dit aucune gentillesse, ne lui donna aucune preuve d’affection. Elle était mal à l’aise et se dérobait. Il lui demanda comment elle se sentait, elle lui répondit : « nerveuse », et quand il essaya de l’embrasser elle se détourna. Pendant qu’ils montaient l’escalier, payaient à la réception, prenaient la clef et la télécommande de la télé, elle resta de marbre et une fois dans la chambre, comme il faisait jour, la première chose qu’elle fit fut de fermer les rideaux. Elle n’était pas ivre, avait refusé de boire un verre pour rester parfaitement consciente de ses actes et de leurs conséquences, au point qu’elle n’éprouva ni désir ni excitation, et quand elle comprit que cette rencontre allait être douloureuse pour elle, elle ne fit rien pour y mettre fin. Culpabilisée de tromper Rafael, elle était en même temps en colère contre lui et sentait son ressentiment se raviver, si bien qu’elle se dévêtit avec une certaine violence devant l’homme qui était à ses yeux le moins séduisant de tous ceux qu’elle avait côtoyés ces derniers temps, et elle se mit à trembler quand il s’approcha d’elle pour la caresser. « Juan » dut deviner en partie ce qui se passait en elle, parce qu’il lui demanda si elle voulait arrêter et rentrer chez elle. C’est alors que, malgré tout, elle lui dit que non et, se distanciant de son corps, se laissa toucher et étreindre. Rapidement, « Juan » cessa de s’inquiéter d’elle, sans doute aveuglé par son désir. Quand il la prit, elle eut mal, mais elle s’habitua vite à la douleur. Elle n’allait rien éprouver, et pas davantage parvenir à l’orgasme, mais lorsqu’elle sentit que chaque pénétration était une blessure qu’elle se laissait infliger, elle lui demanda de se dépêcher de jouir. À un certain moment, elle sentit que son corps était celui d’une autre, à peine un objet. C’était une sensation nouvelle et terrible (Fernanda avait les yeux rouges quand elle évoqua l’épisode) qu’elle n’avait jamais éprouvée même quand Rafael la possédait à des moments où elle n’en avait pas vraiment envie. Sans doute « Juan » fit-il de nouveau attention à elle, parce qu’il se hâta de jouir. Après avoir éjaculé, il la vit se lover de l’autre côté du lit sans même lui adresser un regard.

Fernanda me dit qu’à ce moment-là elle s’était sentie comme morte. Elle dut paraître absente et blessée, parce qu’il s’approcha d’elle pour la caresser avec une certaine appréhension. L’âge de « Juan », son attitude et sa peur lui parurent pathétiques et elle n’eut plus que mépris pour lui, alors elle se leva, lui dévoilant sans pudeur sa nudité, parce qu’elle n’était déjà plus là et, après s’être habillée, elle dut se forcer à attendre pour sortir en même temps que lui et ne pas paraître grossière. Elle quitta l’hôtel avec lui, sans même lui jeter un regard, honteuse d’être dans la rue en sa compagnie. Je l’écoutais, atterré, adossé au mur de ma chambre, en me disant que j’aurais voulu qu’elle se taise et s’en aille. Mais elle poursuivit son récit. Elle le laissa l’accompagner jusqu’au taxi et, une fois à l’intérieur, se sentit nauséeuse, claqua la portière sans lui dire un mot, sans un au revoir. Aussitôt son esprit l’enveloppa d’un voile qui la rendit imperméable à tout, et en arrivant chez elle, elle n’éprouvait plus rien. Elle prit une douche, se coucha, et au moment de s’endormir eut envie de pleurer, mais comme cette envie lui rappelait ce qu’elle avait fait, elle ferma les yeux et sombra dans le sommeil.

– L’as-tu revu ? ai-je demandé tout bas.

– Jamais plus, m’a-t-elle répondu en essuyant des larmes sans doute venues de ce jour-là. Et quand il m’a de nouveau appelée, je lui ai dit que je ne voulais plus jamais avoir affaire à lui et il s’est mis à pleurer. Après, je me suis sentie coupable, j’ai regretté de l’avoir blessé, mais à présent, si je le croisais dans la rue je crois que je ne le saluerais même pas. Tu sais, ajouta-t-elle en retrouvant un léger sourire, j’ai l’impression que tout ça est arrivé à une autre femme, qui n’est pas celle que tu as aujourd’hui devant toi.

Je me suis glissé sous le drap avec elle. Elle s’est tournée de mon côté pour m’embrasser, soulagée d’avoir pu se confier, et j’ai senti sa chair ferme et dispose. J’étais malheureux, mais encore plus proche d’elle.

– Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit, souffla-t-elle. Quand ça s’est passé, j’étais ton étudiante et, la deuxième fois, après avoir pris ma douche, j’ai pensé à toi, d’une façon encore vague, imprécise. C’est très curieux. J’ai pensé à toi, et ça m’a presque fait rire, j’ai d’abord cru que c’était parce que je te trouvais drôle, avec tes chaussures en daim, tes cheveux en bataille, et cet air angoissé que tu avais toujours, à chaque cours. Tu ne me plaisais pas vraiment, mais je pensais à toi. Pas à Rafael, ni à personne d’autre. À toi, c’est tout. C’est curieux, non ?

Nous nous sommes de nouveau embrassés, mais cette fois, j’étais heureux. Quand Fernanda se tut et se pelotonna sous les couvertures, j’eus le sentiment qu’elle m’aimait peut-être plus qu’elle ne le croyait. J’étais réellement différent de « Juan », ce qui me donna envie de lui faire l’amour, aussi l’ai-je découverte et exposée à la lumière du jour avant de la pénétrer lentement, sans cesser de la regarder dans les yeux, pour bien lui faire sentir que c’était moi et nul autre qui lui donnais du plaisir. Je me souviens que ses yeux n’ont pas quitté les miens pendant tout le temps qu’a duré le coït, et qu’ils se sont remplis de larmes la première fois qu’elle a joui. Son premier orgasme ne m’a pas suffi, aussi me suis-je interrompu pour la rendre heureuse plusieurs fois de suite avec une assurance physique que je n’avais encore jamais connue avec personne.

Nous avons beaucoup fumé et beaucoup ri et beaucoup fait l’amour, ce jour-là, et quand elle s’est levée pour se préparer car elle avait cours, elle m’a dit :

– Je n’avais jamais fait l’amour comme ca. Maintenant, je sais que j’ai vécu dans le mensonge avec un imbécile.

Puis elle ajouta :

– J’ai grande envie d’une douche. Je peux ?

– Il n’y a pas d’eau chaude.

– Eh bien tant pis, a-t-elle fait en m’embrassant. Je vais garder ton odeur jusqu’à ce soir.

Je ne sais plus combien de fois nous avons fait l’amour dans mon petit deux-pièces de Santa Anita où j’écris à présent. Parfois, la sonnerie de son mobile nous faisait sursauter, et nous découvrions avec soulagement que c’était un appel d’une amie, d’un copain ou de son père. Mais c’était parfois lui, dont la voix était maintenant moins tonnante, et celle de Fernanda toujours plus détachée et froide, ce qui ne me suffisait pas : j’étais contrarié et me demandais si c’était moi ou ma condition modeste qui l’empêchait de se décider une bonne fois pour toutes à l’envoyer promener. Elle s’était habituée à mon espace, apportait des yaourts, des jus de fruits qu’elle allait ranger dans le petit réfrigérateur, où elle allait souvent chercher une bouteille d’eau. Je savais qu’il y avait entre nous quelque chose de fragile mais réel à mettre en balance avec cette liaison vieille de quatre ans, avec des habitudes qui paraissaient indéracinables, comme les repas en famille que les parents de Rafael et ceux de Fernanda organisaient pour consolider l’amitié et l’accord tacite de les marier un jour. À ce destin tout tracé, je ne pouvais opposer que mon réduit à Santa Anita, quelques meubles, une salle d’eau sans eau chaude et un monticule de livres et de disques. Il était clair que ça ne faisait pas le poids.

Un samedi matin, la situation avait pris un tour alarmant parce que Fernanda ne s’était pas manifestée depuis deux jours. Dans son dernier message, elle m’avait écrit que sa vie devenait d’une complication inextricable, et sous le coup de la colère je ne lui avais pas répondu. Le samedi matin, elle est arrivée sans prévenir et à peine lui avais-je ouvert la porte que, toute crainte et toute colère évanouies, je l’ai prise dans mes bras sans dire un mot. Après avoir fait l’amour, Fernanda est allée chercher le miroir de la salle de bains et l’a apporté dans le lit. Nous nous y sommes vus, tous deux sveltes, jeunes, parés des seules couleurs du plaisir.

– Que vois-tu ? m’a-t-elle demandé.

– Ma foi, je ne sais pas. Un homme…

– C’est tout ? C’est tout ce que tu vois ? Pas de femme ?

– Et toi, que vois-tu ?

– Eh bien, je vois un homme aux jambes d’athlète, et aux bras très délicats, avec de grandes et belles mains. Je vois un regard un peu sombre, où brillent de temps en temps des éclats dorés, et un nez de lion dans un visage portant les marques de durs combats. Pourquoi ris-tu ? J’adore tes cheveux, ils sont fins, drus et semblent toujours ébouriffés… tu as de petits yeux pareils à ceux des gamins des rues qui viennent quémander deux sous aux portières des voitures, et ça… J’aime tes pommettes, saillantes, mais pas trop… Tu es un type curieux, Gabriel. Quand nous nous sommes connus, j’avais du mal à savoir d’où tu venais, où tu vivais… Comme si tu débarquais de nulle part. Un métis, tirant parfois sur le Blanc, parfois sur l’Indien, qui est plusieurs types à la fois et oscille de l’un à l’autre, tel un caméléon. Mais à présent, mon point de vue a changé, je sais que tu appartiens à ce chez-toi qui m’a semblé si étrange la première fois, à ces livres, à ces nouvelles que tu essaies d’écrire, et je sens que, d’une certaine manière, j’y suis aussi chez moi. C’est bête, non ?

C’étaient les premiers jours d’octobre. Le soleil filtrait à travers les persiennes, éclairait la chambre, et il commençait à faire chaud.

– Je vais prendre une douche, ai-je dit, dépassé par ses propos.

– Je viens avec toi.

– L’eau est froide.

– Peu m’importe.

Sous le tuyau en plastique de la douche de la petite salle d’eau d’où l’on aperçoit, par une lucarne, les maisons de Santa Anita, les toits de zinc et les citernes en résine, Fernanda affronta le choc du jet glacé. Elle prit tout d’abord un peu d’eau dans une main et sa peau se hérissa, tendit l’autre main, du regard me lança un appel à l’aide et se glissa sous le jet en étouffant un cri : ses seins s’agitèrent, leurs mamelons se recroquevillèrent et elle se mit à trembler. Jamais je n’oublierai la beauté de sa nudité sous l’eau froide d’octobre, alors qu’elle tentait de se familiariser ainsi avec ce que je pouvais lui offrir. À cet instant précis, j’ai compris qu’elle m’aimait et qu’elle était ma femme. Nous nous sommes longuement embrassés sous le jet glacé et dans le rayon de soleil qui entrait par la lucarne.

Quand nous sommes sortis de la salle d’eau, heureux, riant aux éclats, son téléphone portable s’est mis à sonner, s’est tu, s’est remis à sonner alors que nous recommencions à faire l’amour, sourds aux appels de Rafael qui se sont succédé jusqu’à la tombée de la nuit.

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