Tout dire
Chapitre 6
Au matin, il n’aurait su dire s’il était encore plongé dans le sommeil ou éveillé. Il avait dormi par moments, lui semblait-il, et la fatigue l’empêcha d’éprouver du chagrin ou du dégoût quand, à la clarté du jour, il eut envie d’uriner et se trouva devant des murs sans crépi, dans une galerie avec au bout un réduit en briques sans miroir supposé être une salle de bains. Le lavabo était couvert de rouille et une lucarne donnait sur un potager. Tout lui était indifférent. Il enleva ses lentilles, les nettoya du mieux qu’il put et les remit. Il quitta la maison sans adresser un mot à personne, alla jusqu’au marché du village, où il se fit presser une orange et mangea un sandwich aux œufs brouillés pour apaiser la faim qui le tenaillait brusquement. Un instant, il fut heureux de ne pas avoir à retourner jusqu’à la plage où vivait Fernanda, et il prépara ce qu’il dirait à sa tante et son oncle pour expliquer ce retour hâtif. Il alla à la gare routière et attendit l’autocar de Lima. Il passa le reste de la matinée à regarder défiler les maisons qui bordaient la route en écoutant de la musique sur son baladeur, sans plus penser à rien.
Les jours qui suivirent furent vagues, imprécis, le temps était comme diffus, inconsistant ; matière visqueuse qui s’étalait de toutes parts. Au Conciliabule, il choisit de taire ce qui s’était passé puis, au fil des jours, il put commencer à réfléchir au comportement des parents de Fernanda. La profondeur de sa peine se changea une nouvelle fois en colère, et il renoua avec les diatribes à haute voix adressées à lui-même ou au père de Fernanda, incapable de concentration et plein de hargne face à son impuissance mais aussi vis-à-vis de celle qui l’avait attiré dans ce piège.
Quand il revit enfin Fernanda, Gabriel lui annonça d’une voix dure qu’il ne mettrait plus jamais les pieds chez elle, n’accepterait jamais plus aucune invitation de sa famille, même s’il savait très bien qu’il n’en recevrait plus une seule. Il se surprit plus d’une fois à vitupérer ouvertement les parents de la jeune femme, et Fernanda l’écouta en silence, ce qu’elle ferait chaque fois qu’il ne pourrait plus se dominer et se lancerait dans de cinglants monologues à la sortie d’un cinéma ou le long de la corniche de Miraflores. C’était à peine si elle parvenait à lui dire qu’elle partageait son sentiment, à reconnaître qu’elle avait réagi trop tard, mais il était évident qu’elle était malheureuse et que ses parents lui faisaient une vie d’enfer à laquelle elle devait coûte que coûte échapper. Quand il lui arrivait de pleurer, Gabriel se sentait rassuré et sa rancœur s’atténuait. Alors, il l’embrassait et la consolait en lui murmurant des mots tendres.
Tout changea bientôt entre eux. Il comprenait que Fernanda plaçait en lui des espoirs qu’il pensait ne jamais pouvoir combler. Quand ils faisaient l’amour, il sentait qu’elle s’accrochait à lui comme si son corps, ses mains lui redonnaient souffle, l’affranchissaient de l’impression d’étouffement avec laquelle elle sortait de chez elle pour se rendre au rendez-vous qu’ils s’étaient donné ou pour le retrouver dans le parc. Il fut d’abord flatté de voir Fernanda se livrer à lui sans réserve, le laisser investir toutes ses perspectives d’avenir et, plusieurs fois, enivré par son nouveau pouvoir, par les preuves qu’elle lui donnait de ses désirs de se laisser dominer, d’être pour lui tout ce qu’il voudrait qu’elle soit, un objet, une beauté précieuse ou un déchet entièrement dépendant de sa volonté, il lui faisait l’amour désespérément sous l’empire d’une ivresse de domination qui parfois se fondait avec les larmes qu’elle versait, et ils se retrouvaient ainsi bouleversés et effrayés, tourmentés dans le lit où quelques mois auparavant tout était si différent.
Les cours reprirent les premiers jours d’avril et, en retrouvant le campus et le visage aimable et franc de Jaime Estrada, le désir de se remettre à écrire revint à Gabriel. Il était évident que pendant l’été et le temps passé avec Fernanda tout avait changé, s’était empreint de douleur, et que sa vie avait pris un tournant qui le menait il ne savait où. En lui étaient apparus un désir de réhabilitation ou de vengeance, un amour-propre encore inexploré qui le poussaient vers la page blanche, et ce fut ainsi que tous les matins de ce premier mois de cours il se remit à écrire. Il avait vingt-huit ans.
Fernanda, de son côté, éprouvait un besoin irrépressible de passer des heures en sa compagnie à Santa Anita, dans ce qu’elle appelait la « maison de poupée », de s’y mettre au lit et de le surprendre de sorte à pimenter leur vie sexuelle. Elle débarquait chez lui à l’improviste, ce qui, dans un premier temps, donna à Gabriel un sentiment de sécurité, mais au bout de quelque temps lui compliqua la vie. Il répugnait à lui demander de le laisser tranquille mais finit pourtant par le faire de temps à autre, à mots couverts. Il avait besoin de temps pour lire et écrire, ce qu’elle semblait accepter et comprendre parfaitement, mais ne l’empêchait pas de revenir sonner à sa porte sans prévenir, détournant tout reproche avec une expression espiègle à laquelle il ne pouvait résister. Il découvrait que dans le fond c’était exactement ce qu’il désirait : l’attraper par les fesses, la pousser dans la chambre et la culbuter, soulagé de pouvoir se décharger sur elle de toute responsabilité.
Parce que, devant l’ordinateur, les choses prenaient un tour désastreux. Pire qu’au moment où il essayait d’écrire, peu après l’avoir connue. Pour la troisième fois, il s’asseyait devant le clavier sans pouvoir donner forme au personnage qu’il avait en tête – un type qui allait affronter sa solitude dans les cinémas porno –, décidément incapable de penser à quelqu’un d’autre que lui, tourmenté par un malaise indéfinissable. Dans un moment d’aveuglement où il n’en pouvait plus, il ouvrit un nouveau fichier et se lança dans l’histoire d’un garçon qu’on force à dormir dans un endroit déplorable, au cœur d’un village au sud de Lima, mais très vite ses tentatives de décrire la chambre et les émotions du personnage se heurtaient aux images que sa mémoire lui présentait et tout se gâtait, anéantissant les quelques lignes qu’il avait pu écrire. Il ne trouvait de porte de sortie que dans l’envie d’allumer une cigarette et d’aller faire un tour à pied, pendant lequel il se répandait une fois de plus en invectives contre le père de Fernanda ou insultait sa mère, quand ce n’était pas Fernanda qui, loin de lui avoir épargné l’affront qu’il avait subi, avait même permis qu’on le lui inflige, ou bien il s’en prenait à lui-même, qui n’avait pas su se défendre, s’était montré lâche et portait maintenant en lui une flétrissure d’autant plus indélébile qu’il se révélait dépourvu de la capacité, du talent ou de la colère nécessaires pour écrire un texte qui pourrait le laver de toutes les humiliations – qu’il méritait bien, croyait-il parfois.
Après ces essais infructueux, il fut assez clair qu’il ne pouvait se concentrer et écrire. Il fallait, pour ce faire, une conviction, une assurance, une estime de soi qu’il peinait à acquérir. Il était absolument incapable de penser à autre chose qu’à ce qui lui arrivait. Du jour au lendemain, il en eut assez d’aller en fin de semaine chercher Fernanda et de l’appeler sur son mobile pour la prévenir qu’il l’attendait dans le parc devant chez elle. Il se sentait terriblement malheureux quand il comparait sa situation à celles de Santiago et de Lorena, de Jorge et d’Alejandra, parce que ces comparaisons mettaient en évidence le caractère malsain et précaire de sa liaison avec Fernanda. Il commençait à ne plus pouvoir souffrir l’expression qu’elle prenait quand il lui parlait des difficultés auxquelles il devait faire face, ses caresses qui ne menaient à rien, ses grands yeux qui ne saisissaient pas grand-chose de ce qu’il y avait en lui : elle, Fernanda, n’avait jamais été chassée de nulle part, elle n’était forcée ni de faire des études ni de passer des examens, aucune nécessité ne la talonnait, et elle pouvait s’offrir le luxe ne n’avoir aucun sens des responsabilités. Gabriel voyait fondre ses économies, les devoirs qu’il s’imposait l’accablaient, et il n’arrivait même pas à se donner un but.
Ce fut en filant ce coton-là qu’il explosa. Il ne se rappelle plus pourquoi ni comment ils étaient arrivés dans le petit square de la rue Aviación, à Miraflores, à deux pas du bord de mer. Sans doute étaient-ils allés au cinéma et avaient-ils profité de la tiède soirée de mai ou de juin pour faire quelques pas avant de s’asseoir sur un banc, quand il avait senti une oppression dans sa poitrine. Tout était parti d’une discussion sur leur avenir, alors qu’ils tâchaient de se figurer une vie à deux sous le même toit, ce qu’il dut trouver aussi improbable qu’absurde. Fernanda le sentit et vit venir le danger. Elle finit par lui demander s’il voulait vivre avec elle et il lui répondit « non », en ajoutant qu’il doutait de leur capacité de pouvoir jamais construire quelque chose ensemble, vu où ils en étaient, et compte tenu de l’hostilité de tous les siens à son égard, et de son manque de temps et de talent pour écrire quoi que ce soit. Gabriel se surprit en train de lui dire qu’ils avaient une relation d’adolescents alors qu’il approchait de la trentaine. Elle n’en était pas responsable, bien entendu, c’était sa faute, à lui. Fernanda avait cru sentir le sol se dérober sous ses pieds et, tout en espérant qu’il la contredirait, elle osa suggérer que dans ces conditions leur liaison n’avait plus grand sens. Gabriel ne répondit pas. Alors, elle lui demanda brusquement s’il l’aimait encore et, de nouveau, un silence se fit.
– Je crois que non, finit-il par répondre.
Gabriel venait de signer les pages terribles qu’il allait vivre peu après, Fernanda se coucha tout doucement sur le banc et s’y lova en chien de fusil, tremblante, et Gabriel prit peur. Il l’enlaça, l’embrassa, essaya de se rattraper en atténuant ce qu’il avait dit, mais Fernanda était déjà très loin, comme enfermée dans un coffre qu’aucune combinaison ne pouvait ouvrir. Toutes les tentatives verbales que Gabriel fit pour enterrer ses paroles malheureuses furent vaines. Il resta longtemps à la regarder, recroquevillée sur le banc, jusqu’à ce qu’elle le prie de partir. Il se figea un moment, puis obéit, avec le sentiment de laisser derrière lui non pas une jeune femme de vingt et un ans, mais un corps inerte et déchu.
Les jours se succédèrent, mornes et sans intérêt. Fernanda ne répondit ni à ses appels, ni à ses textos, ni à ses messages électroniques et, s’il en souffrit, affligé d’un sentiment de vide, il ressentit aussi une sorte de soulagement, comme un soupçon que dans une pièce obscure s’ouvrait une petite lucarne. Il perdit aussi tout élan et eut quelque difficulté à s’intéresser véritablement aux cours de Jaime Estrada et de Melanie Degas, parce que, quand il en sortait, l’absence de Fernanda sur les bancs du campus où ils avaient l’habitude de se retrouver était une blessure. Parfois, elle lui manquait, et il aurait aimé l’avoir auprès de lui, mais d’autres forces s’animaient aussitôt en lui et lui interdisaient de lui téléphoner, d’aller assister à l’un des cours qu’elle suivait, de l’attendre près de chez elle, de tenter le moindre geste qui aurait pu rétablir un lien entre eux. La confusion nouvelle dans laquelle il s’enfonçait était d’une intensité semblable à celle qui le gagnait quand il était encore avec Fernanda, quoique d’une tout autre nature. Il se sentait épuisé et sans force.
Gabriel recommença à fréquenter Bruno, qui avait laissé tomber ses études de droit le semestre précédent et suivait maintenant celles de communication, de sorte qu’ils se voyaient après les cours, quand leurs horaires le leur permettaient. Bruno fut son issue de secours et son chemin de la liberté. Gabriel avait remarqué un éclat nouveau dans les yeux de son ami, une plus grande assurance, une sérénité. C’était sans doute dû au fait que ce cursus lui correspondait mieux, et qu’il avait passé un été glorieux à jouer presque en professionnel avec son groupe de cinglés afin de pouvoir graver son premier disque, mais aussi à sa rencontre avec Tatiana. « Une fille superbe, mon vieux. » Spanton sortait avec une fille ? Gabriel revoit son ami en train de fumer avec son élégance de toujours et, l’œil brillant, lui avouer que Tatiana était ce qu’il avait connu de plus doux. Elle était pour lui « la plus haute lumière ». L’image de Spanton amoureux était tellement surréaliste que Gabriel chercha à en savoir davantage : Où, quand, comment l’avait-il rencontrée ? « Elle a vingt-deux ans, dit Bruno, elle fait des études de communication et c’est une fanatique de cinéma et de musique indienne. Elle se prénomme Tatiana, mais tout le monde l’appelle Tati. Tu veux la voir ? » Spanton lui montra une photo de groupe sur laquelle il figurait et faisait une grimace cocasse à côté d’une fille qui fixait l’objectif d’un regard clair, radieux, avec un sourire franc. Elle avait les cheveux courts et un grain de beauté juste entre les sourcils, et elle portait un polo blanc et un sac artisanal dont la courroie barrait sa poitrine. Avec eux, il y avait encore deux garçons qui faisaient partie du groupe de Spanton, et un effet de lumière semblait concentrer toute la clarté sur le visage de la jeune fille. « Tu la trouves belle ? » dit Spanton. Gabriel, surpris, la trouva très belle. C’est Tatiana, dit celui-ci. Au fil des semaines, leurs conversations changèrent de nature, et Gabriel recouvra une certaine tranquillité d’esprit. Il passa de la disparition de Fernanda de sa propre vie à l’apparition timide et de plus en plus concrète de Tatiana dans celle de Bruno. Un moment vint où Gabriel reconnut dans l’attachement de son ami une issue idéale pour sortir de son enfermement et perçut dans ce qu’il lui racontait une lumière qui éclairait d’un jour nouveau son propre passé. Spanton s’était rendu plusieurs fois chez Tatiana pour effectuer un travail de groupe, et il avait fait la connaissance des parents de la jeune fille, et de sa sœur, qui s’étaient montrés irréprochables avec lui. C’était pendant ces réunions de travail qu’il avait remarqué un éclat particulier dans le regard de Tatiana quand elle posait les yeux sur lui.
Ce fut ainsi que Gabriel devint le confident des affaires de cœur de Bruno
et son conseiller, si bien qu’il eut comme une impression de déjà-vu* 1. Au fil des jours il suivit l’évolution de la relation entre Tatiana et Bruno, qui mit tout un semestre à se nouer, comme auparavant celle de Santiago Montero et de Valeria Klimt. Pendant plusieurs semaines, Bruno et Tatiana se bornèrent à travailler ensemble, à se saluer et à converser dans les couloirs de l’université, à se prêter des disques et des films, et Bruno croyait deviner dans les expressions de la jeune fille une invite à passer aux actes, mais il n’en trouvait pas l’occasion et manquait de courage. Tout se déclencha un jour où ils finissaient un travail ensemble, en compagnie d’une autre étudiante. Au moment où il allait partir, elle lui demanda de rester. Ils s’assirent à la table de la cuisine, où ils s’attardèrent en parlant de choses et d’autres, sans se soucier de l’heure. Selon Bruno, Tatiana avait dû tomber amoureuse de lui quand il lui avait parlé de Spanton et du Conciliabule, de ses amis et de la place qu’il occupait dans cette loge toujours active, par la seule volonté de Sa Divine Grâce. Il lui avait aussi parlé, un peu plus tard, de son frère aîné, qui avait quitté le Pérou après un conflit avec leur père, puis de ses propres liens avec son père, de ses traumatismes et de ses peurs d’enfant, des voix qu’il croyait parfois entendre dans sa tête, soutenu par l’exaltation d’être écouté, mais aussi pour se défendre de l’inconnue troublante qu’était pour lui la jeune fille. Tatiana l’écoutait en effet avec beaucoup de sérénité et de compréhension, et sourit quand il lui apprit qu’à une certaine époque, avant de s’appeler Spanton, on l’avait affublé du sobriquet d’Enfant à tête d’oreiller et qu’il parlait de lui à la troisième personne. Il évoqua ses activités de pornographe solitaire au cinéma Patty, les messages électroniques interminables qu’il lui arrivait d’imprimer et de corriger pour amuser ses amis, ses difficultés à entrer en contact avec les femmes, sa solitude, ce qu’il avait enduré pendant « le long hiver spantien ». Bruno avait accompagné ses propos de grands gestes des mains, et quand il sentit les larmes lui monter aux yeux, il se tut, se leva, et alla s’asseoir sur la première marche de l’escalier qui menait à la cour. Il regardait le sol gris sans penser à rien quand, bousculant toutes les réserves de sa timidité, elle s’approcha de lui et l’embrassa sur la bouche. Le baiser fut aussi ardent que si l’on venait d’annoncer la fin du monde et qu’ils savaient leur mort prochaine. Après avoir relâché leur étreinte, ils restèrent là à regarder la cour où des vêtements séchaient sur un étendoir.
– Serait-ce la fin du long hiver ? dit-elle d’une voix calme, naturelle.
– Je ne sais pas, osa-t-il répondre, mais je sens dans ma poitrine quelque chose qui ressemble fort à de la chaleur.
Peu après, Bruno envoya au Conciliabule le dernier mail héroïque signé Spanton, qu’il intitula « La fin du long hiver spantien ». Spanton n’existait plus.
Note
1. En français dans le texte.
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