Tout dire
Chapitre 7
Quand ont commencé les cours de mon septième semestre universitaire, après la fin d’un cycle de mauvaises nuits passées à finir des travaux et à étudier en vue des examens, Santiago Montero m’avait presque convaincu de m’inscrire en cinéma avec lui. Je m’étais inscrit en journalisme sans grandes expectatives, plus pour la sécurité que me vaudraient les résultats obtenus en me permettant de conserver ma bourse semestrielle que pour les enseignements que je pourrais en tirer. Au bout de quelques jours, j’avais dû constater que les cours n’approchaient pas, même de loin, un bouclage avec Vegas, Carranza ou De Rivera. C’est alors que Santiago, arguant que je n’avais plus guère à apprendre en journalisme et que le cinéma était une activité créatrice dans laquelle nous pourrions, en travaillant ensemble, réaliser des choses extraordinaires, m’avait persuadé de reporter toutes mes attentes sur ce qui pourrait changer ma vie : la réalisation cinématographique. Le professeur était un cinéaste né dans le Cuzco qui avait tourné quelques films dans les années soixante-dix puis renoncé à cause de la crise du cinéma national ; c’était un petit homme chétif aux cheveux argentés qui s’exprimait avec délicatesse et semblait marcher sur les pointes en nous découvrant par le menu les aspects techniques du métier, et qui vouait une admiration sans bornes à Sam Peckinpah. Nous sommes arrivés à son cours avec l’illusion de deux bambins qui entrent dans la salle de jeux d’une crèche, dépassés par les idées audacieuses et dramatiques sur les moyens de filmer ce qui serait notre première œuvre, un court-métrage sans concessions esthétiques d’aucune sorte. Quand le professeur nous a informés que pendant ce semestre le travail consisterait à réaliser en équipe un film comique, Montero m’a lancé un regard épouvanté.
Ce devait être le semestre héroïque de notre grande amitié. Le matin même où nous avons compris qu’aucune de nos idées originales ne survivrait aux effets comiques et que nous allions devoir partir de zéro, nous avons appris que la direction de l’université avait déclaré ouverte à toutes les facultés de l’université l’inscription pour les Jeux Floraux, qui cette année incluaient un concours de poésie et un autre de nouvelles. Le prix serait, pour les deux gagnants, un ordinateur. À peine avons-nous lu l’annonce placardée sur le panneau proche de l’escalier intérieur du département de communication que nous avons aussitôt eu le désir irrésistible de nous porter candidats.
Montero, nerveux, tirait comme un malade sur sa cigarette et, après avoir esquivé mes premières salves de questions, il finit par m’avouer sur l’un des bancs du campus que depuis quelques mois il écrivait des poèmes pour un recueil. « Pas un recueil, précisa-t-il, les poèmes de ce qui en sera peut-être un. » Il était possible de les présenter au concours, mais il était tout aussi possible, ce faisant, de se griller, ce qu’il ne voulait surtout pas. Pas plus que nul autre. Exception faite de l’Enfant à tête d’oreiller, les poètes de l’atelier de Parra ne constituaient pas une menace, ni les matheux, ni Malatesta, ni la Poétesse du corps, ni les Darks, mais il restait pourtant Mateo Ramírez Ganoza, qui avait sans doute achevé un recueil. « S’il se présente, je pars perdant », dit Montero en écrasant un mégot comme si c’était un insecte, ce à quoi je répliquai que Ramírez Ganoza, à cause de son âge, n’oserait peut-être plus se porter candidat. Santiago aurait alors toutes les chances de gagner.
– Mais non, rétorqua-t-il en regardant les bâtiments, au loin, comme s’il cherchait à deviner la présence de francs-tireurs aux fenêtres. Il peut toujours y avoir un véritable poète caché derrière la première porte. Les bons écrivains ne se font jamais remarquer.
C’était vrai. Mais, à mieux considérer les choses, Montero était aussi, à sa façon, un poète caché, et peut-être en serais-je un moi aussi un jour. Rien n’empêchait que Santiago fût un écrivain embusqué qui tirerait sur les autres d’un créneau indétectable, et je voulais être auprès de lui pour voir comment ses adversaires tomberaient foudroyés.
Un soir, tout a pourtant changé. Tandis que je suivais un cours assommant, j’ai de nouveau été étreint par une étrange inquiétude, très proche de l’angoisse à laquelle j’avais été en proie lors de mon entrée à l’université de Lima, mais cette fois doublée d’une exaltation nouvelle. Comme tant d’autres fois, l’impression que tout était très loin de moi me hantait, larvée, depuis le début de la journée, et j’en étais conscient, mais quelque chose la rendait aujourd’hui différente ; il me semblait que les autres étudiants et le professeur étaient les figurants d’un film dont j’étais le spectateur, et qu’ils parlaient une langue étrangère, inintelligible, perception qui recelait une singulière euphorie. À la fin du cours, une étrange force intérieure me poussa à quitter rapidement le campus et à emprunter l’avenue Javier Prado vers le secteur de Camacho, en enchaînant une succession de monologues proches de la prière qui en d’autres occasions étaient venus me secouer et s’étaient dissipés mais qui ce soir-là ne me lâchaient plus. C’était comme le délire ininterrompu d’un type qui pouvait être moi, incapable d’arrêter la mélopée du flot de ses pensées tandis qu’il marchait comme un fou dans les rues d’une ville située à des années-lumière de lui. À un certain moment, j’ai cessé de voir ceux que je croisais et j’ai eu la même envie de pleurer qui me prenait naguère ; mon regard s’attacha alors aux fentes des chaussées, aux rainures des trottoirs et aux détritus qui les jonchaient et j’ai marché, marché en accélérant le pas jusqu’à la maison de mon oncle avec la fougue d’une bête sauvage. J’ai remonté l’avenue Los Frutales, traversé Santa Anita jusqu’à la rue de Los Ruiseñores avec l’exaltation d’un fou ou d’un possédé. En arrivant à la maison, je me suis précipité dans ma chambre, me suis emparé d’un stylo et d’une feuille de papier et j’ai écrit ce qui avait pris forme dans mon esprit sans avoir une idée claire de ce que c’était. J’ai écrit avec l’énergie accumulée pendant la marche, et ce qui m’est apparu à la lecture a été le monologue de quelqu’un qui faisait ce que je venais de faire. Ce fut comme l’irruption d’un ouragan au milieu de ma chambre. Quand il fut passé, je me sentis épuisé.
Le lendemain, je me suis réveillé comme on sort d’une transe et j’ai dû me faire violence pour aller à l’université. Montero était assis sur sa serviette de cuir noir, avec une tête qui ne valait guère mieux que la mienne – cernes prononcés, yeux rouges, air absent –, et j’ai enfin compris pourquoi il manquait parfois les cours ou y arrivait dans un état comateux proche de celui où je l’ai trouvé ce matin-là : Montero écrivait entre les cours ou pendant la nuit, dans le tremblement de l’insomnie qui lui faisait mener une double vie. Quand la ville dormait, quand les autres se livraient au sommeil, il s’asseyait à sa table et écrivait des poèmes, stimulé par le café et les cigarettes.
J’ai moi aussi commencé à mener en secret une double vie. Le soir, je ne lisais plus de romans, ni mes polycopiés, je m’efforçais de donner à l’homme qui m’apparaissait en classe ou pendant les trajets en autobus une consistance narrative, une histoire. Je l’imaginais, marchant comme je le faisais parce qu’il était amoureux, et que l’objet de son désir restait aussi inaccessible pour lui que l’étaient pour moi toutes les filles de l’université. Je n’ai pas osé envisager la possibilité d’une disparité sociale, raciale ou économique entre mon personnage et la jeune fille avec laquelle il avait apparemment une liaison, ce qui eût été trop douloureux pour moi ; je me suis contenté de piocher dans un chapitre de Marelle, de le citer et d’expliquer cette disparité entre mes créatures par la métaphore lointaine que note l’un des personnages du roman de Cortázar, Morelli, dans un de ses carnets : l’image de deux amibes qui appartiennent à des mondes différents parce que c’est comme ça. À certains moments, pendant qu’il marchait comme moi, mon personnage reformulait à satiété les explications sur cette relation impossible que moi, en tant qu’auteur, j’étais incapable de concevoir concrètement à cause de ma totale inexpérience sentimentale. Dans la nouvelle que j’écrivais – mais était-ce vraiment une nouvelle ? –, il ne se passait rien. Mais ce texte a été le premier que j’ai achevé et considéré comme mien. Pendant les semaines suivantes, j’y ai travaillé entre les cours et aussi le soir, en suivant les règles de ponctuation que m’avait enseignées Silvio Carranza pour me permettre de rédiger les brèves. À un moment je lui ai donné un titre : Eaux distinctes, je l’ai mis au propre sur l’un des ordinateurs de l’université, je l’ai corrigé, et j’ai décidé, avec une certaine panique, de le montrer à Montero avant le concours des Jeux Floraux. Lui seul pourrait me dire ce que ça valait. Peu à peu, le texte et moi n’avons plus fait qu’un. Je portais le manuscrit dans ma serviette, en guettant le meilleur moment pour le remettre à Montero, mais les choses n’étaient pas aussi simples.
Quand le groupe de travail sur le cinéma a été formé, que Santiago a été choisi comme metteur en scène et moi comme assistant, nous nous sommes efforcés d’imaginer une histoire susceptible de faire rire qui ne cesserait pas pour autant d’être intéressante. La situation comique trouva son point de départ dans le désir que nous avions tous deux de fumer pendant les cours, et nous avons cherché un développement amusant et absurde, couronné d’une touche kafkaïenne. Dans un plan d’ensemble, un type qui ressemblait à Montero entrait dans une classe bondée et redoublait d’efforts pour fumer sans que personne ne le remarque. Dans un plan rapproché, on pouvait voir son désespoir et dans un plan moyen sa tentative d’allumer une cigarette dans un coin de la classe. Un plan rapproché et en contre-plongée montrait le professeur réclamant son attention et lui indiquant près du tableau la pancarte où figure le symbole « Interdit de fumer ». Le garçon ne comprend pas et n’éteint pas sa cigarette. Le professeur se fâche et tape sur le mur avec une énergie telle que le trait rouge qui, sur la pancarte, barre la cigarette se détache et tombe par terre. Un plan d’ensemble montre aussitôt les étudiants qui, voyant tomber le trait rouge, sortent immédiatement des cigarettes, des cigares et même des havanes, et un plan plus rapproché découvre le professeur, cheveux ébouriffés, qui plante une cigarette entre ses lèvres sous l’écriteau qui maintenant permet de fumer. Dans la dernière prise de vue, le professeur, angoissé, regarde la caméra avec la mimique de celui qui ne comprend absolument rien au nuage de fumée qui l’enveloppe jusqu’à le faire disparaître. L’idée nous a bien entendu paru absurde et géniale.
Pendant que nous bouclions le story-board du court-métrage et imaginions ce que pourrait être le casting en passant en revue nos camarades, j’ai avoué à Santiago que j’avais écrit quelque chose que j’aimerais qu’il lise.
– Alors, comme ça, tu es toi aussi poète, a-t-il fait avec une intonation que j’ai trouvée sur le moment indulgente, si ce n’est ironique.
– Ce ne sont pas des poèmes, lui ai-je répondu. C’est une nouvelle.
– Je la lirai un de ces jours et je te dirai ce que j’en pense, m’a-t-il dit en glissant les feuillets dans sa serviette. Tu comptes la présenter au concours ?
Je lui ai répondu que je ne savais pas.
Pendant les jours suivants, j’ai eu bien du mal à contenir mon impatience. J’imaginais Montero en train de lire le monologue de l’homme qui marche, que je jugeais à présent irréparablement stupide. Je conservais un absurde espoir, mais pendant les réunions de la pré-production du court-métrage, et même pendant les jours de tournage qu’il dirigea tantôt d’une poigne hésitante, tantôt avec la plus grande clarté, Montero ne donna aucun signe d’avoir lu ma nouvelle, et je crus que mon récit avait dû lui paraître si mauvais qu’il préférait charitablement jeter un voile sur mes ambitions littéraires.
Toutefois, un après-midi, après le tournage, Montero a tiré le manuscrit de sa serviette, l’a posé à côté de lui, a allumé une cigarette et m’a dit sans mettre de gants :
– Dans ce texte il n’y a pas d’histoire. Et sans histoire il n’y a pas de nouvelle.
Selon lui, il n’y avait pas non plus de personnages clairement définis, seulement des élucubrations et une présence largement fantasmatique assénée au lecteur. Le style était contourné à l’excès, avec trop de transports lyriques, des problèmes d’adjectivation, des tours artificiels.
– Cependant, a-t-il ajouté, le texte est puissant. Il a du nerf. C’est plus que tout ce que l’on peut t’enseigner dans n’importe quel atelier. Personne ne va jamais t’apprendre comment écrire quelque chose qui émeuve, soit honnête, donne des idées, tu comprends ? Pour le reste, la maîtrise des techniques, des dialogues, bref, tout ce qui peut te manquer, tu l’apprendras en lisant, en écrivant, encore et encore… Mais ce qui est là, au fond de ces pages, cette urgence, elle vient de toi et elle est tienne.
Je suis rentré chez moi le regard enfoui dans le texte que Montero m’avait rendu couvert de biffures sur les subordonnées que j’avais mal construites et sur les adjectifs dont j’avais abusé ou mésusé. Découragé, je me demandais si je ne ferais pas mieux de renoncer, mais, dans mon esprit, ce malheureux qui était moi et en même temps un autre marchait encore, mû par une incompréhensible angoisse, aussi ai-je continué d’œuvrer obstinément.
Le matin du jour où nos travaux devaient être rendus, nous avons cacheté ensemble les enveloppes – l’une contenant ses poèmes, l’autre ma nouvelle – avec l’enthousiasme de deux gamins qui préparent leur cadeau de la fête des Mères. Nous avions photocopié nos textes, agrafé les copies, écrit nos pseudonymes au marqueur sur les enveloppes de papier kraft, et nous sommes allés les déposer au service administratif le plus discrètement possible, avec le visage fermé de ceux qui préfèrent passer inaperçus parce qu’ils ont fait quelque chose qu’il ne fallait pas et dont ils ont honte.
Un peu plus tard, devant la table de montage, ce fut la débâcle. Sous nos yeux, à une vitesse inférieure à la normale, les photogrammes en blanc et noir de notre travail évoquaient plus un film d’épouvante allemand des années vingt qu’une comédie contemporaine, à cause de l’éclairage, du choix des plans et des visages crispés des étudiants qui s’étaient laissé convaincre de jouer pour nos beaux yeux. L’ombre du professeur s’étirait sur le mur de la classe comme celle de Nosferatu, le visage du protagoniste qui avait envie de fumer présentait le faciès dramatique d’un marin du cuirassé Potemkine, et les silhouettes des autres étudiants étaient pareilles aux zombies ou aux morts-vivants pétrifiés d’un film de série B dirigé par un Ed Wood des mauvais jours. Pressentant la catastrophe, nous avons tout de même procédé au montage pendant le temps qui nous était imparti. Le gag, la scène cruciale du court-métrage, nous a paru amusant et finalement, quand nous avons fait défiler l’ensemble sur la console, nous sommes tombés d’accord : il s’agissait d’un truc vraiment bizarre, mais pas si mal que ça.
– Après tout, il se peut que le prof trouve hardi de faire un film comique avec une esthétique d’avant-garde, a dit Montero pour me consoler et pour se consoler lui aussi.
Cette obstination à nous remonter le moral ne l’a pas quitté les jours suivants, alors qu’un autre malheur risquait de nous frapper : « Un concours, c’est la roulette russe », répétait-il, ou : « Pense à tous les grands écrivains qui n’ont jamais remporté le moindre prix et dont les œuvres sont mille fois préférables à celles de lauréats dont personne ne se souvient. Borges a envoyé plusieurs nouvelles de Fictions et de L’Aleph à des concours organisés par les municipalités argentines, qui jamais ne lui ont accordé la moindre récompense. »
– Parfois, ne pas gagner un concours vaut mieux que le gagner, ajoutait-il.
Le jour de la projection de notre film qui devait clore le semestre était aussi celui de la proclamation du résultat des Jeux Floraux. Nous étions, Santiago et moi, complètement démolis. Sur le campus régnait l’agitation des derniers jours de l’année, le soleil resplendissait, mais Santiago avait sa tête des jours d’hiver.
– Les résultats sont affichés, me dit-il en me serrant la main. Finalement, Mateo Ramírez ne s’est pas présenté.
Je lui ai demandé s’il avait gagné. À son expression contrariée, j’ai aussitôt compris que ma question était stupide et je me suis dirigé vers le panneau d’affichage. Un poète appelé Juan Luis Ibarra avait remporté le prix avec un ouvrage intitulé Les Replis de la nuit. Piano noir, le recueil de Santiago Montero, occupait la deuxième place.
Les résultats du concours de la nouvelle n’avaient pas encore été publiés, mais Santiago était sûr qu’Ibarra en serait le lauréat, ou serait classé second. Personne ne savait d’où il sortait. Il n’avait pas fréquenté l’atelier de Parra, Santiago ne le connaissait pas, Mateo Ramírez Ganossa non plus, et il ne faisait pas de doute qu’il s’était caché mieux que nous, qu’il avait tiré et fait mouche.
Une demi-heure plus tard, dans la petite salle de projection au sous-sol du bâtiment de la faculté des sciences de la communication, tous nos camarades du cours étaient là, et nous eûmes tout à coup la certitude que notre court-métrage allait être réduit en bouillie. Je pensais encore à cet Ibarra quand le professeur est entré et que la lumière s’est éteinte. Les films avaient dans l’ensemble été correctement tournés, avec des traits d’humour un peu niais, mais les gags fondés sur la maladresse des mouvements, les objets qui tombent, les quiproquos étaient franchement drôles, et les réactions plutôt bon enfant. Santiago et moi étions paralysés et muets. Tout à coup, le générique de notre film est apparu, écrit à la craie sur un tableau. À l’écran, ce que nous avions fait semblait encore plus dramatique et ce qui devait être une légère allusion à l’expressionnisme allemand avait tout du film d’épouvante. Santiago disparut au fond de son siège au moment du gag final qui ne fit rire personne. Quand les lumières se sont rallumées, tout le monde nous est tombé dessus à bras raccourcis : les règles de l’éclairage avaient été bafouées, le jeu des acteurs était affligeant et le gag final prétentieux et ridicule. C’était un bide complet, et notre film fut classé dernier.
D’une certaine façon, je me suis senti soulagé. Au moins les choses étaient claires : adieu le cinéma, je me consacrerais au journalisme, qui me convenait mieux et dont j’avais déjà une certaine pratique. Je n’ai rien dit à Montero, mais j’en étais là tandis que nous remontions l’escalier. Nous sommes restés un long moment adossés au mur près de l’entrée du bâtiment, allumant une cigarette après l’autre, Montero lançant ses mégots sur le gazon comme s’il voulait déclencher un incendie. Un employé s’approcha pour épingler au panneau d’affichage les résultats du concours de la nouvelle des Jeux Floraux. Le nom d’Ibarra figurait en première et deuxième place, à côté du titre des nouvelles qu’il avait écrites dans le plus grand secret. Puis venait une assez longue liste de mentions honorables, parmi lesquelles on trouvait encore trois ou quatre nouvelles d’Ibarra. Mon regard a parcouru rapidement la colonne, comme on le fait toujours quand on consulte des résultats d’examen et, parmi les six ou sept noms de jeunes auteurs dont les nouvelles portaient des titres plus simples que la mienne, j’ai découvert Eaux distinctes.
Aussitôt, j’ai eu envie de bondir et de chanter victoire, mais une force contraire m’en a empêché. Évitant le regard de Santiago, je me suis dirigé vers les toilettes, où je me suis enfermé pour pousser en mon for intérieur un long cri, et retrouver mon calme. Quand je suis retourné auprès de Santiago, il sortait de sa serviette un nouveau paquet de Lucky Strike.
– Et alors ? a-t-il demandé.
Alors j’ai ri, incapable de contenir davantage ma joie. Et lui aussi. Je me dis à présent que, malgré la déception qu’il venait d’encaisser, il se sentait réellement proche de moi qui, comme lui, mourais d’anxiété et de peur face à l’incertitude de notre avenir professionnel.
– Te voilà dans la course, alors, m’a-t-il dit avec soulagement, mais d’une voix mourante. Te voilà toi aussi dans le bain.
J’ai pensé que c’était bien le cas, et j’en ai été heureux. Toujours adossé au mur de brique et assis sur le sol, Santiago souriait.
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