Tout dire
Chapitre 4
Cet été 1998, j’allais avoir vingt-trois ans, et Montero venait d’en avoir vingt-cinq. Quand il m’a téléphoné, fin février, j’avais perdu tout espoir de vivre une vie différente de la routine à laquelle j’étais soumis. Comme je dépendais des horaires d’Ocio, je m’étais inscrit à des cours d’anglais de sept à neuf heures dans un institut de langues étrangères proche de La Industria. En compagnie d’élèves des écoles publiques en vacances, j’ai pris mes premières leçons avant d’aller me présenter, à l’heure, devant Ferrero, qui s’intéressait à mes progrès, m’imprimait les textes des chansons des Beatles, et m’expliquait en vain que Paul McCartney était beaucoup plus important que John Lennon. C’est pendant un de ces matins, alors que nous étions tous les deux seuls dans la salle, que Ferrero m’a parlé de son projet de quitter le pays.
Barraza, comme toujours, arrivait en retard, présentait ses excuses et se plongeait dans l’élaboration des agendas en suant à grosses gouttes à côté de moi comme s’il faisait la cueillette du coton. Nous ne sortions après dix-sept heures que si nous avions une critique à rédiger d’urgence. Autrement, si Barraza trouvait quelque chose d’intéressant à voir à la cinémathèque du musée des Beaux-Arts, nous filions directement au cinéma où nous somnolions au milieu d’un film chinois ou vietnamien auquel nous ne comprenions presque rien, mais que nous voyions sans payer grâce à la carte de presse de Barraza. Si c’était un vendredi, j’acceptais son invitation permanente d’aller boire quelques bières au bistrot voisin. Il me disait toujours que je devais me lâcher un peu, que je commençais à ressembler à Ferrero.
Dans les bars de la place Bolognesi, de la rue Washington, des renfoncements ou des arrière-cours des rues Quilca ou Caylloma, j’ai pris les premières cuites de ma vie. Pendant ces soirées inoubliables, touffues, excessives, nous avons taillé notre chef en pièces, dénigré les agendas et fini par parler ouvertement, avec nos tripes, de nos affaires personnelles, ce que je n’avais encore jamais fait avec personne, même pas avec Montero. Pendant ces virées nocturnes, j’ai évoqué pour la première fois mon collège, ma famille, la pauvreté contre laquelle je luttais, ma tante et mon oncle, et Barraza ses désaccords avec son père, qu’il ne voyait plus, et avec le milieu hypocrite dans lequel il était né et avait grandi, ses rêves de devenir un écrivain et un cinéaste, qui s’étaient évanouis. Gagné par le découragement, le regard perdu, il parlait d’une façon précipitée, parfois incompréhensible. Il m’arrivait, sous l’effet de l’alcool, de lui avouer que mes activités m’avaient entraîné bien loin de tous les espoirs dont je m’étais bercé au cours de mes études, et j’osais lui parler, à mon tour, de mes projets avortés.
– Être écrivain, c’est pour les bourgeois, Lisboa, me rétorqua-t-il une nuit, ivre et exalté. Tu dois d’abord devenir un bourgeois, comme Ferrero ou De Rivera. C’est pour ça que moi, je ne pourrai jamais être un écrivain.
Le cas de Barraza était véritablement particulier. Il avait reçu une éducation dont il n’avait pas à se plaindre, il parlait l’anglais et le français à la perfection et avait lu dès sa jeunesse de nombreux classiques dans le texte. Moi, non, il le savait, mais quelle différence cela faisait-il ? Barraza avait eu son père auprès de lui, mais il aurait préféré n’avoir personne ou alors un oncle comme le mien ; il ne s’était jamais senti à son aise dans sa maison bourgeoise de Chacarilla del Estanque, et avait toujours éprouvé le désir de se rapprocher des humbles, de s’exprimer naturellement et d’être spontané, ce qui l’avait conduit au mouvement underground et à se démener pour montrer à ses copains contestataires de tout bord qu’il n’était pas « de la haute ». Jamais il ne les amenait chez lui ; quand il se rendait dans leurs quartiers de Magdalena ou de Pueblo Libre, il descendait du taxi quelques pâtés de maisons avant sa destination pour arriver à pied comme tous les autres. Jamais il ne s’était senti appartenir à quoi que ce soit. « Et toi, que veux-tu être, Lisboa ? Un écrivain respectable ? » Je préférais me taire. Nous nous quittions vers deux ou trois heures du matin, quand je sentais que je ne pourrais pas supporter une goutte d’alcool de plus. Péniblement, je me levais pour aller pisser, en me souvenant de ma tante et de mon oncle qui, inquiets, devaient attendre mon retour sans pouvoir dormir. Parfois, je surprenais dans les yeux de Barraza un éclat dont je ne saisissais pas précisément la nature, mais auquel je devinais que pour lui la nuit ne faisait que commencer, qu’en sortant de cet endroit il allait se rendre dans un autre, vivre quelque chose de différent, s’accointer avec des gens dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Lorsque je sentais la peur s’installer en moi quand il essayait de me convaincre de l’accompagner, je refusais, montais dans un taxi non sans être intrigué de ce qu’allait bien pouvoir être la suite de sa nuit, et me traitais de lâche. Indépendamment de ces soirées du vendredi, de la gueule de bois du samedi, et de l’arrivée à Ocio, le lundi matin, d’un Barraza qui parfois ne s’était pas changé depuis que je l’avais quitté, ma vie était régie par la monotonie. Je progressais lentement dans mon apprentissage de l’anglais, écrivais les « agendas », allais parfois au cinéma avec Barraza pendant la semaine, et je lisais. Je ne savais si toute ma vie allait ressembler à ça, si mes ambitions et mes projets étaient définitivement enlisés et si je n’allais plus bouger de ce poste. J’en étais là quand j’ai reçu l’appel de Montero.
En me rendant chez lui, je ne cessais de me demander ce qui avait pu le décider à reprendre contact avec moi de cette manière, depuis tout le temps que nous avions passé sans nous voir. Était-ce encore une affaire sentimentale ? Pourquoi, dans ce cas, n’appelait-il pas son grand ami Jorge Ramírez Zavala ? J’allais bientôt apprendre que Santiago et Valeria avaient rompu, mais je ne trouvais ce jour-là pas d’autre explication. En arrivant chez lui, le Santiago que j’ai vu m’a paru débarquer d’une autre planète. On l’aurait cru sur le point de tomber d’inanition ou d’entrer en lévitation. Malgré ses yeux cernés, sa peau presque translucide, ses cheveux ébouriffés et son visage mangé par une barbe de naufragé, il y avait en lui quelque chose de dévoré par la lumière et une énergie qui opposaient un démenti flagrant à l’image du garçon accablé que j’avais tant de fois vu effondré sur les marches de l’université. Partout dans sa chambre s’amoncelaient des papiers ; sur des ficelles tendues d’un bout à l’autre de la pièce, des feuilles manuscrites pendaient comme des vêtements mis à sécher, d’autres textes étaient punaisés sur un panneau de liège, où l’on voyait aussi des photographies prises par lui ou par d’autres, des illustrations, des dessins, des citations extraites de recueils de poèmes, une explosion d’informations chaotiques à donner le vertige. Santiago semblait ne pas avoir dormi depuis des jours et, en me voyant entrer, il vint à ma rencontre en esquivant les manuscrits répandus sur le sol.
– C’est un livre, me dit-il quand il fut près de moi, avec une expression que je ne suis pas près d’oublier. Je le tiens.
– Un livre ? ai-je fait, dépassé.
– J’ai trouvé une issue à tout ça, une façon de tout relier. C’est incroyable. Il est en moi… je le vois clairement.
Je suis resté sans voix devant ce que semblait dévoiler le regard de Montero. Un livre ? Quand il est allé chercher des bières à la cuisine, j’ai vu de nombreuses canettes vides ici et là, froissées, et des mégots entassés dans de vrais cendriers et d’autres, improvisés. Sur un tableau, d’un côté de la pièce, s’alignaient des indications qui semblaient correspondre à l’ordre des différentes parties d’un recueil, sorte d’index qui aurait été remanié plusieurs fois. Je me suis approché de certains poèmes fixés sur le panneau de liège, j’en ai reconnu deux, évidemment retravaillés, et j’en ai lu d’autres que je ne connaissais pas.
– Je ne t’ai pas appelé parce que j’étais trop plongé là-dedans, a dit Montero, derrière moi, et il m’a tendu une bière glacée. Je ne pouvais penser à rien d’autre, je t’assure.
– Je comprends, je comprends, ai-je fait, un peu coupable.
– J’ai le sentiment que je vais y arriver cet été, que je suis à deux doigts, à deux poèmes ou trois, de l’achever, m’a-t-il confié en regardant le désordre de sa chambre comme s’il s’agissait d’un paysage fabuleux.
Montero s’exprimait en termes plutôt obscurs, ou qui me semblaient étranges, en tout cas. En sa présence, j’ai lu plusieurs de ses nouveaux poèmes, certains des anciens, et j’ai découvert qu’il y avait effectivement en chacun et en tous un élément nouveau qui les reliait, encore un peu fuyant peut-être. Montero avait trouvé comment donner à cet ouvrage son unité à l’issue d’une longue conversation avec Jorge Ramírez Zavala. Celui-ci avait été très clair, en lui disant que ses poèmes étaient, pour la forme, irréprochables, mais qu’ils « tournaient le dos » à l’authenticité du fond. En essayant de défendre ses textes, Santiago en était arrivé à comprendre que ses images étaient des masques, des mécanismes de défense dressés par sa peur de dire ce qui véritablement le poussait à lire et à écrire de la poésie. C’est ainsi qu’il avait découvert la possibilité de se servir de ces masques pour révéler sa peur. Les faiblesses de sa création devenaient sa grande force. L’œuvre en cours en était le premier témoignage.
– Je sens que les derniers poèmes viennent d’ailleurs, m’a-t-il dit, et son regard en était comme une confirmation. C’est comme s’ils naissaient quelque part hors de moi.
Ses propos me semblaient étranges, mais j’étais captivé de le voir ainsi donner à sa vie une direction nouvelle, si éloignée de la morosité de la mienne. Il dormait mal, et peu, pas plus de quatre heures par nuit, il se levait, écrivait, regardait des films, la télé, ou lisait, sortait faire un tour, mais sans perdre de vue ses poèmes, qui étaient devenus une sorte de caméra à travers laquelle il regardait le monde et y était rattaché.
Le lendemain de ces retrouvailles, je travaillais sur un « agenda » d’Ocio pendant que Ferrero était totalement absorbé dans la lecture d’un roman, et j’éprouvais une sorte de rage et de bonheur à l’idée de pouvoir connaître quelque chose d’aussi intense et d’aussi différent de ce qui faisait ma vie, en me demandant si Montero allait vraiment achever ce recueil. Je suis allé chez lui plusieurs fois pour m’en assurer, je l’ai soutenu en lisant ses poèmes dans l’ordre qu’il pensait leur donner pour la publication et en lui livrant l’interprétation que j’en faisais. Santiago comparait aussitôt mes idées avec celles qu’avait émises Jorge Ramírez Zavala, que j’avais le plus vif désir de rencontrer et auquel j’aurais volontiers cassé la figure. L’occasion allait bientôt se présenter, au cours d’une des nuits suivantes, dans des conditions difficiles. Montero et moi étions assis chez lui, dans le séjour, et nous cherchions un titre pour le recueil quand le téléphone a sonné. Il a décroché. Son visage a brusquement changé et, en reposant le combiné, il avait le regard perdu.
– C’est Jorge. Un truc grave. Encore une fois. Il faut que j’y aille.
Montero est monté en vitesse à sa chambre, en est redescendu avec les clefs de la voiture et a ouvert la porte qui donnait sur le parking. Nous avons filé en direction de l’avenue Aviación. J’allais lui dire de me déposer à un arrêt de bus pour rentrer chez moi mais, sans doute en proie à la peur, il voulait que je l’accompagne. J’ai accepté machinalement, et m’en suis repenti aussitôt quand il a écrasé l’accélérateur et s’est mis à conduire comme un forcené tout en me demandant de lui indiquer le chemin jusqu’à l’avenue Tacna. Je n’ai pas tardé à comprendre que Santiago n’était jamais allé chez Jorge Ramírez Zavala, et j’en ai éprouvé un certain soulagement en même temps que je découvrais que j’étais jaloux.
– Nous y sommes, a-t-il dit brusquement, en braquant pour se garer.
Ramírez Zavala est sorti de l’ombre de ce qui ressemblait à une petite chapelle de l’époque coloniale encastrée entre de très vieilles maisons, vite rejoint par Montero. Il m’a semblé entendre Jorge dire à Santiago : « Je croyais que tu viendrais seul », et tous deux se sont éloignés. J’avais l’impression de faire un mauvais rêve. Santiago baissait la tête pour écouter ce que Ramírez Zavala lui disait à l’oreille, visiblement contrarié, peut-être par ma présence, car tous deux ont regardé dans ma direction. J’avais envie de fuir, mais, par peur d’être grossier, je me suis borné à m’asseoir à l’arrière de la voiture, d’où je les ai vus s’entretenir encore un instant. Ramírez Zavala semblait au comble de l’exaspération. Montero l’a secoué, et ils se sont approchés de la voiture, tête baissée, et se sont assis à l’avant, sans un mot, pas même de politesse, comme si j’étais l’Homme invisible. C’était à peine si je comprenais ce qui se passait.
– Alors, c’est du côté de Carabayllo ? a demandé Montero en mettant le contact.
– Oui. C’est là qu’ils ont conduit ce salopard, a grogné Ramírez Zavala.
Un silence épais s’est installé dans la voiture. Ramírez Zavala tirait furieusement sur sa cigarette, Montero conduisait en s’efforçant de ne rien laisser paraître de sa peur. Dans le rétroviseur, le visage de Jorge, éclairé par les hauts lampadaires qui se succédaient de distance en distance, était indéniablement beau, avec ses yeux dont l’or persistait dans l’alternance de l’ombre et de la lumière. Quand son regard a rencontré le mien, j’ai détourné la tête.
La Civic bleue de Montero s’est enfoncée dans des artères peu éclairées, bordées d’immeubles ou d’ensembles dont seulement quelques rares fenêtres étaient encore allumées, et s’est arrêtée au coin d’un parc dépouillé. De l’autre côté de la rue, quelques tubes fluorescents éclairaient un local peu facile à identifier. Ramírez Zavala est descendu et s’est éloigné après avoir claqué la portière. Montero a poussé un soupir et cherché des cigarettes dans la boîte à gants.
– Qu’est-il arrivé ? me suis-je enquis.
– Il ne me l’a même pas dit, m’a-t-il répondu.
Puis d’une voix rauque et amère il a ajouté :
– Je crois que tu ferais mieux de partir, Gabriel. Apparemment, l’affaire est plus « personnelle » que je ne le croyais.
J’ai quitté la voiture et arrêté le premier taxi qui passait. Au moment où il faisait demi-tour pour prendre la direction du centre-ville, j’ai vu que le local était un commissariat et que Ramírez Zavala en ressortait, suivi d’un homme âgé.
Je n’ai plus reparlé de cette soirée à Santiago Montero, et je n’ai revu Ramírez Zavala qu’un matin de la fin mai, au théâtre Segura. L’air était brumeux et froid, j’étais arrivé un peu en retard pour couvrir la conférence de presse d’un musicien brésilien invité au Festival de musique, quand quelqu’un m’a fait un signe de la main auquel je n’ai pas répondu. J’étais frappé par ce visage quasi cinématographique sur lequel je ne pouvais mettre un nom. Et puis, tout à coup, pendant que l’on interrogeait le musicien dans le foyer du théâtre et que je prenais des notes, j’ai constaté qu’il s’agissait d’un photographe dont les traits m’étaient vaguement familiers. Il m’a fallu quelques instants pour reconnaître le haut front, le nez droit, les yeux magnifiques de Ramírez Zavala, et j’ai aussitôt eu très honte de ne pas avoir répondu à son salut. J’ai attendu patiemment la fin de la conférence pour m’approcher de lui.
– Jorge Ramírez Zavala ? lui ai-je alors demandé, maladroit.
– Oui, a-t-il seulement répondu.
– Gabriel. Gabriel Lisboa.
– Mais oui, Gabriel…
Nous sommes restés à nous regarder, sans un mot.
– Montero m’a beaucoup parlé de toi, ai-je enfin dit.
– Et il m’a beaucoup parlé de toi.
Nous nous sommes serré la main et j’ai été surpris par la douceur légèrement moite de la sienne, et la sérénité de son regard, si différent de celui qu’il avait ce fameux soir. Avec une certaine précipitation, en essayant de remédier aux grincements de nos premiers contacts, je l’ai invité à déjeuner. Il a accepté, à condition que chacun paie son écot. Nous sommes allés au Carbone, en face du théâtre, où, après avoir commandé nourriture et boisson, nous nous sommes lancés dans notre première conversation. Ramírez Zavala s’était orienté vers la photographie après ses études à San Marcos, et avait l’intention de retourner un jour à l’université, il ne savait quand. Il avait obtenu un poste de reporter photographe au journal El Sol.
– Montero m’a dit que tu écrivais de la fiction, des nouvelles, a-t-il avancé ensuite avec curiosité.
– Oui, que j’écrivais.
– Comment peux-tu dire que tu as arrêté d’écrire à… quel âge as-tu ?
– Vingt-trois ans.
– Comment peux-tu dire que tu n’écriras plus de fiction à ton âge ? s’est-il exclamé en riant.
J’ai essayé de le lui expliquer, sans pouvoir éviter de me sentir de la dernière maladresse. C’était vrai, j’avais écrit des nouvelles, mais il y avait longtemps que plus rien, digne d’être conté, ne se passait dans ma vie, mais en vérité je n’avais pas la volonté, ou la vocation, d’être comme Montero et lui.
– Tu es pourtant bien meilleur que moi, a-t-il rétorqué. J’ai essayé plusieurs fois d’écrire des nouvelles, et je n’ai jamais pu aller jusqu’au bout, par manque de discipline.
– Mais toi, tu es poète.
– Voilà encore une calomnie de Montero.
Je ne me souviens plus nettement de ce que nous nous sommes raconté ensuite en ce début d’après-midi. Sans doute avons-nous parlé de mon travail à La Industria, du recueil de Santiago, puis il a sorti du sac à dos, dans lequel il rangeait ses pellicules, la bande dessinée fantastique dont il s’occupait avec quelques amis, et l’un de ses textes sur Henry Miller, qu’il m’a offert. Je me suis senti très mal de ne pas avoir quelque chose à lui donner en retour. Après le déjeuner, assis sur un banc en face du théâtre, à côté de la statue de César Vallejo, j’ai remarqué la ressemblance entre le front de Jorge et celui de Vallejo, et je me suis rappelé que Montero le surnommait Tête de poète et le comparait à Federico García Lorca et à
Javier Heraud1. Cela n’a pas échappé à Jorge, qui a jeté lui aussi un coup d’œil au monument avant de m’adresser un sourire, puis il a croisé les jambes, froncé les sourcils, placé une main de telle sorte qu’on aurait dit qu’elle tenait une canne et porté l’autre à son visage en imitant l’expression de l’auteur de Trilce. La ressemblance était saisissante.
– C’est vrai que Montero m’a beaucoup parlé de toi, a-t-il dit alors.
– Et il m’a beaucoup parlé de toi, c’est vrai.
Nous avons ri, et je l’ai quitté en lui promettant de lui faire signe un de ces jours. Sur le chemin du bureau, j’ai jeté un coup d’œil sur son commentaire de l’œuvre de Henry Miller et son propos m’a semblé si passionné, si vivant, que je n’ai pas pu m’arrêter, même de retour à Ocio. En sortant du journal, j’ai filé rue Quilca pour me procurer des romans de Miller, en premier lieu Tropique du Cancer, dont Jorge parlait longuement. Je l’ai lu en une nuit, captivé. Voilà qui s’appelait vivre, et écrire. Quand allais-je pouvoir partager mon enthousiasme avec Ramírez Zavala ? Comment avais-je pu ne pas penser à lui demander son numéro de téléphone ou son adresse électronique ? L’entrée de Jorge dans ma vie allait être, comme un jalon, suivie de toute une succession de changements auxquels je ne m’attendais pas.
Un soir, vers la fin de l’automne, alors qu’à Ocio Barraza et moi nous occupions des agendas, Gonzalo Ferrero s’est soudain figé devant son moniteur, puis a porté les mains à son visage comme si quelque chose de terrible venait de se produire. Nous nous attendions au pire, figés nous aussi et muets, quand Ferrero m’a fait signe de m’approcher. Sous mes yeux, un message en provenance de l’université de Brown, à Providence, l’informait qu’une bourse complète – fellowship, ai-je lu – lui était octroyée pour des études de littérature hispano-américaine. Sous le coup de l’émotion, Ferrero nous a embrassés, Barraza et moi, et j’ai compris que pendant la plus grande partie du temps qu’il avait passé collé à son ordinateur il n’avait fait que préparer minutieusement son dossier pour postuler dans cinq grandes universités des États-Unis, dont trois appartenaient à l’Ivy League. Toutes allaient finir par accepter sa candidature, mais Brown était du plus haut niveau. Ferrero m’a confié qu’il poursuivrait son travail de critique et essaierait aussi d’écrire son premier roman. Il avait renoncé au polar. Barraza et moi étions si secoués que nous n’avons même pas envisagé ce que cela impliquait pour nous.
Quelques jours plus tard, alors que nous allions déjeuner ensemble au réfectoire, la secrétaire de De Rivera est venue dire à Barraza que le patron l’attendait dans son bureau. À son retour, il avait le visage défait et l’expression de quelqu’un qui a reçu une mauvaise nouvelle. Oui, il avait eu une promotion : éditeur d’Ocio, traitement doublé.
– Et tu ne vas plus travailler avec moi. De Rivera m’a demandé de chercher deux rédacteurs, pour nous remplacer. Il va falloir que je constitue une équipe à partir de rien, Lisboa.
Je me suis levé d’un bond et ai filé tout droit vers le bureau de De Rivera. Sur un ton rassurant, il m’a invité à m’asseoir.
– Tu as écrit bien assez d’agendas, me dit-il brusquement avec le sourire radieux d’un père qui confie pour la première fois à son fils les clefs de sa voiture. Nous voulons lire tes histoires. À partir de janvier prochain, tu fais partie de Semana, d’accord ? En attendant, pendant ces quelques mois qui restent, tu vas aider Barraza à mettre sur pied la nouvelle équipe d’Ocio, et boucler les éditions. Tu sais qu’il est désordonné.
– Très bien, Francisco, ai-je fait en me levant avec une expression béate que je ne pouvais cacher, prêt à aller fêter ça avec Barraza.
– Ah, j’oubliais, a ajouté De Rivera alors que j’étais sur le seuil. Dès le mois d’août, ton traitement sera celui d’un rédacteur de Semana. Félicitations.
La soirée où nous avons fêté le départ de Ferrero a été mémorable. Barraza a razzié la table du Chinois de la rue Capón et dévoré Ferrero de questions sur sa nouvelle vie aux États-Unis. Ce dernier a non seulement répondu à toutes, mais l’a rassuré sur les points de l’édition d’Ocio qui l’inquiétaient, et ils étaient nombreux. Obéissant à je ne sais quelle incitation, il nous a dit, à l’un et à l’autre, des choses que jamais je ne l’aurais cru capable de dire : que tout irait bien pour moi à Semana, qu’il avait beaucoup aimé mes articles et mes critiques, qu’avec un peu plus d’ordre et de concentration Barraza prouverait à De Rivera qu’il était un bon éditeur. En vérité, nous avions été pour lui une équipe « de luxe ». Quand nous sommes sortis marcher après le repas, il m’a fait promettre de ne jamais arrêter de lire ni d’écrire des nouvelles, et de son côté m’a promis de m’envoyer des passages de son roman, si ses études aux États-Unis lui laissaient le temps d’y travailler. Quand nous nous sommes séparés, nous avons dû juguler l’expression de notre affection, mais une fois Ferrero parti, Barraza et moi sommes allés nous saouler comme des condamnés à mort.
Si l’absence de Ferrero a créé un vide, elle a aussi ouvert une nouvelle période pleine de promesses et m’a donné une certaine liberté pour le temps qu’il me restait à passer à La Industria. Barraza était un chef tourmenté et incroyablement désordonné, mais il était amusant et sa vulnérabilité attendrissante, de sorte que lui servir d’écuyer et de soutien lors des bouclages de la revue pendant ces quelques mois n’a rien eu de pénible. J’ai choisi avec lui les deux rédacteurs qui devaient hériter de nos fonctions, et je l’ai aidé à asseoir son autorité sur eux. J’allais à mes cours d’anglais le matin et déjeunais avec lui en éprouvant la nostalgie anticipée de ce qui allait bientôt disparaître de ma vie. La nouvelle rémunération m’a permis de contribuer aux dépenses familiales et donné le plaisir de pouvoir inviter ma tante et mon oncle à dîner, ou les emmener au cinéma, leur offrir cafés et pâtisseries et arriver à la maison avec des vins dont l’oncle Emilio disait monts et merveilles. J’ai pu aussi acheter quelques vêtements – deux chemises, deux jeans de seconde main, des chaussures – et peu à peu me débarrasser des pulls tricotés par ma tante Laura, ainsi que des polos portant des marques de soda ou de bière, cadeaux de l’oncle Emilio. Je suis entré dans une librairie et me suis offert des livres. Mon anglais s’est amélioré, tout comme mon état d’âme, sans doute parce que je pouvais rembourser mes dettes. Je crois que j’ai commencé à être heureux, ou du moins à sentir la flamme se rallumer en moi, et à croire que l’année à venir serait grandiose, une véritable revanche sur le destin. J’avais brusquement une grande confiance en moi et me sentais parfaitement capable de travailler pour la revue et de lui être utile. Je raconterais des histoires, même si ce n’étaient pas les miennes, j’apprendrais à écrire celles des autres en attendant qu’il m’arrive « quelque chose » dont je pourrais peut-être faire un récit.
Je n’ai pas revu les amis de Santiago Montero jusqu’au jour de la présentation de son recueil, petit événement organisé un soir de novembre à La Noche, dans le quartier de Barranco, auquel se sont joints les proches de Santiago, quelques-uns de ses amis de l’université et d’autres poètes, dont Jorge Ramírez Zavala et l’Enfant à tête d’oreiller. Après les interventions des commentateurs et de l’auteur, quelques-uns d’entre nous ont raccompagné Montero chez lui pour y fêter la parution de son livre. J’attendais beaucoup d’un entretien avec Jorge et j’étais anxieux de savoir qui était vraiment l’Enfant à tête d’oreiller.
Nous nous sommes égaillés dans le grand salon de la maison, entre les tableaux de la mère de Santiago. L’Enfant à tête d’oreiller avait pour nom Bruno Lorente, et il me sembla moins intimidant qu’au temps où il fréquentait l’atelier de Parra, même si, comme autrefois, il gardait cette posture d’observateur silencieux et son regard pénétrant de sicaire. Montero avait mis de la musique, apporté des bières de la cuisine, et bavardait un peu avec tout le monde, mais, plus tard, quand la plupart de ses hôtes eurent pris congé, il échangea avec Bruno Lorente et Jorge Ramírez Zavala des plaisanteries auxquelles je ne comprenais goutte et qui me révélaient entre eux une intimité dont je n’avais jusqu’alors eu que l’intuition. Il n’y eut bientôt plus que nous quatre dans la maison, où nous avons continué de boire. À un moment, la bière a manqué et nous sommes sortis pour aller en acheter dans un débit de Surquillo. Bruno souriait et embrassait Jorge comme s’ils étaient frères, en lui tenant des propos qui m’échappaient. Je ne sais pas pourquoi je suis resté. Peut-être parce que je me sentais aussi proche de Montero qu’ils pouvaient l’être. Santiago a fini par me dévoiler le contenu de leurs plaisanteries, et Jorge par me raconter comment il avait connu Bruno Lorente : tous deux avaient vécu dans le quartier du Rímac, du temps où Jorge était l’ami intime du frère aîné de Bruno, Juan Carlos Lorente – lui aussi poète. Puis la famille de Jorge avait quitté le Rímac et n’avait plus arrêté de déménager jusqu’au jour où elle s’était installée à Camacho, où elle vivait encore, et où Juan Carlos invita un jour Jorge et lui confia que son frère Bruno écrivait lui aussi des poèmes. Jorge les lut, les trouva magnifiques, et les montra à Santiago pour avoir son avis. L’amitié était ainsi née entre eux trois.
Quand le jour s’est levé, nous étions en pleine forme, avec toute l’énergie de notre âge et, sans doute parce que c’était notre seule pierre d’achoppement commune, l’atelier de Parra a été la cible de nos railleries. Santiago récapitulait les surnoms donnés aux poétereaux et poéteresses : les Matheux ! Le Grand Porc-Épic ! La Poétesse du corps ! Les Darks ! Malatesta le cinglé ! Nous nous tordions de rire en nous remémorant les exploits de ce dernier, quand Bruno Lorente a brusquement arrêté et demandé à Montero avec une mine longue quel nom on lui avait donné, à lui.
– À toi ? a fait Montero en riant pour se dérober. On ne t’a donné aucun surnom.
– Montero, a dit Lorente sur un ton d’autorité qui tout à coup accentuait son visage anguleux, le trait droit de ses lèvres, son front si large, et le doigt qu’il pointait sur son interlocuteur, tu n’auras plus droit à mon respect si tu ne me dis pas maintenant comment vous m’appeliez.
Montero nous regardait avec une expression dont on n’aurait su dire si elle était amusée ou atterrée.
– Dis-le-moi.
– Bon, fit Santiago en avalant sa salive, nous t’appelions… l’Enfant…
Il reprit haleine et trouva enfin assez de courage pour le dire.
– L’Enfant à tête d’oreiller.
Un silence suivit.
– L’Enfant à tête d’oreiller, répéta alors Bruno Lorente, avec une mine figée de statue.
Le silence s’appesantit.
– C’est génial.
– Vraiment ?
– Oui, oui ! L’Enfant à tête d’oreiller ! Merveilleux.
Ce fut, je m’en avise à présent, ce genre d’attitude qui allait caractériser notre futur Conciliabule. La réaction de Bruno nous a tout d’abord paru bizarre, mais nous l’avons par la suite trouvée naturelle, d’autant qu’à partir de ce jour, quand nous l’appelions par son nom, détendu, il prenait son expression de tueur en série pour nous prévenir : « C’est Tête d’oreiller pour les intimes. »
C’est de lui qu’est venue l’initiative, ce matin-là. « L’Enfant à tête d’oreiller veut voir la mer », a-t-il dit tout à coup, et Montero a proposé d’aller à La Herradura, petite station balnéaire vieillotte, après Chorrillos, où se rendaient naguère certains hommes de plume péruviens pour faire la fête ou écrire des poèmes qui évoquaient le plus souvent l’océan, le sable froid, l’abandon, tout ce dont parlent nos écrivains. Nous y sommes arrivés vers midi, dans la voiture de Montero. La plupart des restaurants et des bars qui surplombaient la plage étaient fermés et semblaient plongés dans une solitude hivernale. Nous avons choisi le dernier, le plus rongé par le sel, El Nacional, et Jorge nous rappela que c’était là que Zavalita, le protagoniste de Conversation à « La Cathédrale », venait boire quelques bières avec son frère, ce qui a suffi pour que nous arrêtions notre choix sur lui. Je revois tout dans les moindres détails, comme si je regardais un film : la voiture de Montero garée face au large, le ciel ocreux de cet après-midi de novembre, la plage déserte et trois jeunes poètes à peine âgés de vingt-cinq ans accompagnés d’un nouvelliste en herbe qui s’approchent d’un bar avec l’impression que l’endroit contient l’histoire de ce qui les attend, montent un escalier portés par le plaisir rare d’être vivants et de se connaître, arrivent sur la terrasse où ils découvrent des peintures sur les murs – un gros requin qui sort de l’océan, une femme en bikini tournée vers eux et vers la mer –, la table en plastique blanc à laquelle ils vont un instant plus tard être assis devant des bières, des cigarettes et un cendrier : Santiago Montero, Bruno Lorente, Jorge Ramírez Zavala et moi.
Ce fut le premier partage mythique du manque de sommeil, du froid et de l’adrénaline due à la présentation du premier livre écrit par l’un de nous. Je ne sais plus, en revanche, combien de temps nous sommes restés là, ni comment nous sommes rentrés chez nous. Mais je revois la mer que nous contemplions en buvant et en fumant, je me rappelle nos rires, provoqués par l’image absurde d’un singe errant sur la plage et vitupérant comme un fou les vagues, avant d’apercevoir, avec ce qui ressemblait à de la mélancolie, une barque monter et descendre sur la houle à une certaine distance du rivage. Nous étions là, sans nous douter que nous allions former une famille, que nous reviendrions à El Nacional tous les ans, et nous précipiterions sur la vie qui nous attendait comme les vagues furieuses sur le rivage. Jusqu’au jour, bien après ces heures fondatrices passées à La Herradura, où Jorge Ramírez Zavala a quitté Lima pour toujours et nous a laissés orphelins.
Note
1. Poète et guérillero péruvien, mort à l’âge de vingt et un ans lors d’un affrontement
avec la police en mai 1963.
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