Tout dire
Chapitre 8
Gabriel,
Je meurs de peur et en vérité je ne sais pas encore clairement où j’en suis… je ne sais pas qui va me tuer le premier : toi, Eielson, le temps ou moi-même. Tout ce que je sais, c’est que j’ai besoin de prendre un peu de distance pour découvrir toutes ces choses en moi dont je ne sais pas exactement en quoi elles consistent. Je sais que j’ai besoin de quelques jours pour réfléchir à tout ça et que je suis encore bouleversée par la fougue de tes baisers. Laisse-moi le temps de prendre un peu d’air (et d’eau) afin de mettre de l’ordre dans mes idées et ce que je ressens. Un baiser et mille étreintes comme celles d’hier.
Fernanda
Le taxi allait traverser la ville entière, et moi, ou lui – parce que je me sentais à ce moment-là totalement différent de celui que j’avais été jusqu’alors – en était heureux. Il adorait prendre des taxis comme il le faisait à présent, avec les cheveux encore mouillés, le contact agréable des vêtements propres sur sa peau, et le regard au loin, sur le défilé des maisons et des voitures de l’autre côté de la vitre de la portière, l’esprit dispos prêt à aller où bon lui semblait sans s’inquiéter de la circulation ni de la conduite du chauffeur. Et ce soir, il avait largement de quoi réfléchir. Les maisons de Los Ruiseñores, à Santa Anita, étaient à peine éclairées par de hauts lampadaires. Combien de temps encore devrait-il les voir ? Il avait essayé d’échapper à cet endroit qu’il quittait momentanément en voiture avec l’impression d’en avoir lui-même bouché toutes les issues. Il ne pouvait en sortir. Qu’aurait dit Claudia si elle avait découvert de nuit ces parages, la route à peine visible entre ses rares éclairages jaunâtres, le raffut et le chaos au rond-point de Santa Anita ? Il voyait les amoncellements d’ordures dans les coins, les épaves humaines qui traversaient les rues, les miséreux qui s’approchaient du taxi pour vendre des mandarines, des nèfles ou du papier hygiénique, malgré l’heure tardive. Et Fernanda ? Il était tout simplement impossible de l’imaginer dans un tel endroit, même si leur étreinte d’un soir avait tout changé. Que penserait-elle du capharnaüm dans lequel il vivait ? En devinait-elle quelque chose ? Était-ce ce qui l’attirait en lui ? Il regardait l’obscurité céder la place à des lumières douces et avenantes, quand apparurent brusquement les énormes bâtisses de l’avenue Los Frutales, tout d’abord ponctuées de quelques bâtiments disparates, puis uniformes, sous la lumière puissante, stellaire, de Camacho. À cette heure, dans l’une des maisons de ce quartier, derrière le bloc où l’on voyait un mur orné de dessins des enfants d’une crèche, Spanton répétait peut-être avec ses amis les chansons désopilantes de son groupe, cette bande de lunatiques qui avait emprunté son nom à un poème d’André Breton, « Nœud des Miroirs », croyait-il se souvenir. Santiago, Jorge et lui aimaient aller à ces concerts et lancer à Spanton tous les noms d’oiseau qui leur venaient à l’esprit. Il aurait bien aimé, à cet instant-là, demander au chauffeur de faire un détour et aller chez Bruno pour le presser un peu, parce qu’il savait que le Divin Enfant arriverait en retard chez Jorge ce soir-là, comme il arrivait toujours en retard partout. Il était allé le voir la veille, pour ne pas devenir fou après le baiser qu’il avait donné à Fernanda et sa déambulation erratique aux environs de l’université. Bruno l’attendait et, en le voyant entrer, avait changé de visage.
– Que t’arrive-t-il, énergumène ? lui avait-il dit en portant la main à son front comme chaque fois que la nervosité le gagnait.
– Nous nous sommes embrassés. Elle a un amant.
– Entre, mon pote. Entre.
Bruno s’était attaché de son mieux au récit de Gabriel, qui ne lui épargnait rien de ce qu’il venait de vivre pendant les deux heures précédentes. Parfois, il avait eu un peu de mal à le suivre. Ils étaient sortis et, pendant qu’ils faisaient quelques pas, Bruno s’était efforcé de lui donner un ou deux conseils d’ami non engagé, même s’il ne savait pas à quoi s’en tenir exactement.
– Je crois que seul le Conciliabule pourra éclaircir un peu tout ça, mon pote, avait dit Spanton à un certain moment, en envoyant d’une pichenette son mégot valser sur l’avenue. C’est la seule solution.
Le taxi dépassait Camacho, s’engageait dans l’avenue Javier Prado, entre de grands immeubles, des lampadaires régulièrement espacés et de vastes jardins, et quand il atteignit le rond-point Monitor, Gabriel aperçut pendant quelques secondes les contours obscurs de l’université de Lima. Les grilles, les bancs, tout s’offrait à ses yeux comme d’habitude, sous un éclairage uniforme qui lui donnait l’impression qu’il était dix-neuf heures et qu’il quittait la salle où Estrada dirigeait ses séances de travaux pratiques, pour aller retrouver Fernanda. Il avait tellement désiré ce qui s’était passé entre eux la veille, et maintenant, il éprouvait une étrange angoisse et une joie que lui seul pouvait comprendre. Fernanda et lui. Ils s’étaient trouvés et étaient tombés amoureux l’un de l’autre à leur manière sur le campus qu’il avait arpenté tant de fois en compagnie de Santiago Montero, quand il ne pouvait même pas envisager la possibilité de sortir avec une fille. Il se remémorait à présent les moments forts de ce qui s’était passé la veille et se demandait quelles conclusions il pouvait en tirer. Que signifiait ce besoin impérieux d’avaler des litres d’eau, de fumer des paquets entiers de cigarettes, comment interpréter les tremblements de Fernanda, ses yeux noyés de larmes ? Il soupçonnait que quelque chose qui ne dépendait pas de lui mais le concernait se décidait quelque part dans la ville, là où se trouvait Fernanda. Elle pouvait être en train de régler ses comptes ou simplement de trembler, encore émue par la force de leurs baisers, et lui, le visage collé à la portière du taxi qui longeait la Vía Expresa et prenait le tournant de Barranca, se demandait de nouveau ce qu’il devrait faire les jours suivants. Lui écrire ? Attendre ? Combien de temps ? Santiago et Bruno, ses amis, pourraient apporter des réponses à ces questions. Étaient-ils déjà ensemble chez Jorge ? Pour eux trois, tout avait tellement changé avec les années. Ils avaient quitté le toit familial, alors que lui avait dû regagner le sien après sa démission. Il n’avait eu que deux liaisons, et jamais encore ne s’était senti obnubilé par un désir pareil à celui que lui inspirait Fernanda. Il réfléchissait profondément à tout ce qui différenciait son expérience de celles de ses amis quand il vit apparaître les maisons de Miraflores dans la montée de l’avenue du 28 de Julio, les ombrages des maisons de Reducto, le pont qui menait à Barranca. Son mobile sonna et il sursauta. Il regarda qui appelait et sourit.
– À quelle heure penses-tu te pointer, créature ? dit la voix de Santiago.
– Dans cinq minutes. Je suis à Miraflores.
– Grouille-toi, nous sommes ici, avec Jorge, en train de spéculer sur tes amours avec la fille folle.
De tous les Conciliabules, celui qui allait suivre serait aussi celui dont il se souviendrait le mieux, parce qu’il allait enfin en être le personnage principal, lui et sa relation avec Fernanda allaient fournir matière aux spéculations, à la fantaisie et aux railleries des autres. Jusqu’alors, tout avait presque toujours tourné autour de Santiago ou de Jorge, et si Spanton se plaignait de la solitude à laquelle les dieux l’avaient condamné, mais apportait les récits de ses amours contrariées si peu souvent payées de retour, cette fois, c’était lui qui arrivait avec une histoire d’un autre genre. Lisboa riait : tout coincé qu’il était, et malgré ses chaussures en daim, il avait embrassé une fille. Pour une fois, il avait une bonne histoire à raconter à Jorge, Santiago et Bruno, une histoire à laquelle il avait lui-même peine à croire, mais qui était passionnante et allait les rapprocher, parce que, au Conciliabule, il s’en aperçoit maintenant qu’il l’écrit, même si chacun vivait des expériences différentes et avait sa façon particulière de s’inscrire dans le temps et dans le « temple de l’idiotie et de la régression », comme l’avait appelé Spanton le fondateur, ils étaient égaux.
La vue du Puente de los Suspiros à sa droite renforça son envie de retrouver au plus vite ses amis. Il était à Barranca, dans la rue Ayacucho, devant la façade de la résidence Villa Teresa. Il pressa le bouton de l’interphone et fut heureux en entendant les voix de ses cinglés d’amis : « Qui frappe à ma porte ? Serait-ce là l’organe vocal de Lisboa ? De ce fol de Lisboa ? L’ami des filles folles ? », excités par quelque chose de plus fort que l’alcool. Gabriel descendit l’escalier qui longeait le bâtiment de la résidence, au bas duquel il trouva, dans la cour, Santiago et Jorge qui venaient vers lui pour l’embrasser, hilares, et lui demander dans quel guêpier il s’était encore fourré, s’il était vraiment accro à la roulette russe, puis ils entrèrent dans la maison, et il retrouva avec plaisir la pièce, les lumières des lampes, les hauts plafonds, découvrit les boissons posées sur la table en bois, et la question rituelle fusa : avait-il apporté des clopes ? (il en avait deux paquets dans ses poches), puis, en parlant fort et en même temps, ils voulurent tout savoir de son aventure, si la petite était chouette, si elle était aussi givrée qu’elle semblait l’être, s’ils avaient dépassé le stade du pelotage. As-tu remporté la victoire, Lisboa ? Fernanda qui ? Parle, Lisboa, ne fais pas le con, n’attends pas Spanton, même s’il est maintenant ton confesseur, cette folle de Spanton avec lequel tu es maintenant toujours fourré, vous devez sans doute écouter du trash metal main dans la main, comme deux satanistes énamourés. Un rhum-Coca ? Je suis sûr que Spanton te prépare des petits verres chez lui en te montrant des vidéos
d’exécutions d’esclaves au e XVIII . Spanton, le malade qui se fait toujours attendre. Où diable est ce Spanton sans lequel ce foutu Conciliabule ne peut avoir lieu ? Jorge se sert un autre rhum et lui en apporte un, puis, avec Santiago, exige des dates, des détails, veut qu’il raconte l’histoire qu’il a déjà racontée par le menu à ce traînard de Spanton, et alors Gabriel prend une gorgée d’alcool, va dans la cour avec eux, s’assoit dans un des fauteuils d’osier, allume une cigarette et retrace son histoire avec Fernanda, des premiers contacts pendant les séances de travaux pratiques jusqu’au baiser de la veille dans le centre commercial, et il récite même par cœur le dernier message de la jeune femme. Santiago déclare alors, amusé, que c’est un cas typique de folie puérile, tout colle, toutes les expressions, les symptômes sont formels : c’est un cas flagrant de démence infantile : une gamine paumée qui de toute évidence ne sait pas ce qu’elle veut, dont le foyer est un enfer, qui se cherche sans se trouver en essayant de ménager la chèvre et le chou, et qui a besoin de la présence salvatrice du brave mec qu’est l’énergumène. Il connaît parfaitement l’affaire parce que Viviana était comme ça. Cette Fernanda est-elle vraiment aussi belle que le dit Spanton ? Aurait-il pu la voir à l’université ? Ah, s’exclame Jorge, mon Lisboa enfin grand, qui l’eût cru, mon Lisboa et ses chaussures de cardinal, ou d’évêque ou de monsignore. Ou de ce que l’on voudra. Qui eût pu croire que ses chaussures de cardinal le mèneraient un peu plus loin que cette paumée de Claudia, la pauvre fille. Sur ce, Santiago se lève, va remplir les verres et revient, lui et Jorge sont heureux de le voir heureux, veulent savoir si cette petite lui plaît vraiment, et Gabriel leur dit tout ce qu’il a sur le cœur, il sent la force du rhum dans sa gorge, malgré le Coca-Cola. Montero lève son verre et fait la déclaration impressionnante qu’il y a encore des femmes assez innocentes sur Terre pour être éblouies par l’énergumène, pire encore par le super-énergumène qu’est Lisboa. Lisboa le grand ! Lisboa le regarde et rit, il pense à Fernanda pendant qu’il la leur décrit, à ses grands yeux, à ses bras délicats, il baisse les paupières et la voit dans son corsage blanc, avec son sac orné d’un dragon brodé, puis il entend Jorge lui dire qu’il n’est qu’un pédé pour avoir gardé tout ça pour lui et tout venir cracher comme ça d’un coup, et Santiago se remet à lui donner des conseils inutiles, et commence à s’en prendre à Jorge, qui suggère à Gabriel d’appeler tout de suite la petite, de lui dire qu’il l’adore, sans attendre, alors Santiago décrète que Jorge est ravagé, qu’il ferait mieux de se taire, et dit à Gabriel qu’il faut d’abord qu’il soit sûr de ce qu’il veut et de ne l’appeler que quand il le saura, sur quoi il lui tape une clope et demande ce qui se passe pour que Spanton ne se montre pas, et tous les trois s’exclament : oui, merde, pourquoi, foutu Spanton ? et quelques instants plus tard la sonnerie de l’interphone se fait entendre, Spanton s’annonce, Jorge lui ouvre, Bruno descend l’escalier et arrive dans la cour en dansant comme toujours d’une façon à la fois ridicule et géniale, il saute sur une chaise, lève les bras comme une rock star à la fin d’un concert, le regard allumé, puis, les mains tendues, d’une voix théâtrale, leur ordonne de s’agenouiller devant leur dieu qui est venu, leur dieu, leur père, leur seigneur et maître Spanton Spandokrátor de Spantlandie, puis Gabriel le revoit porter une cigarette à ses lèvres de son geste si singulier, comme s’il voulait faire disparaître la clope entre les énormes doigts de sa main. Ensuite, tous le voient montrer du doigt Lisboa et dire que celui qui est là n’est rien de moins que lui-même en la personne de sa fidèle brebis, Lisboa. Avez-vous, ostrogoths que vous êtes, écouté son histoire ? Spanton, qui est le créateur de tout ce qui affecte l’univers des énergumènes et le connaît depuis longtemps, l’a entendue en confession et avec force méditation, fait-il en clignant de l’œil, après avoir élucubré dans le meilleur style de Lisboa, il veut annoncer à la communauté des animaux inachevés venus ce soir dans son église que malgré sa nature d’insecte désarticulé, d’esclave de l’amour, d’enfant du Roaccutane, le sujet Lisboa a dépassé sa condition d’invertébré, son comportement de crapoussin, et a agi avec quelque humanité, s’est conduit comme un homme sans en être un et, prodige, a embrassé une femme qui s’est laissé faire. Sa Divine Grâce l’Enfant Spanton a parlé, une salve d’applaudissements se fait entendre, il ferme les yeux, porte la clope à son bec et dit qu’il propose à la communauté du Conciliabule d’accorder à cet énergumène non pas les palmes académiques mais les palmes énerguméniques, récompense suprême de l’académie de la honte. La proposition est accueillie par de nouveaux applaudissements, et l’assemblée, avec bien des cris et gesticulations, demande au lauréat de monter sur le podium pour s’y fendre d’un petit discours, si bien que Gabriel se lève de son fauteuil d’osier et monte à la tribune qu’a occupée Spanton, du haut de laquelle il voit ses trois amis qui l’encouragent, se regardent, lèvent leur verre. Il entend Spanton lui dire que s’il couche avec la petite il aura droit à une distinction non pas honoris causa mais horroris causa, beaucoup plus prestigieuse que la première.
Maintenant qu’il se souvient et écrit à la troisième personne, Gabriel se rend compte que, lors de ces grandes performances du Conciliabule, il y avait quelque chose d’abyssal dans le fait que nul autre que lui ne se souciait de tout mémoriser, ce qui le conduisait, soucieux comme il l’était de bien saisir tout ce qui se passait pour pouvoir le raconter un jour, à ne rien trouver d’amusant à dire au profit des autres, ni à être aussi drôle et brillant qu’eux quand ils s’abandonnaient à l’improvisation. Il était donc là, sur ce podium, et en entendant leurs encouragements, il prit enfin la parole et se lança dans un discours formel qu’interrompaient les vivats et les applaudissements : ému par leurs félicitations, il dit que mériter les palmes horrorifiques était un véritable honneur, il remerciait l’académie pour cette distinction, sa tante et son oncle qui seraient si heureux de l’apprendre, son père qu’il ne connaissait même pas, Jorge Ramírez Zavala, source d’inspiration et de détresse, Santiago Montero, guide lamentable dans le carnaval de la puérifolitude, et Spanton, parce qu’il est ce qu’il est. Ému par les applaudissements, il vit le Divin Enfant venir vers lui, puis ils le soulevèrent par les jambes et le portèrent comme un arbre de Noël dans la cour de la résidence. Ils rentrèrent dans la maison, burent encore du rhum, fumèrent et, l’excitation retombée, Gabriel leur raconta tout ce qu’ils ne savaient pas encore.
– Et lui ? dit Jorge. Tu ne nous as rien dit de lui.
– Comment ça, lui ?
– Ton rival. L’amant de la petite. Qui est-ce ? Que fait-il ?
Il avait complètement oublié le type en question et eut besoin d’un autre verre : le rhum terminé, on passa à la bière. Il prit une canette et l’ouvrit en essayant de se rappeler ce que Fernanda lui avait raconté à la cafétéria, le jour où elle avait été bouleversée par le coup de téléphone intempestif. Il s’appelait Rafael, leur dit-il, il avait presque le même âge que lui, c’est-à-dire vingt-six ans, sa liaison avec Fernanda durait depuis quatre ans. « Encore un pédophile », lança Spanton en rigolant. « Il a été le premier », dit Santiago, plus sérieux. « Oui », a confirmé Gabriel. « Ça devient plus compliqué, s’il a vraiment été le premier. » « Laissez-le parler. » Une de ses amies du collège – tenu par des sœurs anglaises –, la propre sœur de ce Rafael, leur avait arrangé le coup. Elle commençait son second cycle du secondaire et lui était à l’université. Qu’étudiait-il ? Le droit. « Ça n’augure rien de bon. » « Et comment est-il ? » Selon Fernanda, c’était un type normal, qui aimait beaucoup les voitures et plus ou moins les études. En fait il voulait les laisser tomber et se lancer dans les affaires, elle ne savait pas lesquelles exactement. Le problème, c’est qu’il était violent, cherchait querelle aux hommes sous le moindre prétexte, il suffisait qu’ils regardent Fernanda avec un peu d’insistance, même s’il s’agissait d’amis, ou montrent un peu d’affection pour elle. « Il se bat bien ? » Il avait été champion de judo aux jeux interuniversitaires panaméricains.
– Merde ! lança Montero, dont les traits semblèrent devenir plus anguleux. Il pourrait te casser la gueule.
– Et comment traite-t-il la petite ? lança Spanton qui avait recouvré son regard très froid, presque assassin.
Mal. Ou plutôt assez mal, poursuivit Gabriel. Un jour qu’ils étaient sortis ensemble, le type l’avait appelée plusieurs fois pour l’engueuler violemment. En disant cela, Gabriel revoyait Fernanda, son regard irrésistible posé sur la tasse de café fumant, ses lèvres entre lesquelles montait doucement la fumée de la cigarette, sa main posée sur son cou, comme d’habitude. Rafael pouvait aussi être tout le contraire, poursuivit-il, un type prévenant, sentimental, qui envoyait souvent des fleurs à Fernanda, lui écrivait, bref, il l’avait séduite quand elle était encore au lycée et rêvait d’avoir un amoureux, c’est avec les années qu’était apparu son côté sombre, lors de crises de jalousie incontrôlées. « Comment ça ? Que lui fait-il ? » Fernanda lui avait dit que Rafael était un de ces types qui veulent toujours tout savoir, ne peuvent souffrir de perdre la face devant les autres, refusent de laisser percer la moindre vulnérabilité et ne tolèrent pas d’être critiqués par leurs proches. « Un chieur ! » s’écria Montero. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, reprit Gabriel, mais Fernanda est une grande lectrice et elle écrit assez bien. Ce Rafael dénigre tous les livres qu’elle veut lire. « Un con ! » « Une fille folle tyrannisée par un con ! » Quand ce zigue avait su qu’elle avait pris un café avec un ami qui avait été son professeur, il était un jour allé à l’université avec l’intention de lui dire deux mots, de le menacer, de lui tomber dessus à bras raccourcis. Même au volant, il ne lâchait pas la main de la petite, écrasait le champignon, roulait à tombeau ouvert et, quand elle hurlait de peur, il braquait à fond pour déraper et faire tourner le véhicule sur lui-même. Il avait une arme dans la boîte à gants, mais elle ne l’avait jamais vu s’en servir.
– Ce type est un enfant de putain, dit Jorge.
– Une saloperie, dit Santiago.
– Un maquereau, renchérit Spanton, en les regardant fixement, les traits défaits. Un fucking bastard. Un fucking pimp.
– Et il plaît à la famille ?
– Il semble bien que oui. En plus d’être avocat, il a fréquenté la même université que le père de Fernanda.
– C’est-à-dire que nous avons affaire à un avocat avec voiture, détente rapide, cartes de crédit et tours de cochon à la demande.
– Et toi, qui es-tu, Lisboa ? intervint Jorge.
– Pour le moment, un écrivain de nouvelles, fit Santiago, prenant sa défense. De nouvelles inachevées qui n’existent que dans sa tête de robot.
– Écoute, Lisboa, c’est plus grave, cette fois, que tes énergumènes ici présents ne l’imaginaient, dit Bruno. Quand ce mec s’exerçait déjà au tir à l’université du père de Fernanda, tu mangeais des sandwiches au thon dans ton université publique de San Marcos, avec les maigres ressources que les dieux t’ont octroyées. Tu as accompli une prouesse, tu as damé le pion à un mac en te servant de tes moyens de phénomène, avec tes chaussures en daim, ton langage mesuré au cordeau, c’est ce que j’appelle de la justice poétique. Nous en avons tous par-dessus la tête des ruffians qui nous tombent sur le râble à tous les coins de rue et qui considèrent toutes les femmes comme partie de leur cheptel. Tous, nous sommes tous concernés d’une manière ou d’une autre par cette histoire, nous, olibrius sensibles et divagateurs, qui avons tous été victimes du totalitarisme du ruffian, et te voilà à présent devenu le vengeur fait homme qui est à deux doigts de souffler sa copine à un véritable enfant de pute. C’est de la grandeur, ça, Lisboa ! Du haut de son trône céleste, Spanton te salue et s’enorgueillit de tes pas de créature inconsistante qui rétablit la justice dans le monde. Mort aux ruffians et à leurs bagnoles qui gazent à cent vingt kilomètres/heure ! Bénie soit l’ère ostrogothique ! Que soit sur-le-champ accordé un doctorat horroris causa à Lisboa !
Spanton se leva en agitant les bras, Santiago et Jorge l’imitèrent, les vivats se succédèrent, et ils s’embrassèrent une nouvelle fois. Les bières défilèrent, et avec elles les clopes, la musique ne tarda pas à envahir la maison. Il ne restait plus qu’à passer au déroulement habituel du Conciliabule : musique à tue-tête – Charly, Lennon, Pulp, James, Echo –, blagues épouvantables, cris et chants sur la terrasse, encouragements lancés pour aller continuer de boire ailleurs, alors même qu’il est maintenant très tard, il ne s’agit plus que de prendre la voiture et de faire un truc, autre chose. Allons au Sargento ! Allons à l’Eka ! Allons à El Averno ! Pas question de finir chez Spanton ! Spanton veut voir du cul ! Allons aux putes ! Allons chercher la poulette de Lisboa avenue Roca y Boloña !
Maintenant que tu revois cette nuit-là, tu peux rire, rire de ta façon d’allumer la énième cigarette, de dire après eux : Oui, allons avenue Roca y Boloña, rire de la crainte qui t’envahit en dépit de l’alcool quand tu entends Ramírez Zavala te lancer que si tu n’y vas pas cette nuit tu n’iras jamais la chercher et quand tu t’aperçois trop tard que Jorge a tourné les talons et que Santiago et Bruno sont déjà en train de monter l’escalier de la Villa Teresa, quand tu te dis qu’ils sont réellement givrés, et leur crie en levant la tête que tu n’es même pas sûr qu’elle habite là, dans cette avenue, à l’endroit où elle a demandé au taxi de la conduire, et qu’ils te répliquent que c’est juste pour se faire une idée de l’endroit où elle vit, allons, allons, Lisboa, le Conciliabule te couvre de lauriers, il écoute ton histoire, il partage ta douleur, ta victoire sur le maquereau et c’est comme ça que tu le remercies ? Jorge est dans la voiture, toi aussi, à ton côté Bruno dit qu’il veut aller à La Aurora, à Miraflores, et Montero insiste : Allons par là, avenue Roca y Boloña, à moins que tu n’en aies pas le courage, Lisboa ! Tu t’avises alors qu’il y a des bières aux pieds de Spanton, tu en prends une et avales une gorgée quand la voiture quitte en catastrophe Ayacucho, Santiago conduit comme un manche, tous rient et crient par les portières de la tire qui n’avance pas sans peine dans le parc puis accélère à Grau, puis dans l’avenue Reducto jusqu’à Miraflores, et quand les vitres des portières s’abaissent les énergumènes crient et pendant une fraction de silence Santiago te demande si la petite est très friquée et tu lui réponds que tu n’en sais rien, sur quoi Spanton déclare que si elle vit là où je l’ai dit, je suis foutu, et Santiago ajoute : Tu devrais te pisser dessus de peur si tu savais où se trouve cette fichue avenue et tu ne voudrais même pas le savoir ni le voir de tes yeux, mais ils ne t’écoutent déjà plus, crient des trucs que tu n’arrives pas à comprendre et saluent les rares passants encore présents, puis la voiture valse sur l’avenue Benavides, le panorama de la ville semble interrompu, il file sans continuité, et tu sens soudain dans le goût de la bière qu’une peur subsiste en toi, une peur et le désir de t’éclater comme ils le font. Tu veux mourir, Lisboa ? Et si le père de la petite a aussi des armes, des fusils de chasse ? Ces types-là en ont tous, depuis l’époque du Sentier lumineux, certains ont même fait poser des mines dans leur jardin. Au minimum, ils ont des clebs, des molosses qui vont te sauter dessus dès que tu auras mis le pied dans la baraque. Tu es fou, Lisboa. Où crois-tu aller comme ça ? Que crois-tu devoir faire et contre qui veux-tu te battre ? Qui sont tes rivaux ? Il y avait dans la voiture trois cinglés qui s’amusaient à te tourmenter, riaient, prenaient plaisir à jouer avec toi, mais c’était toi qui allais devoir faire face à tout ce qui se présenterait les jours suivants et c’était à cela que tu pensais pendant les rares et brefs moments d’accalmie, c’était toi qui avais peur, cette nuit-là, une peur qui déformait ta façon de voir le panneau qui indiquait Roca y Boloña, les maisons qui étaient au moins trois ou quatre fois plus grandes que la tienne, les grilles qui séparaient les jardins et leurs garages, les hautes fenêtres qui donnaient sur des pièces tout confort dont pas une n’était éclairée, et tu désirais alors que l’une d’elles s’illumine et que Fernanda s’y montre en entendant le chahut qui venait de la voiture, qu’elle se rappelle ton existence, apprenne que tu avais raconté à tes amis tout ce qui s’était passé entre vous, parce qu’elle comptait pour toi. Brusquement, tout t’était égal et tu t’es laissé aller. Vous étiez arrivés à la hauteur de l’avenue qu’elle avait indiquée au chauffeur. Santiago, Jorge et Bruno avaient sorti le torse des portières et criaient à pleins poumons des idioties. « Écoute mon ami Lisboa, c’est un olibrius, mais il a bon cœur ! » lança Santiago. « Ne fais surtout pas ça ! Mets-toi à couvert pendant qu’il en est encore temps ! » ajouta Jorge. « Lisboa a été dûment exorcisé, et par Sa Divine Grâce Spanton ! » conclut Bruno. La voiture file entre les maisons, dans aucune d’entre elles ne brille la moindre lumière, sinon celle des pavillons des gardiens, et tu aimerais qu’elle défonce les palissades, aille s’écraser contre une maison, que toute la famille de Fernanda se réveille et sache que tu es là, et tant pis pour Fernanda si ça la gêne et qu’elle préférerait que l’on ne sache rien de toi, tu es à l’abri dans cette auto, sous la bonne étoile du Conciliabule, et plus rien d’autre ne compte, ce que tu rappelles à tes amis en te mettant toi aussi à crier, peu t’importe que Fernanda te voie ou pas, que son mec te découvre et te rompe tous les os, rompe tous les os de tes amis, l’un après l’autre, parce qu’il est clair qu’en ce moment Fernanda ne compte pas, ni elle, ni son message, ni son amant, ni la possibilité d’une union entre vous, un jour proche ou lointain. Dans cette voiture, il y avait trois énergumènes qui veillaient sur toi et qui, en dépit de leurs divergences toujours plus affirmées, étaient soudés à toi, ivres avec toi, et ces trois-là tu ne les perdrais jamais, ce dont tu étais alors absolument certain. Voilà pourquoi tu as toi aussi sorti ton torse par la portière, ta bière à la main, et tu t’es mis à crier à toutes les maisons du quartier, avec toute la maudite colère qui te tenait, que le Conciliabule vivait en toi, et qu’ils devaient se réveiller, tous, vieux cons et vieilles crevures, pour apprendre que le Conciliabule était éternel. Réveillez-vous, nom de Dieu. Vous m’entendez ? Éternel.
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