Tout dire
Chapitre 7
Après la fin du long hiver spantien, les quatre amis cessèrent de se voir parce que celui qui disparut cette fois fut Bruno, le véritable lien entre eux, leur seul garant, alors trop occupé par l’expérience amoureuse pour veiller comme il l’avait toujours fait sur ses ouailles. Son absence les dispersa, et les premiers temps elle affecta beaucoup Lisboa. Mais elle le força à affronter ce qu’il s’était donné pour but depuis longtemps et ce à quoi il s’était dérobé au cours des dernières années. N’était-il pas vrai qu’il sentait quelque chose en lui et désirait l’extérioriser ? Ne voulait-il pas écrire un livre ? N’avait-il pas tout abandonné pour ça ? Il se promit qu’une fois l’année universitaire terminée, une fois libéré de ses obligations, il s’enfermerait dans sa chambre et n’en sortirait plus avant d’avoir trouvé sa satanée voix. Rien d’autre ne justifiait son existence et, à vrai dire, il n’avait rien d’autre sur quoi s’appuyer. Mais il allait tout mettre en jeu, et si au cours des semaines à venir il parvenait à trouver son style, s’il accédait à une forme narrative traduisant ses émotions et ses idées, alors tout, absolument tout ce qu’il avait fait de sa vie – renoncer au journalisme, retourner à Santa Anita, rompre avec Fernanda –, acquerrait un sens, donnerait une portée à son existence, sans quoi… Lisboa ne voulait même pas envisager cette possibilité. Il fallait s’enfermer, se retirer du monde, suspendre le cours de sa vie en société ou la contenir pour engendrer un nouveau courant, le sien, fait de mots.
Pendant les deux mois suivants, il se consacra corps et âme à ce qu’il considérait comme sien. Il se soumit à un régime de stricte austérité, et éloigna de lui toutes les pensées qui pouvaient menacer sa concentration. Bataillant durement contre ses peurs, il réussit à passer devant l’ordinateur plus d’heures que jamais. Il put alors se rendre compte qu’il y avait en lui une chambre pleine de meubles et d’objets, mais plongée dans l’obscurité la plus complète, et qu’il n’arrivait pas à trouver l’interrupteur.
Comment se lancer dans une narration ? Par où commencer ? Gabriel le savait : il devait écrire sur un sujet qu’il connaissait bien et ses efforts devaient tendre entièrement vers une phrase qui ne chercherait à être ni belle ni bien timbrée, mais « authentique » et contenir réellement une vérité. Même s’il se demandait comment diable définir la « vérité ». Pendant les heures qu’il passa devant l’ordinateur au cours du premier mois, il écrivit plusieurs premières phrases avec l’espoir qu’elles mettraient sur la bonne voie l’histoire de l’amateur de films pornographiques, mais il lui sembla que pas une seule d’entre elles ne contenait le moindre brin d’authenticité. Toutes – il le sait à présent – cherchaient à paraître prestigieuses ou savantes, et c’est sans doute pourquoi aucune ne lui semblait convaincante. Après de nombreuses tentatives, par peur, ou pour s’épargner la déception que supposait l’échec, il s’accrocha à l’un de ces débuts, à partir duquel il se mit au travail avec ténacité. Assis huit ou neuf heures face au moniteur, sans discontinuer, il se donna pour mission de faire progresser à marche forcée une histoire en laquelle il ne croyait que par moments, quand il mettait dans les mots une conviction qui se dérobait et se forçait à reprendre le récit sur un ton nouveau, ou d’un point de vue différent chaque fois qu’il le sentait capoter.
Était-ce cela, écrire ? Sentir cette tension dans le dos, ce poids sur les épaules, aussi épuisants que si l’on tenait à bout de bras une lourde machine ? Si l’écriture n’était rien d’autre qu’abnégation et entêtement, serait-il alors un véritable écrivain, celui qui laisse de côté toute gratification pour s’enfoncer dans le devoir et attendre pour toute satisfaction le résultat d’une simple accumulation de travail ? Quand il arrivait à des impasses dans les diverses versions sur lesquelles il travaillait et, exténué, enregistrait et quittait un fichier Word, seuls le cendrier plein de mégots et la lassitude mentale lui indiquaient qu’une nouvelle journée de travail s’achevait. Il n’éteignait la machine que les cervicales et le dos endoloris, mais avec l’espoir que ce sacrifice finirait par prendre sens. Le temps sembla lui donner raison. Après quelques semaines de travail acharné, Lisboa avait maigri de deux kilos et nourrissait un vague sentiment qu’il prenait pour de la satisfaction. Il tenait aussi une nouvelle. Ce à quoi il ne s’attendait pas, c’était à la réaction qu’eut son premier lecteur, après l’avoir lue.
– La dernière phrase me plaît, dit Santiago Montero. La dernière phrase est bien.
En entendant ces mots, Lisboa aurait donné n’importe quoi pour que la terre l’engloutisse. Il était arrivé à La Nación au milieu de l’après-midi avec une disquette et d’immenses espoirs, après avoir appelé Montero pour lui demander de bien vouloir lire sa nouvelle. Quand celui-ci ouvrit le fichier et vit qu’il s’agissait d’un seul paragraphe de plus de vingt pages de format A4, il craignit le pire, et ne put réprimer une légère expression d’angoisse en regardant le papier sortir de l’imprimante de son bureau. Menton en main, sans quitter des yeux les feuilles encore tièdes qu’avait lâchées la machine, il se mit à lire sous le regard fixe de Lisboa. Ce qu’il découvrit pendant cette petite demi-heure de lecture fut la création incontrôlée d’un fou ou d’un fanatique : un récit tendu dans lequel l’auteur – moi – avait désespérément essayé d’obtenir des effets dramatiques et de transmettre des émotions profondes dans un austère cadre moral en une interminable succession de recours à des techniques qui finissaient par corseter l’histoire jusqu’à l’étouffer complètement. Plus tard, quand Santiago put livrer librement son sentiment, Lisboa comprit que son texte était une somme de phrases assez bien écrites, mais qu’entre elles, entre les lignes, il n’y avait rien ou plutôt, comme le disait Ramírez Zavala, « rien de vivant ». Seulement une forme d’urgence avec, dans ses soubassements, une lointaine lumière qui clignotait sous le langage. Une ville cachée, ensevelie sous d’épaisses couches de phrases et de mots pour la plupart creux, et qu’il fallait exhumer. Mais rien de tout cela ne fut dit cet après-midi-là, à La Nación, pendant que Santiago lisait, perplexe, l’inextricable phrase-paragraphe-nouvelle que son ami avait soumis à son jugement. Dans ce texte, il était bien difficile de reconnaître un homme solitaire qui entrait dans un cinéma porno, assistait à une protestation des spectateurs contre le film, à laquelle il finissait par se joindre. Une fois leur objectif atteint, quand la projection s’arrêtait et que les lampes de la salle s’allumaient, les spectateurs se regardaient, se reconnaissaient et manifestaient une solidarité qui disparaissait quand les lumières s’éteignaient et qu’un nouveau film commençait. Au bout d’un moment, l’homme se rendait compte qu’il était seul dans la salle, se recroquevillait dans son fauteuil, puis, honteux, finissait par sortir par la porte de secours pour n’être vu de personne, marchait dans la rue comme s’il n’avait jamais mis les pieds dans cette salle et avait passé tout l’après-midi dans le centre de Lima jusqu’à la tombée de la nuit « quand le soleil se décroche à toute allure ».
– La dernière phrase me plaît, dit Montero au bout d’un moment en rompant le silence. La dernière ligne est bien. Il y a en elle de l’inspiration, ce soleil qui « se décroche à toute allure » me semble vivant. Je ne veux pas dire que c’est une bonne phrase en elle-même, mais c’est comme si tu t’étais un peu lâché, là, que tu donnais libre cours à quelque chose, ce que tu n’as pas fait avant.
Lisboa acquiesça timidement et, changeant de sujet, il commenta la disparition de Spanton et la fin du Conciliabule, après quoi il posa une question plutôt bête sur Lorena, alors qu’il n’avait qu’une envie : quitter Santiago et partir en courant. Quand il fut suffisamment loin du journal, il lança les feuilles sur lesquelles était imprimée sa nouvelle contre un mur couvert d’affiches et les piétina avec une rage et un emportement qui lui furent peut-être salutaires.
C’est alors qu’il entreprit consciemment et délibérément la quête de sa liberté. Ses conversations avec Montero et avec Ramírez Zavala lui permirent de comprendre plus clairement quelles étaient ses faiblesses : le manque de fluidité et de naturel, l’absence évidente de tout plaisir d’écrire. Comment y remédier ? Comment obtenir la liberté et la spontanéité qui lui manquaient ? La seule chose dont il était sûr maintenant était que son travail allait consister à découvrir une clef qui lui permettrait de libérer ce qu’il avait en lui et le faire jaillir naturellement dans la direction qu’il voudrait. Ces nouvelles préoccupations en tête, il relut quelques-uns de ses livres préférés et constata qu’il y avait en tous un écrivain qui essayait de capter par le langage un bouillonnement d’idées, de sensations et d’images qui semblaient jaillir d’un endroit secret et précis. Oui, mais lequel ? Quelle roche devait-il attaquer au piolet pour faire jaillir la source ? Aucun livre ne le lui révélerait, et Lisboa commençait à haïr tous les créateurs qui gardaient si jalousement pour eux la clef de leur œuvre. Quelle était la sienne ? Comment la reconnaîtrait-il ? Se présenterait-elle à lui sur l’écran de l’ordinateur ou ailleurs ? Et dans quel contexte ? Gabriel se sentait parfois véritablement désorienté, et il perdait alors la foi ; puis il se consolait en se disant que se poser ce genre de question était peut-être la véritable manière de se rapprocher de l’écriture.
Autour de lui, les choses se succédaient à une vitesse vertigineuse, pendant qu’il finissait d’écrire une nouvelle dans la solitude de sa chambre. Il avait essayé de reprendre le récit sur l’amateur de cinéma porno, mais il avait vite compris qu’il n’y parviendrait pas et il s’était rabattu sur celui des deux frères qui allaient pour la première fois à Miraflores. Il le rogna complètement, essaya de le débarrasser de toutes les épithètes prétentieuses et des phrases inutiles qui, il s’en rendait maintenant compte, empêchaient l’histoire de toucher le lecteur. Après quelques jours pendant lesquels le travail lui sembla couler plus facilement, il crut tenir une autre nouvelle dont il peinait à se détacher pour pouvoir la juger d’un œil critique. Il savait, en revanche, qu’elle était meilleure que ce qu’il avait fait lire à Santiago quelques semaines plus tôt. Si bien que le jour où Jorge leur envoya un mail pour une nouvelle réunion du Conciliabule, Lisboa décida d’apporter un tirage de la nouvelle à ses trois énergumènes d’amis.
Ils se donnèrent rendez-vous au Mochileros, un bar de l’avenue Pedro de Osma, à Barranco, un jeudi à vingt-deux heures. Impatient – il avait glissé les tirages dans la poche de son veston –, il arriva avec dix minutes d’avance, ce qui n’était pas dans ses habitudes, acheta des cigarettes et fuma dans la rue en les attendant. Ce fut ainsi qu’il aperçut, adossé à un arbre, Santiago Montero qui le regardait mais ne le saluait pas, ce qui lui parut curieux. Depuis combien de temps Santiago l’observait-il ? La lumière des hauts réverbères de l’avenue éclairait ses traits, et en s’approchant, Lisboa remarqua ses yeux comme enfoncés dans leurs orbites, sa pâleur, et ses lèvres serrées.
– Quelque chose ne va pas ?
– Entre Lorena et moi, c’est fini, répondit Santiago.
Gabriel ne put en croire ses oreilles.
– Comment ça, fini ?
– Oui. Tout est fini.
Aujourd’hui encore, Gabriel a du mal à saisir ce qui s’était réellement passé entre eux, à comprendre comment cette liaison qui paraissait si réelle, équilibrée, naturelle, et qui laissait présager une longue vie de couple, avait pu s’évanouir du jour au lendemain. La dernière fois qu’il était allé les voir, ils avaient l’air de s’entendre à merveille, tout semblait parfaitement à sa place, et depuis longtemps, chez eux : la petite table avec sa plaque de verre, la caisse de sable pour le chat, les meubles en matière recyclée et les objets artisanaux que Lorena rapportait de ses voyages à l’intérieur des terres pouvaient-ils être effacés comme s’ils n’avaient jamais existé ? Gabriel n’en revenait pas, et Santiago pas davantage. Plus tard, lors de promenades dans une Lima attiédie par les premiers souffles de l’été, Santiago lui parlerait des armes imperceptibles que recèlent les tiroirs des nids d’amour, des blessures que ceux qui s’aiment s’infligent sans le vouloir, de l’usure du temps.
– Tout est fini, répéta Montero.
Gabriel put seulement lui suggérer d’entrer dans un bar et de prendre une bière. La confidence avait dressé entre eux un mur de verre à travers lequel ils pouvaient à peine se regarder. Jorge Ramírez Zavala arriva un quart d’heure plus tard. Santiago Montero resta silencieux et Jorge en profita pour leur confier son projet de quitter le Pérou.
Alejandra cherchait le moyen de démissionner de La Industria auquel elle collaborait depuis un certain temps, parce que, comme lui, elle en avait par-dessus la tête des conditions dans lesquelles les journalistes devaient travailler dans ce pays. Comme ils voulaient faire quelque chose de radicalement différent, elle avait commencé à explorer des possibilités à l’étranger et était tombée sur une maîtrise en gestion culturelle proposée en Espagne, opportunité parfaite pour obtenir un visa d’étudiant et se faire une place sur le marché du travail de ce pays. Elle était parvenue à ses fins et avait été admise à l’université de Barcelone, où elle devait se rendre dans deux mois pour s’installer avant le début des cours. Oui, ils avaient longuement discuté de tout ça, et il voulait justement leur en parler. En considérant les choses calmement, ils étaient arrivés à la conclusion que si elle partait seule, leur relation s’arrêterait là. La décision ne se fit pas attendre : ce qu’il voulait, c’était avoir Alejandra auprès de lui pour les années à venir. Il partirait avec elle.
– On va se marier deux jours avant son départ. Un mariage civil. Dans la simplicité. Vous et la famille, c’est tout. Nous faisons ça pas seulement pour le visa mais parce que ça nous tente. Je sais que ça paraît dingue de se décider aussi vite, mais ma relation avec Alejandra a-t-elle jamais été autre chose qu’une folie ?
Santiago et Gabriel l’avaient regardé bouche bée.
– Tu pars avec elle ? dit Gabriel.
– Début novembre. Il faut encore que je fasse certaines démarches au journal, que je m’occupe de la maison de Barranco, que je vende la voiture…
Bruno, qui avait repris contact avec le groupe, tardait à arriver et ils restèrent un long moment silencieux.
– Je voulais aussi vous parler d’autre chose, reprit Jorge. Vous me direz. Je n’ai besoin que de deux témoins de mariage. Je pensais les tirer au sort ce soir, mais je n’ai jamais puni cette folle de Spanton pour ses retards démesurés. Et cette fois je vais le faire. Voulez-vous être mes témoins ?
Santiago et Gabriel se regardèrent. Gabriel savait déjà que la conversation allait tourner autour de la séparation de ce dernier et de Lorena. Mais quand Bruno arriva, peu après, ses anecdotes – il se levait de son siège pour mieux les épicer pendant qu’il racontait son histoire avec Tatiana – permirent à Santiago de se murer dans son silence en promenant parfois un regard indéfinissable sur ce trio d’amis en voie de disparition immergés dans le show Spanton in love. C’était à n’y pas croire. Ce soir-là, Lisboa ne se souvint qu’il avait apporté trois copies de sa nouvelle que quand il alla aux toilettes pour la troisième ou la quatrième fois, alors que la bière lui était déjà largement montée à la tête. Il avait éprouvé une envie soudaine de s’enivrer, envie qui avait coïncidé avec l’heureuse exaltation de Bruno et de Jorge et avec les désirs de fuite de Santiago. Ils s’étaient remis à boire de plus belle. À un moment, il sentit donc un volume dans son veston et découvrit les copies pliées et tordues comme des vestiges d’un naufrage. Il les regarda avec étonnement, éprouva de la colère et de la honte en lisant sur ces feuilles des phrases concernant des gens qui n’avaient rien à voir avec lui. Il résista à l’envie de les froisser, de les déchirer, de jeter les morceaux dans les toilettes, et les remit dans la poche intérieure de son veston. Il pensa au Conciliabule, trouva le mot bien ronflant et en rit. En sortant des toilettes, il se dirigea vers le comptoir pour y commander une nouvelle tournée.
– Quel honneur, avait dit Montero deux heures auparavant, encore assis à la terrasse en face de Jorge et de lui. Témoins de ton mariage. Bien sûr que nous acceptons.
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