Tout dire
Chapitre 6
Aux remarques comme celles que m’avait values la publication de cet entretien et à d’autres suscitées par mes chroniques alors publiées dans Semana, j’ai commencé à sentir que j’avais droit à une petite reconnaissance de la part des lecteurs de la revue et de quelques collègues. Bientôt, j’ai pris conscience d’être aux yeux de certains quelqu’un qui « écrivait », même si j’étais encore loin de le faire comme me le recommandait Vegas, et j’en suis même venu à me demander si un « style » ne se dégageait pas, d’un article à l’autre, de ma façon de voir les choses, de mettre en scène les histoires, de commencer et de finir mes articles. Après avoir été passé au crible impitoyable de Ferrero pendant un an, j’avais si bien épuré mon style qu’Ordinola n’intervenait pour ainsi plus sur mes textes et que presque tout se réglait entre De Rivera et moi. Par la suite, je me suis rebellé. Je me bagarrais toujours plus âprement avec le directeur pour obtenir plus d’espace qu’il ne m’en accordait dans les colonnes, et je laissais percer mon malaise quand il me disait, du haut de son âge, qu’il valait mieux pour moi ne pas me croire destiné à renouveler seul le métier de journaliste et de ne pas me prendre pour Truman Capote, Thomas Wolfe ou Gay Talese.
Ma vie de rédacteur à Semana m’a peu à peu affranchi mentalement du cocon que m’offrait la maison de ma tante et de mon oncle en me faisant découvrir des gens très différents de moi, en changeant mes habitudes et en me donnant enfin l’expérience de quelqu’un de mon âge. Au gré de mes déplacements en ville, je me suis mis à fréquenter des bars, des troquets et des pubs dans lesquels je n’avais jamais imaginé entrer un jour, et à me mettre dans des situations assez semblables à celles que je découvrais dans les rares romans noirs que je pouvais lire. Tout m’était bon pour traîner dans la ville, la sentir, la scruter, y trouver de nouveaux thèmes chaque fois que je partais explorer – d’abord plutôt timidement, puis sans vergogne – les rues de l’immense capitale. L’horaire de Semana ne me permettait pas de continuer de prendre des cours d’anglais, les déplacements et les bouclages me faisaient arriver à la rédaction vers midi, et je rentrais à des heures indues chez ma tante et mon oncle, surpris par ce changement. Bref, j’abordais autrement la réalité, et je commençais à m’accorder tout ce que je m’étais jusqu’alors refusé et que m’avaient laissé deviner mes lectures, et dont j’avais soif.
À cette nouvelle étape de ma vie est réapparu Gerardo Barraza, mais la plupart de mes découvertes de cette époque sont liées à Samuel Canales, le seul rédacteur de Semana aussi jeune que moi mais déjà emporté, contrairement à moi, par la fureur de vivre de son âge. Je me rappelle la première visite que je lui ai faite, chez lui, rue Joaquín Turina, à San Borja. Il avait là environ cinq mille disques vinyles, CD et cassettes, empilés dans des colonnes méticuleusement rangées, et une bibliothèque dont l’essentiel était composé de publications sur le rock, entre autres les livres du critique Lester Bangs, qui inspirait à Canales une dévotion quasi religieuse. C’est là, en essayant vainement d’écouter un album entier – parce qu’il avait toujours quelque chose d’encore plus extraordinaire à me faire entendre – que j’ai fumé de l’herbe pour la première fois. Dès lors, nous avons commencé à fréquenter les bistrots mal famés des rues Porta et Berlín, dans le quartier de Miraflores, et divers antres semi-clandestins où les jeunes frais émoulus de l’université ou en passe de l’être se réunissaient pour partager des joints et autres substances au cours de nuits fébriles, où tous s’accordaient pour protester contre un État jugé louche et autoritaire. Dans ces endroits mal éclairés où, sous l’effet des stupéfiants, la perception du temps n’était plus la même, Canales m’apparaissait comme le seigneur et maître de la nuit qui connaissait, saluait, embrassait une ribambelle d’adolescents et presque tous les musiciens des groupes de la contre-culture liménienne. C’est en sa compagnie, pendant l’une de ces nuits, que je me suis senti pour la première fois affranchi de la notion de devoir, capable d’en faire autant que les autres, le bec dans la bière et le nez dans la poudre : saluer les amis de Canales et les amies de ses amis, découvrir le labyrinthe obscur où se déroulaient les fêtes marginales et les bouges qui ne fermaient pas avant cinq ou six heures du matin. Barranco était une sorte de zone franche, en ces années-là, un endroit où boisson, sexe et drogues étaient autant de fruits mûrs que pouvait cueillir qui le désirait.
Nous aimions Barranco. Quand nous avions fini d’écrire les légendes qui devaient accompagner les illustrations de nos articles, après avoir relu ceux-ci sur papier, Canales, Barraza, certains photographes de la revue, d’autres rédacteurs du journal et moi nous précipitions comme une horde d’animaux nocturnes sur ces repaires, car nous avions alors l’impression d’appartenir à une autre espèce, comme si, sous les effets conjugués de la bière, du tabac et de l’herbe, s’éveillaient en nous de nouveaux sens. Au milieu de la foule, des cris, des sauts sur place et des light shows, je me sentais investi d’une mission : écrire les histoires de la rue pour la revue la plus lue du pays, comme Canales le faisait avec les portraits des grandes vedettes dont tout le monde parlait, et nous imaginions ensemble un espace appelé « La Scène de Lima », ou quelque chose d’approchant que nous n’arrivions pas à définir clairement. Je rencontrais là d’autres collaborateurs de Semana, des amis de ces collaborateurs, et il n’était plus question que de siffler verre sur verre, d’écouter de la musique et de hurler avec elle, au comptoir du Sargento Pimiento ou du Dragón de Barranco, accrochés les uns aux autres, en parlant de nos articles et des rares livres publiés ces années-là, ou en considérant nos pairs, ceux qui poursuivaient leur carrière universitaire, à travers l’écran protecteur des cigarettes que nous allumions par le filtre aux heures tardives et de la bière que nous engloutissions en nous laissant emporter par la musique ; nous imitions les Pogues, écoutions des groupes incompréhensibles qui se produisaient dans l’arrière-salle du Sargento, nous chantions à tue-tête sans nous arrêter de picoler et, à certains moments d’euphorie, nous embrassions quelqu’un que nous aimions bien en lui disant que nous attendions de lui un roman en attendant qu’il nous réponde qu’il en attendait un de nous, ou nous faisions la connaissance d’un nouveau qui, en entendant notre nom, ne tarissait pas d’éloges sur notre travail, et nous fermions alors les yeux en jouant les humbles avant de siffler encore quelques verres et d’aller nous jeter sur notre lit en nous disant que c’était vrai, ce que le petit gars avait dit et que nous nous répétions à satiété, en nous demandant ce qui se passerait si nous nous mettions vraiment à écrire, à écrire ce qui nous venait à l’esprit pendant ces virées, parce que, pendant ces nuits, la tête pleine de lumières, de bruit, enlacé à quelqu’un qui vous couvre involontairement de postillons et vante vos articles, il était bien difficile de se leurrer, et de se dire que non, on ne voulait pas écrire, bien entendu qu’on le voulait, mais tout se formulait brusquement de façon imprécise, comme ces désirs qui tardent à être exprimés et en voyant une fille gracile enlacer quelqu’un on avait envie d’écrire la scène et en même temps de se jeter sur elle et de l’étreindre. Quand, une fois sorti dans la rue, je regardais le ciel bleu du matin à travers la vitre du taxi qui avançait laborieusement sur la Carretera Central en direction de Santa Anita, je pensais avec angoisse au réveil pénible de l’après-midi en me demandant comment j’allais bien pouvoir accomplir la mission qui ferait peut-être la couverture de Semana de samedi prochain avec mon nom en gros caractères, même si au fil des mois la chose perdait un peu de son importance.
Aurais-je alors pu prévoir que je considérerais ces nuits comme je les vois à présent, à mille lieues de moi, en les évoquant dans un roman, opération magique alors hors de mes moyens, qui consiste à me remémorer ce qui fut et à le restituer en lui donnant vie ? Je ne crois pas. Je ne crois pas non plus que pendant ces nuits j’aurais été capable d’évoquer mes espérances de gagner un concours de nouvelles, ni les projets de films inaboutis que Montero et moi avions conçus, ni le rêve d’être un jour chroniqueur à Semana. Tout ce que j’ai vécu au long de ces virées nocturnes a été comme l’opposé de ce dont j’avais rêvé. Hors de l’université, tout était dur et violent, il fallait bosser pour gagner sa croûte, après quoi il ne restait plus qu’à se poivrer et mener secrètement une double vie en disant adieu à ses rêves. Montero avait écrit et publié son livre. C’était tant mieux pour lui. Depuis le matin que nous avions passé devant l’océan, à La Herradura, je ne l’avais plus revu, peut-être parce que sa vie rendait la mienne peu flatteuse, que je l’enviais et préférais ne plus voir le poète qui écoutait de la musique chez lui, ne sortait presque pas et restait fidèle à son art. Bah. La réalité était rugueuse, je m’y écorchais sans cesse, ou du moins voulais-je le croire et renier le monde idéal, pour moi cuisant, de Santiago Montero, et disons que je ne m’en suis pas trop mal tiré jusqu’au soir où j’ai reconnu, dans un coin du Sargento, Jorge Ramírez Zavala.
Je revois très bien son profil, son nez droit, ses yeux d’or. Sa main gauche tenait un verre, sa droite essuyait son front, et un demi-sourire le détachait de tout ce qui l’entourait. L’entrée du Sargento était alors une grande cour à l’air libre, avec au centre un comptoir de bois et sur les côtés des tables, le tout grouillant de monde. Nous sommes allés l’un vers l’autre en pilotage automatique et nous nous sommes donné l’accolade. Peu après, nous nous remémorions le matin à La Herradura, et je lui ai demandé où il en était. Il m’a montré une sacoche volumineuse posée à ses pieds en me disant qu’il avait là son matériel photographique.
– Je sors d’un bouclage, m’a-t-il dit. À vrai dire, je me suis enfui.
– D’El Sol ? Ils travaillent si tard que ça ?
– De Proceso. C’est maintenant là que je travaille.
– J’y ai fait mes premières armes.
– Je sais.
Autour de nous hurlaient ceux que l’on écoutait sans cesse au Sargento : Pulp, les Rolling Stones ou Iggy Pop. En s’efforçant de couvrir le vacarme, Jorge m’a appris qu’il était entré à Proceso sur une recommandation de son « parrain » Víctor Chacaltana, le grand photographe du magazine.
Comme presque tous ses collègues, Chacaltana était entré à Proceso en ignorant tout du métier et avait fait son apprentissage dans les chambres noires du secteur graphique où arrivaient les éclats de voix du directeur quand il réclamait les planches-contacts pour illustrer les articles du prochain numéro, et il s’était formé dans les rues au hasard des missions qu’on lui confiait, en se fiant à son intuition pour les tirages, en essuyant les insultes répétées de l’Ogre et en ramassant les épreuves que celui-ci piétinait de rage ; mais dès le départ, malgré quelques faux pas, il avait eu le coup d’œil et le nez creux, et bon nombre de ses photos étaient les illustrations parfaites des moments importants de l’histoire récente du Pérou. Des légendes couraient sur son art de tirer les portraits ou de trouver le bon angle pour photographier en état d’ivresse une scène historique et sauver ce faisant la publication de son travail. J’avais eu l’honneur de travailler avec lui pour quelques articles d’importance, et ainsi eu l’occasion de le voir faire. Je connaissais son rythme de travail, sa résistance aux effets secondaires de l’alcool et à la fatigue – il pouvait mener à bien sa mission même après quelques nuits sans sommeil et connaissait comme personne les musiciens du coin, les maquereaux, les putains et autres personnages de la nuit liménienne qu’il fréquentait après les bouclages. Jorge, avide d’aventures, son recueil de poésies en poche, acquérait en compagnie de son « parrain » une expérience trouble et enviable.
– Une fois, nous nous sommes réveillés dans une rue d’El Pino. Tu connais ?
– Non.
– Va y faire un tour. L’endroit vaut bien une chronique de Semana.
Ainsi Jorge me lisait. Encouragé, je lui ai raconté mille anecdotes sur la vie à Proceso, les rédacteurs, les graphistes et même sur la petite bonne femme qui leur servait du bouillon de poule à six heures du matin. Nous n’avons pas tardé à aller à tour de rôle chercher des bières au comptoir en fendant la foule. J’étais étonné que Jorge n’écrive pas pour Proceso, que personne, au magazine, n’eût encore découvert son talent. Je n’arrivais pas à le croire, et je le lui ai dit. Au bout d’un long moment de discussion, nous étions assez ivres, et la clientèle s’était presque complètement éclipsée.
– Je connais un endroit, pas loin, m’a-t-il dit, qui ouvre à quatre heures tous les matins de l’année. On pourrait y poursuivre notre conversation.
C’est ainsi que j’ai découvert La Linterna Verde, fréquentée par les naufragés qui veulent faire durer la nuit avec assez de volonté ou de cocaïne pour l’étirer jusqu’au lendemain midi, et parfois plus encore. Au fond d’une ruelle étroite, nous avons traversé une cour, passé une grille, et nous nous sommes faufilés non sans peine dans un local bondé faiblement éclairé où les tables étaient disposées n’importe comment. Nous savions déjà à ce moment-là que se nouait entre nous une amitié au-delà de Proceso et de la littérature, mais nous étions alors trop ivres pour l’exprimer par des mots, ce qui ne nous a pas empêchés de parler de Montero, de son recueil de poèmes, des critiques auxquelles il avait eu droit, après quoi j’ai révélé à Jorge tout ce que Santiago m’avait dit de lui, et il m’a confié tout ce que Santiago lui avait raconté sur mon compte, et cela s’est passé dans la bonne humeur. Nous riions et commandions bière sur bière. Santiago croyait-il vraiment que l’un et l’autre avions autant de talent qu’il voulait bien nous en prêter ? Jusqu’à quel point étions-nous les produits de son imagination ? Il ne devait pas se douter à cette heure que nous faisions des libations en son honneur.
– Tu écris quelque chose ? m’a-t-il demandé d’une voix qui commençait à devenir pâteuse. Tu as l’intention de publier ?
– Pas du tout. Et toi ?
– Moi non plus.
Nous avons parlé de bien d’autres choses, cette nuit-là. De Bruno Lorente, l’Enfant à tête d’oreiller, du journalisme, de ce que nous aimions et qui nous rapprochait, et que Santiago ne partageait pas : la salsa que nous écoutions pendant notre enfance, le joyeux chahut du quartier, les problèmes avec les filles dans les écoles publiques, les romans de Vargas Llosa. Nous avons oublié le temps, jusqu’au moment où le bipeur de Jorge s’est fait entendre pour lui rappeler un reportage qui nécessitait sa présence dans moins de deux heures, et comme il était déjà la personne au monde à laquelle je ne voulais surtout pas causer le moindre ennui, nous avons aussitôt mis fin à la discussion et sommes sortis tant bien que mal de La Linterna Verde, devant laquelle nous nous sommes longuement étreints avant qu’il ne prenne un taxi et que j’essaie en vain d’allumer une cigarette tandis qu’il me criait de la fenêtre de la portière quelque chose que je n’ai pas pu comprendre. Je ne savais même plus comment j’allais rentrer chez moi parce que je m’efforçais de résister au désir d’appeler Santiago pour lui annoncer que j’avais passé la nuit avec Ramírez Zavala quand j’ai réussi à me dire qu’il fallait que je prenne moi aussi un taxi, et ce qui s’est passé ensuite est à jamais perdu.
– Tu es arrivé à temps, l’autre matin ? ai-je demandé à Jorge quelques jours plus tard, chez Montero, alors que nous étions tous les deux sobres et assis sur la moquette – que Jorge appelait « le gazon bleu de la folie » – pendant que notre amphitryon nous servait des bières sous le regard fixe de Bruno Lorente, l’Enfant à tête d’oreiller.
– Tu parles, m’a-t-il rétorqué, souriant. À peine arrivé chez moi, j’ai vomi tripes et boyaux, et je ne me suis réveillé que le lendemain.
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