Tout dire
Chapitre 8
D’aussi loin qu’il m’en souvienne, cette nuit-là, j’ai pris la pire biture de ma vie, et je me suis endormi par terre, sur la terrasse de la maison de Bruno, dans le quartier de Camacho. Le lendemain soir, après être rentré je ne sais comment chez mon oncle et avoir dormi toute la journée, je me suis rendu dans le cybercafé le plus proche, et j’ai envoyé un mail à mes trois amis en évoquant les événements de la nuit précédente – le concert, la fuite de Montero, la danse de Spanton sur Billie Jean de Michael Jackson, la cuite innommable qui avait suivi – sous forme de récit extravagant semé d’exorbitances, et ce fut comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore. Pendant les mois qui ont suivi, nous avons échangé des messages dans lesquels Spanton, fidèle à son habitude de parler de lui à la troisième personne, nous traitait comme si nous étions ses sujets : « Spanton s’adresse à vous », « De Spanton à l’humanité », « Autre discours de Spanton aux hommes (parce que les femmes refusent de l’entendre) », « Spanton consulte les oracles et attend la fin de toute chose, Spanton inclus », « Spanton interpelle Spanton, qui ne l’entend pas ». Dans une prose archaïsante et extravagante, il créa l’histoire d’une secte de monstres qui traversaient pathétiquement leur vingtaine, accablés par un désir constant de connaître les plaisirs de l’amour, par le manque de femme et de talent, l’autisme, la solitude et le chagrin. Jorge et Santiago ne tardèrent pas à venir grossir cette rhétorique, et le résultat fut une cascade de messages très créatifs qui me montrèrent à quel point j’étais loin de pouvoir égaler leur capacité d’imagination et l’inventivité de leur langage, et plus leurs mails aux titres farfelus me plaisaient, plus j’étais découragé par ma propre médiocrité.
J’avais à peine vingt-cinq ans, j’allais devenir le bras droit de De Rivera, mais je sentais déjà flancher ce qui me poussait à écrire les reportages de mille à mille cinq cents mots qui paraissaient régulièrement le samedi dans Semana. Je ne trouvais plus autant d’intérêt à faire la couverture, la forme de mes textes tendait à se répéter et devoir les boucler aussi rapidement devenait un calvaire. Je suis sûr que si j’étais resté simple rédacteur, j’aurais fini par renoncer au journalisme afin de pouvoir m’adonner à un travail sur des textes plus longs, mais, aujourd’hui, je suis heureux que cette promotion m’ait fourni la dernière occasion d’apprendre ce que je ne connaissais pas encore du journalisme et de relever un défi qui, à première vue, dépassait mes compétences et me forçait à me confronter avec ce que je redoutais le plus en moi. J’étais un bon rédacteur, je le savais, et c’était là le fruit de plusieurs années d’efforts, mais il s’agissait maintenant de prendre le commandement d’un navire que je n’avais jamais rêvé de gouverner, d’être responsable de plus d’une vingtaine de personnes, alors que je ne l’avais encore jamais été de quiconque, et de décider pour De Rivera quand celui-ci était absent ou en vacances. J’étais parmi les derniers arrivés, et maintenant chargé de diriger des gens qui connaissaient la revue de l’intérieur depuis plus longtemps que moi et qui, exception faite de Canales, étaient tous mes aînés. Je ne m’en sentais guère capable et avais l’impression d’être un de ces jeunes héros des romans de Conrad qui doivent brusquement prendre la destinée d’un navire en main et affronter, avant les fureurs de l’océan, les assauts de leurs peurs, sans plus de préparation.
– Ton ascension est fulgurante, mon vieux, m’a dit De Rivera le lundi qui a suivi la saoulographie chez Spanton. Ce n’est pas moi qui vais te mettre des bâtons dans les roues.
L’ascension impliquait aussi d’autres aspects. Tout d’abord, ma rémunération avait triplé, et j’avais droit au meilleur ordinateur et au meilleur bureau de l’étage, celui de De Rivera mis à part. Ma relation avec les éditeurs des autres revues et, bien entendu, avec leurs rédacteurs et les employés du groupe changea radicalement. Je n’ai pas tardé à m’asseoir pour déjeuner à l’une des tables du Manhattan, restaurant tranquille éclairé par d’énormes baies vitrées au rez-de-chaussée de l’immeuble, à m’acheter de nouveaux vêtements – toujours un peu passe-partout – et surtout beaucoup plus de livres que je ne pourrais en lire pendant des années. J’ai emmené ma tante et mon oncle dans des endroits dont ils n’auraient jamais pu rêver, j’ai envoyé de l’argent à ma mère et en ai même mis de côté.
Prévoyant, De Rivera avait pris ses précautions et engagé Jessica López, la toute menue éditrice de la revue d’orientation professionnelle, pour m’assister dans le travail d’éditeur que je n’avais jamais pratiqué. Jessica s’est assise à côté de moi, les premiers jours, et j’ai d’abord été surpris par la facilité avec laquelle elle écrivait sur n’importe quel sujet en quelques minutes, trouvait aussitôt un titre et une conclusion. Seul Ramírez Zavala faisait parfois mieux, quand je lui demandais de venir en vitesse pour me donner un coup de main, en bon ami qu’il était.
Mes débuts à ce poste se sont déroulés dans une atmosphère plutôt froide. Il m’a fallu un certain temps pour convaincre les rédacteurs que je pouvais les aider à améliorer leurs textes, et ma nouvelle position a heurté Canales et Barraza, à cause de ma préférence marquée pour Jorge Ramírez Zavala. Je sentais que Tatania de la Piedra et certains autres collaborateurs, sans doute en désaccord avec la décision de De Rivera, avaient pris leurs distances et je ne pouvais me cacher la peur et l’angoisse qui me tenaient parfois. J’avais trop de choses à apprendre en trop peu de temps et je n’étais pas encore suffisamment aguerri pour ne pas pâtir des erreurs inévitables que je n’ai pas manqué de commettre. Il y en eut pas mal, et je pensais à Ferrero chaque fois que je travaillais sur les textes des autres. En corrigeant, j’introduisais des coquilles qui se retrouvaient imprimées et Tatiana, linguiste de formation, grimaçait de désapprobation. Il me fallait faire un violent effort sur moi-même pour lui donner des ordres, à elle et aux autres, ou les convoquer afin de leur demander d’éclaircir certains points, ou les presser de me rendre leur travail. Chaque fois, ils me répondaient avec un regard fuyant ou sur un ton insaisissable. Alors, je sortais faire un tour pour combattre mon anxiété et ne pas leur montrer à quel point je me sentais mal à l’aise, ce que je ne cachais pas à Jorge, qui essayait tant bien que mal de me rassurer.
Au milieu de ce déploiement de zèle inconsidéré et absurde, alors que je me sentais plus vulnérable et plus seul que jamais, est réapparue Cecilia, ma première petite amie, aux jupes de laquelle je me suis pendu comme un enfant. Je la connaissais depuis mon passage à Ocio, alors qu’elle était l’attachée de presse du centre culturel La Solitaria.
Quand je l’ai revue, elle occupait encore le même poste pour le même organisme, mais était aussi l’agent de divers artistes indépendants dont elle préparait les books et qu’elle présentait aux médias. Plus âgée que moi de quatre ou cinq ans, c’était une ancienne élève des Beaux-Arts qui, avec quelques autres étudiants de l’Université catholique, avait fondé La Solitaria après avoir abandonné ses études, parce que, estimant que l’école des Beaux-Arts ne valait rien, elle désirait participer au développement de la vie culturelle liménienne. Du temps où j’étais rédacteur à Ocio, je la voyais souvent. Son abondante masse de cheveux noirs rejetée en arrière et retenue par un élastique, les lèvres un peu pincées, elle m’apportait les catalogues des expositions dont elle s’occupait et ne manquait jamais de me tenir informé des expositions à venir ou de me vanter, avec un intérêt contagieux, les prouesses d’un de ses poulains. Un soir, pendant un vernissage, nous nous étions embrassés. J’étais venu seul, gauche et maladroit comme toujours dans de semblables situations, ignorant encore les effets du champagne, et, bientôt à l’aise avec l’artiste, ses amis et son père, j’ai pris la main de Cecilia, qui ne me l’a pas refusée. Quand nous avons quitté la galerie, aussitôt dans la rue, nous nous sommes embrassés, et nous sommes montés dans sa voiture. J’avais oublié les cicatrices de ma figure et, fustigé par le désir, je me sentais un autre homme quand, à chaque feu rouge, elle m’embrassait avec fougue. J’avais plongé mon visage dans sa chevelure quand elle a dit : « Il y a longtemps que tu me plais. Je savais que quelque chose allait se passer ce soir », ce qui m’a saisi d’effroi. Elle a ri, accrochée au volant, éclairée par la lumière d’un réverbère. « J’ai envie de te conduire chez moi, Gabriel, me souffla-t-elle. Tu veux ? » J’ai prétexté de vagues excuses, un bouclage difficile, un cours d’anglais, ou je ne sais quoi d’autre.
– Où veux-tu que je te dépose ? a-t-elle dit, d’une voix sèche.
– À Larco, ça ira.
Rentré chez moi, je me suis couché, désorienté, car je ne pouvais comprendre la peur qu’elle m’avait inspirée. Quelques jours plus tard, quand elle m’a appelé à propos d’une nouvelle exposition, Cecilia m’a nettement fait comprendre qu’il ne s’était rien passé entre nous. Plus tard, quand je suis devenu rédacteur à Semana, nos relations professionnelles ont cessé, mais je la croisais parfois dans des soirées. Un vendredi soir, j’étais sorti sans intention précise dans le quartier de Barranca en compagnie de Jorge Ramírez Zavala et d’Alejandra Vinatea, une stagiaire du journal El Sol avec laquelle mon ami partageait au lit des ardeurs apparemment inextinguibles, et je l’ai aperçue assise à l’une des longues tablées du bar Juanito. Elle avait les cheveux coupés au ras du cou et, entourée d’artistes, elle bavardait avec emphase. Je me suis approché de son groupe et dans mon désir de renouer avec elle, j’approuvais sans hésiter tous les propos qu’elle tenait, si bien que nous avons fini par en rire. Nous n’avons pas tardé, aussi spontanément que la première fois, à nous prendre par la main et, au moment où les autres se levaient pour partir, avec une hardiesse qui ne me ressemblait guère, je lui ai soufflé à l’oreille :
– Cette fois, je vais chez toi.
– Tu es un idiot, m’a-t-elle répondu, riant encore.
Cecilia vivait dans un deux-pièces spacieux, avec une petite cuisine, dans la partie la moins huppée de Miraflores, au dernier étage d’une grande maison, auquel on accédait par un escalier étroit et raide flanqué de pots de géraniums. Dans sa chambre plutôt désordonnée était affichée la reproduction d’un tableau silencieux de Hopper, et une grande fenêtre donnait sur la rue Enrique Palacios, grise dans le crachin de ce jour-là. C’est dans cette chambre que j’ai trouvé refuge pendant les premiers bouclages désastreux de Semana et que j’ai fait l’amour pour la première fois, à l’âge incroyable de vingt-cinq ans.
Tout s’est toujours déroulé entre nous comme une arrivée à destination. Certaines nuits, je ne venais chez elle que pour me coucher à son côté et me laisser caresser les cheveux, les yeux fermés, en écoutant sa voix douce qui m’apaisait. La conversation tournait constamment autour de moi : à distance de ce qui m’arrivait, elle faisait abstraction d’elle-même pour m’aider à surmonter mes hésitations, mes doutes, et pour me consoler en me disant que tout irait bien, que De Rivera ne m’avait pas choisi sans raison. Elle « adorait » ce que j’écrivais, elle était sûre qu’un bon rédacteur ne pouvait faire qu’un bon éditeur, que je ne manquerais pas de le démontrer, et que si ça ne marchait pas, je n’aurais qu’à laisser tomber et à écrire. C’est avec elle, lors de ces multiples occasions où, désespéré, je sanglotais dans ses bras, que je suis arrivé à la conclusion suivante : je voulais être écrivain ou rien.
Mes difficultés, me dis-je à présent, ont sans doute permis à Cecilia de comprendre pourquoi je ne pouvais maintenir une érection qui me permettrait de soutenir jusqu’au bout la découverte et la reconnaissance de son corps, auxquelles je me livrais avec la curiosité d’un homme et la peur d’un adolescent. Nus, épuisés, nous mettions fin à nos ébats et, tête nichée entre ses seins, je me lamentais sur mon impossibilité de la satisfaire, pendant qu’elle me couvrait de baisers et me tranquillisait. Toutefois, une nuit, habitué à ma nudité et à la sienne, il est arrivé ce en quoi elle a vu la conséquence naturelle d’une volonté qui se réaffirmait au terme d’une dépression ou d’une insécurité maladive – il est vrai que je commençais à maîtriser mon travail d’éditeur et à me sentir plus à l’aise dans son lit moelleux face à la fenêtre avec vue sur la rue Enrique Palacios : j’ai tout à coup senti mon sang se réveiller, mon assurance revenir et, aussitôt, sans y penser, j’ai pu enlacer Cecilia, et lui faire l’amour.
– Tu m’as prise au dépourvu, Gabriel, m’a-t-elle dit alors.
Nous avons éclaté de rire et, en la voyant sauter de joie sur le lit, je me suis rendu compte qu’elle m’aimait vraiment. De mon côté, je ne savais pas exactement ce que j’éprouvais pour elle, même si j’étais heureux. Je me sentais idiot et émerveillé, une joie intérieure radieuse me faisait rire pour un rien. J’avais envie de faire la fête et je l’ai invitée à sortir souper. Elle m’a demandé ce que je voulais fêter.
– Le sentiment que je vais pouvoir être un bon éditeur de Semana, lui ai-je répondu, et j’étais sincère.
– Comment ça ?
– Je ne sais pas d’où ça me vient, mais pour la première fois j’ai le sentiment que j’en serai capable.
Les choses allaient plus vite en ce début de siècle, comme mon cœur. Cecilia est devenue ma confidente. Je lui racontais tout quand je l’appelais de la rédaction pendant la nuit et quand j’allais chez elle lui faire l’amour. Je la désirais, je pouvais satisfaire mon désir et le sien, et je la sentais fière de moi. Je m’habituais à mon nouveau poste, n’ignorais plus rien de ses routines, et je sentais une tout autre capacité grandir en moi qui me permettait de voir juste dans mes pensées et mes décisions. Tout commençait le vendredi, quand j’allais me joindre à De Rivera et à O’Riordan pour examiner les affaires politiques, les faits divers, et choisir trois thèmes possibles à exploiter au cours de la semaine. Quand O’Riordan était parti, De Rivera saisissait le dernier numéro de la revue à peine sorti de presse et le relisait avec moi. Alors, tantôt calmement, tantôt avec emportement quand il découvrait une grosse erreur – une photo mal placée, un doublon dans la mise en page, un mauvais choix des caractères –, il revenait sur les fautes commises dans les numéros précédents et me donnait de brèves leçons sur l’organisation et la présentation d’une revue : « Il faut qu’elle respire, tu comprends ? Et ça, tu l’obtiens avec diverses variations, comme pour une symphonie. » Il me faisait faire des travaux pratiques en temps réel dans la publication de la revue la plus lue du pays, et De Rivera était devenu mon professeur particulier. Il m’a montré sur quels critères choisir une bonne photo de couverture ou l’illustration d’un article, comment veiller à l’aspect graphique des doubles pages et à l’emplacement des illustrations sur le chemin de fer. Il sortait de son bureau pour appeler les rédacteurs qui attendaient à leur poste ou autour des ordinateurs collectifs, et nous nous rendions tous à la salle de réunion. Assis à côté de lui, je voyais mes collègues lutter pour placer leurs sujets, et quand De Rivera acceptait un projet et le notait sur son calepin, je faisais de même sur mon carnet en me demandant rapidement lesquels pourraient être bouclés en une semaine, en consultant ceux gardés en réserve lors de la dernière édition, pour déterminer les combinaisons possibles et le nombre de pages à prévoir pour chacun. Après la réunion, quand les rédacteurs allaient déjeuner ou prendre les premiers contacts par téléphone, je devais établir le sommaire du prochain numéro en veillant à l’ordre dans lequel les articles paraîtraient comme s’il s’était agi des morceaux d’un concert ou des numéros d’un spectacle, et j’intercalais des articles plutôt courts et des rubriques de six ou de trois pages pour créer un « rythme », tout en tenant compte des jours de bouclage de chaque cahier de la revue et des délais dans lesquels les rédacteurs devraient me remettre leur travail. Je les consultais au cours de la semaine, pour savoir où ils en étaient, et quand ils pourraient achever leur texte. Ce faisant, je me suis rendu compte que les choses changeaient : Canales fit une blague sur la longueur de son article, Tatiana me demanda gentiment de lui accorder un jour de plus pour un entretien, et les autres ne détournaient plus les yeux en m’adressant la parole. De Rivera émit moins d’objections sur les sommaires que je lui présentais, et je n’eus pour ainsi dire plus à les retoucher. Quelques semaines plus tard, il les examinait avec satisfaction, sans rien y changer, avec une expression ou un commentaire indiquant qu’il attendait beaucoup du prochain numéro.
Mais ni la première fois qu’il accueillit ainsi mon travail, ni le vendredi matin où, dans son bureau, il inspecta le périodique d’un bout à l’autre avant la réunion et me fit un seul commentaire : « On dirait que tu as finalement compris ce qu’est une revue, mon vieux », je n’ai éprouvé la joie qui a été la mienne quand j’ai édité pour la première fois impeccablement et sans difficulté une première page politique de Pedro O’Riordan. Si je redoutais un moment particulier de la semaine, si quelque chose me créait véritablement de grosses difficultés, c’était passer par l’expérience radicale et dangereuse d’un bouclage avec lui, le dernier jour de notre semaine, le jeudi soir. Mais j’étais l’éditeur de Semana, et je ne pouvais m’y soustraire.
Les textes de Pedro O’Riordan étaient les seuls que De Rivera désirait lire à tout prix et à n’importe quelle heure de la nuit, alors que, paradoxalement, c’étaient ceux que l’on remettait le plus tard. Du lundi au mercredi, il fallait boucler les articles en douceur, arrêter l’ordre du sommaire d’après le plan de De Rivera, en fonction des annonces publicitaires retirées ou ajoutées, et même si les négociations avec les rédacteurs étaient ardues et ne me permettaient pas de quitter la rédaction avant une ou deux heures du matin, je n’avais pas mis plus d’un mois à contrôler la situation. Le jeudi, c’était une autre paire de manches, parce que Pedro remettait son article vers deux ou trois heures du matin pendant que De Rivera, chez lui, veillait en attendant que nous lui envoyions le texte pour donner son bon à tirer. Il n’y eut jamais moyen de hâter les choses. O’Riordan était le seul journaliste de reportage de la revue et sa méthode ne correspondait en rien à celle des rédacteurs et requérait un régime spécial. Le jeudi, vers dix heures du soir, quand tout le reste était prêt, que les épreuves avaient été relues, Pedro arrivait à la rédaction comme un taureau dans l’arène, lesté de porte-documents, de carnets et de deux téléphones portables qu’il laissait sonner en s’installant. Bien entendu, il n’avait pas encore écrit une seule ligne, et il ne nous restait qu’à l’attendre et à l’encourager en fumant et en buvant du café ; je bavardais avec Jessica López et je priais tous les saints de notre panthéon pour qu’il ne tombe pas de fatigue, ne se perde pas au milieu de l’océan de données et d’idées qu’il avait rassemblées pour l’article et qu’il nous livre à temps un texte rédigé de façon acceptable. Nous le laissions faire, entièrement dépendants de lui, en le regardant se battre contre la montre, le sommeil de De Rivera entre ses mains, tributaires de sa résistance. Il écrivait en manches de chemise et avec violence en répondant aux appels sans arrêter de demander où on en était, de déchaîner et d’ignorer les cris de Mariela La Hoz, la graphiste à la langue bien pendue qui, morte de sommeil, le harcelait sans pitié. Un moment venait où il tentait de quitter la rédaction, si bien que nous montions la garde et l’obligions à manger avec nous. Pedro ou Jessica, Mariela ou moi commandions alors des plateaux-repas, nous nous bourrions de café et de Coca-Cola pour tenir le coup et, après avoir rigolé en évoquant des bouclages mémorables, nous obligions O’Riordan à se rasseoir à son bureau pour mettre une bonne fois pour toutes un point final à son fichu papier. Quand nous nous enfoncions plus avant dans la nuit et que Mariela commençait à y aller de ses imprécations contre tout l’arbre généalogique de Pedro, et contre le mien, parce que je ne le forçais pas plus violemment à terminer son travail, O’Riordan lâchait enfin son article et commençait à se battre avec le chapeau, Jessica et moi nous jetions sur son texte comme deux chacals morts de faim. Alors venait l’heure tendue et vertigineuse entre toutes du bouclage de Semana. Il s’agissait d’éditer aussi vite que possible l’article le plus long, le plus important et le plus inextricable du numéro, alors que nous étions à bout de forces. J’étais pourtant prêt à affronter ces soixante à quatre-vingt-dix minutes pendant lesquelles le texte de Pedro allait subir la transformation qui le mènerait, comme un sou neuf, sur l’écran de De Rivera. Les rares fois où Pedro nous remettait son travail à une heure décente, je le relisais le premier et Jessica le relisait ensuite, mais en général, le manque de temps nous obligeait à travailler ensemble et à haute voix ; nous attaquions alors chaque paragraphe en fumant cigarette sur cigarette et en engloutissant tout le café que la machine pouvait produire, corrigions et éclaircissions la prose tantôt réprobatrice, tantôt passionnée de Pedro, en lui injectant de la puissance narrative ou des trouvailles linguistiques de haute précision jusqu’au moment où j’estimais qu’il était prêt et l’envoyais par courrier électronique à un De Rivera encore éveillé et de mauvaise humeur.
– Non mais, tu as vu l’heure ?
Après des minutes qui nous paraissaient des siècles, De Rivera appelait la rédaction pour éclaircir certains points, et commençait alors une négociation téléphonique sur des formulations qu’il fallait épurer. Quand sa messagerie électronique était en panne, je devais lui lire le texte au téléphone, ce qui me coûtait de gros efforts, parce qu’il me semblait alors entendre le plus pathétique des présentateurs. Il écoutait sans rien dire à l’autre bout du fil, me demandait parfois de répéter tel ou tel passage, puis disait que cette partie-là ne lui allait pas, et il fallait alors chercher ensemble une solution, moments qui me paraissaient ne plus avoir de fin, me culpabilisaient et me donnaient envie de raccrocher et de reprendre ma place de rédacteur, ou de quitter Semana au galop pour aller chercher refuge dans ma tanière ou dans le lit et la chaleur du corps de Cecilia.
Mais rien de tel ne se produisit la nuit inoubliable que je dois maintenant évoquer, et qui, j’en suis sûr, est restée gravée dans la mémoire de Jessica, Pedro et Mariela. J’étais éditeur depuis deux ou trois mois, et nous avions affaire à une longue chronique très fouillée sur la fuite de Vladimiro Montesinos, le chef des services du renseignement péruvien, un modèle de corruption vendu à la CIA, et son arrestation au Venezuela. Comme en d’autres occasions, Pedro avait achevé tard son article et quand j’ai pu appeler De Rivera, il était près de quatre heures du matin. Privé de sommeil, je m’attendais au pire chaque fois que je finissais de lire un paragraphe et passais au suivant, mais je suis arrivé au bout de l’édito politique sans avoir été interrompu une seule fois par mon chef. Chaque phrase était précise, chaque mot à sa place et, en lisant le texte à haute voix, je m’étais rendu compte que le travail de Pedro et notre édition de son texte avaient été mieux que jamais complémentaires. Après être arrivé au point final, je n’ai rien entendu à l’autre bout du fil qu’un soupir de satisfaction.
– Parfait, vieux, a dit De Rivera. Impeccable. Félicite Pedro et Jessica de ma part. On se voit demain.
J’ai raccroché et regardé les collègues qui m’entouraient sans comprendre exactement ce qui venait d’arriver. Mariela, qui avait préparé la mise en page du texte, s’est elle aussi approchée de mon bureau.
– Il a approuvé à la première lecture, leur ai-je annoncé, brusquement épuisé. Il nous félicite tous. Nous pouvons rentrer chez nous.
Ce qui se produit à un pareil moment, la joie qui éclate entre quatre personnes seules dans un immeuble de bureaux déserts, à l’aube, je me sens incapable de bien le rendre. Je vois encore Pedro, bras grands ouverts, saisir et soulever dans les airs notre menue Jessica qui rit aux éclats, et, reposée sur le sol, applaudit et bondit de joie. Je nous revois nous embrasser tous les trois au milieu de la pièce, à côté d’une table sur laquelle des restes de poulet s’entassent dans une assiette en carton, quand retentissent soudain les trompettes de la marche d’Aïda sur l’ordinateur de Pedro. La journée commence à peine pour nous, le monde semble nouveau, si bien qu’une fois les épreuves corrigées et l’édition prête, nous sortons fêter ça en nous tenant par la main, et nous courons les bars ouverts de Lima sans nous soucier de l’heure avec un Pedro O’Riordan qui ne lâche pas ses dix kilos de porte-documents et de carnets. Pour la première fois, j’ai été reconnu capable de diriger une revue même en l’absence de De Rivera et en cet instant, ma peur évanouie, plus rien ne compte pour moi.
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