Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 1 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le testament de Gus Landor Le 19 avril 1831

Le testament de Gus Landor

 

Le 19 avril 1831

 

Dans deux ou trois heures… Il est difficile de savoir… Disons que dans quatre heures au maximum… je serai mort.

Je trouve utile de le préciser, car cela apporte un certain éclairage à la situation. J’éprouve depuis peu, par exemple, un grand intérêt pour mes doigts. Pour cette lamelle des stores aussi, celle qui est un peu de travers en bas. Derrière la fenêtre, une tige rebelle de la glycine, qu’on dirait échappée de sa souche, oscille comme une corde de pendu. Je ne l’avais jamais remarquée. Autre chose : le passé ressurgit avec toute la force du présent. Les gens qui peuplèrent ma vie se pressent en masse à mon chevet Comment font-ils pour ne pas se télescoper ? Je me le demande. Je vois devant la cheminée un conseiller municipal d’Hudson Park ; juste à côté, ma femme, en tablier de ménagère, ramasse les cendres pour les mettre dans la corbeille. Et qui la regarde faire, sinon mon chien, ce bon vieux retriever du Newfoundland ! Ensuite, dans le couloir : ma mère ! Elle qui n’entra jamais dans cette maison, puisqu’elle est morte quand j’avais onze ans. Et voilà qu’elle repasse mon costume du dimanche.

Une chose paraît curieuse, cependant : mes visiteurs ne s’adressent pas la parole. Ils obéissent, semble-t-il, à un protocole assez strict. Dont je ne comprends pas les règles.

Cela dit, tout le monde ne les respecte pas. Cela fait une heure qu’un certain Claudius Foot me rebat les oreilles avec son histoire. Il hurle. Je l’ai arrêté il y a quinze ans pour l’attaque du courrier de Rochester. Une épouvantable injustice… Il avait trois témoins pour affirmer qu’au même moment, ou à la place, il dévalisait celui de Baltimore ! Et il était fou de colère ! Libéré sous caution, il avait quitté la ville pour y revenir six mois plus tard. Mais il avait attrapé le choléra et, à bout de forces, s’était jeté sous les roues d’un taxi à chevaux. Seule la mort avait réussi à interrompre sa logorrhée. Et aujourd’hui il recommence.

Il y a foule, croyez-moi. Selon mon humeur, selon l’angle des rayons du soleil dans le salon, j’y prête plus ou moins attention. Par moments, je dois admettre que j’aimerais mieux communiquer avec les vivants. Ils se font rares, ces temps-ci. Patsy ne passe plus dire bonjour… Le professeur Pawpaw est toujours à La Havane en train de mesurer ses crânes. Je ne vois d’ailleurs pas ce qui pourrait le faire revenir. Il ne me reste que son souvenir, de vieilles conversations qui défilent dans mon esprit. Un soir, par exemple, nous discutions de l’âme. Je n’étais pas certain d’en avoir une ; lui si. C’aurait pu être amusant de l’écouter, mais il se prenait vraiment trop au sérieux. Il faut dire que personne, jusque-là, ne m’avait entraîné si loin sur cette pente hasardeuse, pas même mon père (pasteur itinérant, trop soucieux de l’âme de ses ouailles pour s’occuper de la mienne). Et je n’arrêtais pas de répéter :

— Bon, bon, tu as peut-être raison.

Alors Pawpaw redoublait de ferveur, arguant que j’éludais simplement la question, en l’attente d’une confirmation empirique. Je lui demandai donc :

— Faute d’une confirmation de ce genre, que puis-je dire d’autre que « Tu as peut-être raison » ?

Nous divaguâmes ainsi un moment, jusqu’à ce qu’il m’assène :

— Landor, le jour viendra où ton âme se tournera vers toi et se présentera de la façon la plus empirique – à l’instant précis où elle te quittera. Tu essaieras de la retenir, bien sûr ! Mais cela ne servira à rien ! Regarde-la plutôt maintenant qui ouvre ses ailes d’aigle et part aux Indes agrandir son aire.

Non, il ne manquait pas d’imagination ! Un rien extravagant, quoi. En ce qui me concerne, j’adhère mieux au réel qu’à la métaphysique. J’aime les données palpables, la bonne soupe du quotidien. C’est pourquoi les faits et leurs conséquences formeront la trame de ce récit, comme ils formèrent celle de ma vie.

Une nuit, alors que j’étais à la retraite depuis un an, ma fille m’entendit parler dans mon sommeil. Elle se rendit dans ma chambre où elle s’aperçut que j’interrogeais un suspect mort depuis deux décennies. Je lui disais sans arrêt : « Cela ne collera jamais, vous le comprenez vous-même, n’est-ce pas, monsieur Pierce ? » Ce gaillard avait coupé sa femme en morceaux, puis il les avait servis aux chiens de garde d’un entrepôt de Battery. Dans mon rêve, ses yeux étaient rouges de honte ; il était navré de me faire perdre mon temps. Je me rappelle lui avoir déclaré : « Cela n’aurait pas été vous, ç’aurait été un autre. »

Eh bien, c’est ce rêve-là qui m’en fit prendre conscience : on ne laisse pas comme ça son métier derrière soi. On a beau se réfugier dans les Hudson Highlands, se cacher derrière une tonne de livres, devenir anonyme, marcher avec une canne… le métier finira toujours par vous retrouver.

J’aurais pu fuir. Un peu plus loin dans la nature. C’est vrai, j’aurais pu. Franchement, je ne saurais expliquer pourquoi je me suis laissé entraîner. Ou alors ces événements n’eurent lieu que pour une seule raison : afin que lui et moi puissions nous rencontrer.

Mais rien ne sert de spéculer. J’ai une histoire à raconter, il y a ces vies perdues, ce sont des gens auxquels je n’avais pas accès, alors je laisse à l’occasion parler d’autres personnes, mon jeune ami en particulier. Il est l’esprit qui habite ce récit Quand je tente de me représenter qui sera le premier à me lire, c’est son visage que je vois. Ses doigts effleurent les lignes et les colonnes, son regard fait le tri dans mes notes.

Oui, je sais : on ne peut choisir qui nous lira. Mais je me réjouis qu’un inconnu – pas encore né, pour autant que je sache – trouvera ces lignes. Eh bien, Lecteur, je te les dédie.

Et je deviens donc mon propre lecteur. Pour la dernière fois. Voulez-vous mettre une autre bûche dans la cheminée, s’il vous plaît, monsieur le Conseiller ?

Et donc ça recommence.

 

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