Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 46 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 33

Le récit de Gus Landor

33

 

Le 11 décembre 1830

 

Il revint le lendemain – par une nuit glaciale. J’avais repris ma lecture du journal de Leroy Fry, mais ses hiéroglyphes s’envolaient devant moi et, en définitive, son carnet restait bêtement ouvert sur mes genoux, immobile comme le chat qui dort. Les braises se mouraient dans l’âtre, et j’avais le bout des doigts tout blanc, engourdi par le froid. Pour quelque raison, j’étais incapable de me lever pour mettre une nouvelle bûche dans la cheminée.

J’avais également omis de verrouiller ma porte. Peu après onze heures, j’entendis le petit toc-toc… je la vis s’ouvrir… reconnus le visage familier…

— Bonsoir, dit Poe, comme il le faisait toujours.

Sauf que le terrain avait changé. Ni lui ni moi n’aurions su expliquer exactement de quelle façon, mais nous le ressentions tous deux. Lui, par exemple : il n’était pas à l’aise debout, mais il ne parvenait pas à se poser. Il déambulait dans la pièce, cheminait entre les ombres, jetait un coup d’œil à la fenêtre, tapait en cadence sur ses flancs. Peut-être aurait-il aimé que, comme autrefois, je lui offre un verre de Monongahela.

— Cochrane n’était pas là pour m’escorter, ce soir, dit-il.

— Oui, je crois que le soldat Cochrane s’est trouvé de nouveaux patrons.

Il hocha la tête, sans relever vraiment.

— Eh bien, dit-il, aucune importance. Je connais suffisamment le chemin, maintenant. Ce n’est pas demain que je vais me faire prendre.

— Prendre non, mais on vous a vu, Poe. Nous sommes mis au ban, vous et moi. Et il faut en payer les conséquences.

Nous nous regardâmes un instant et je finis par lui dire :

— Vous feriez peut-être mieux de vous asseoir.

Il renonça pour une fois au rocking-chair. Prit place sur le bord du lit. Ses doigts se mirent à danser sur la courtepointe.

— Écoutez-moi, Poe. Hitchcock veut bien oublier vous conduite chez le gouverneur, mais il faut renoncer à être mon assistant.

— Il ne peut pas faire ça.

— Non seulement il le peut, mais en plus il le fait.

Du coup, ses doigts firent des pirouettes. Tournoyèrent comme des ailes de mite.

— Enfin, Landor. Lui avez-vous rapporté les… mille façons dont je vous suis venu en aide ?

— Oui.

— Et cela ne suffit pas ?

— Il est avant tout préoccupé par votre sécurité. Ce qui est normal. J’aurais dû moi-même l’être plus.

— Peut-être faut-il en référer au colonel Thayer ?

— Thayer pense la même chose que son capitaine.

Il afficha son sourire le plus effronté. Le sourire d’un Byron.

— Qu’est-ce que cela peut nous faire, Landor ? Eh ! On continuera comme avant. Ils ne peuvent pas nous en empêcher.

— Ils peuvent vous renvoyer.

— Qu’ils le fassent ! J’emmène Lea avec moi, et jamais plus je ne remets les pieds dans ce lieu maudit.

— Fort bien, lui dis-je. Dans ce cas, c’est moi qui vous renvoie.

Il m’étudia. Cilla à peine. Ne répondit rien. Pas encore.

— Dites-moi, poursuivis-je. Ne m’avez-vous pas prêté serment ? Ici même ? Vous en souvenez-vous ?

— Oui, j’ai juré de… dire la vérité.

— La vérité. En effet. Apparemment, personne n’a pris la peine de vous expliquer suffisamment ce que c’est. Ce qui me pose un léger problème, voyez-vous. Je peux encore m’arranger d’un poète. Mais d’un menteur, non.

Il se releva lentement, étudia un instant ses mains, répondit à voix basse :

— C’est vous qui devez vous expliquer, Landor. Faute de quoi, je serai obligé de vous demander réparation.

— Je n’ai rien à expliquer, dis-je froidement. En revanche, vous pouvez compulser ça.

Mon bureau avait une desserte, et celle-ci un tiroir duquel je sortis les feuillets jaunes d’Henry Reid, reliés par un cordon. Je jetai la liasse en travers du lit. Poe, d’un œil circonspect, s’enquit de ce que c’était.

— J’ai demandé à un de mes amis de fouiller dans votre vie.

— Pour quoi faire ?

— J’allais vous prendre comme assistant, lui dis-je en haussant les épaules. Je voulais savoir à quel genre d’oiseau j’avais affaire. Un oiseau qui, je vous le rappelle, profère parfois des menaces de mort. Bien sûr, cette… description a été rédigée en hâte. Il y manque sûrement certains

détails. 17 Mais elle est suffisante, elle peut compter .

Il fourra ses mains dans ses poches et repartit pour un nouveau tour de la chambre. Lorsqu’il parla, ce fut d’un ton cassant et fragile à la fois : un joueur de poker s’enfonçant dans son bluff.

— Au moins, Landor, je vous ai donné l’occasion de citer Shakespeare. Les citations ne sont pas votre fort, d’une manière générale.

— Oh, j’allais beaucoup au théâtre autrefois. Vous ne l’ignorez pas. (Je m’approchai du lit et ramassai le rapport d’Henry.) Mais qu’attendez-vous, Poe ? Vous n’aimez plus lire ? Si l’on avait pris cette peine à mon sujet, je mourrais d’envie de savoir ce qu’on dit de moi.

Mouvement d’humeur. Et d’une voix sourde :

— Un tissu de mensonges, une fois de plus.

— Un tissu de mensonges, oui. C’est bien l’expression qui m’est venue à l’esprit pendant que je parcourais ces pages. (J’en feuilletai quelques-unes.) Et quand j’ai eu fini, je n’avais plus qu’une question en tête, Poe : sur quoi ne m’avez-vous pas menti ? (Je croisai son regard à peine une demi-seconde, continuai de lire en diagonale.) Je me demande par quoi commencer.

— Eh bien, n’en faites rien, dit-il.

— Oh, les petites choses d’abord. Vous n’avez pas quitté l’université de Virginie parce que M. Allan vous a coupé les fonds, mais pour… Voyons, comment Henry a-t-il tourné ça ? « Échapper à ses créanciers en raison de dettes de jeu exorbitantes. » Est-ce que cela vous rafraîchit la mémoire ?

Pas de réponse.

— Je comprends maintenant, poursuivis-je, pourquoi vous affirmez plus volontiers y être resté trois ans au lieu de seulement huit mois. Cela n’est pas votre seule forfanterie, loin de là. Tiens, vos dons pour la natation. Douze kilomètres le long du fleuve James, hm ? Cela ne serait-il pas huit, plutôt ?

Et voilà qu’il s’assit. Juste au bord du rocking-chair. Sans plus bouger d’un millimètre.

Je continuai :

— Bon, cela n’est pas bien grave. À peine une exagération. Pas de quoi fouetter un chat. Non, ça devient plus intéressant… Ici ! (Mon doigt s’abattit sur la feuille comme un météorite.) Oui, vos aventures en Europe. Car votre vie se décompose en trois périodes liées entre elles sans guère d’interruption : vous avez vécu chez M. Allan, vous avez suivi vos études, vous avez servi dans l’armée. Point Ce que cela nous apprend ? L’indépendance de la Grèce, pour laquelle vous avez combattu : un mensonge. Votre étape à Saint-Pétersbourg : un mensonge. Aucun consul ne vous a extirpé d’aucune situation, car nous pouvons être sûrs que vous n’avez jamais visité que l’Angleterre. Quant à vos pérégrinations maritimes, je pense que vous les avez empruntées à votre frère. Henry, me semble-t-il ? Henry Leonard. Ou doit-on prononcer Henri, sans aspirer le h, à la française ?

Il fit alors précisément le geste que j’attendais : du bout du doigt, il se massa le dessus de la lèvre supérieure, sous le nez – là où s’était trouvée, quelque temps plus tôt, certaine moustache de crin.

— En ce moment, bien sûr, Henry a une autre ligne de flottaison, précisai-je. Il baigne surtout dans l’alcool. Il aurait déjà un pied dans la tombe, dit-on. Cela doit être une terrible déception également, dans une famille comme la vôtre, avec une lignée aussi distinctive. Des chefs francs, n’est-ce pas ? Et, oh, sans doute aussi un chevalier « Le Poêr », et un ou deux amiraux britanniques pour compléter, non ? (Je souris.) De l’Irlandais de basse souche, plutôt Oh, j’en aurai vu, des représentants de votre espèce, à New York. La plupart du temps ivres, ivres et bientôt morts, comme votre Henry.

Malgré la semi-obscurité, je voyais le rouge lui monter aux joues. Ou peut-être le sentais-je seulement, comme on ressent la chaleur près d’une cheminée.

— Le plus curieux, c’est que vous aviez, de fait, un aïeul distingué, dont vous ne parlez jamais. Voue grand-père, Poe. Un vrai général, lui, sapristi ! Ex-pilier de l’Intendance militaire. A laissé l’excellent souvenir – puis-je lire à haute voix ? – a laissé l’excellent souvenir de ses vaillants efforts de réquisition et d’équipement des troupes de la Révolution. Un familier de La Fayette, indique-t-on. Pour quelle raison étrange l’avez-vous oublié ? À moins que… (Je cherchai plus loin dans les pages.) Ouais, il faut croire que, après la guerre, il ait mené une existence un peu moins héroïque. A tenu une mercerie, parmi d’autres affaires. Rien de bien florissant Et là, voyons, plus loin… Mis en faillite en 1805. Mort en 1816 dans le plus complet dénuement. Quelle tristesse. (Je relevai le nez et deux sourcils froncés.) Saisi, ruiné, voilà ce que ça veut dire. Quand je pense, Poe… Vous avez tellement honte de lui que vous lui avez substitué un Benedict Arnold.

— C’est un jeu, dit-il comme une évidence. Il faut bien avoir un peu de fantaisie, de temps en temps.

— Ce n’est pas de la fantaisie, c’est de la fabulation. En ce qui concerne les Poe de Baltimore, du moins. Qui, pour autant qu’on sache, n’avaient ni sou ni maille. Quant au général David Poe, il n’est plus qu’une page blanche.

Sa tête commençait à s’enfoncer dans ses épaules. Centimètre par centimètre.

— Ce qui nous amène au mensonge final, dis-je en haussant le ton. Vos parents.

Je n’eus plus besoin de lire. Je connaissais cette partie par cœur.

— Ils n’ont pas disparu dans l’incendie du théâtre de Richmond en 1811. Votre mère était morte depuis deux semaines quand il a pris feu, ce théâtre. Succombant à une fièvre infectieuse, si ma mémoire est bonne, bien que le rapport officiel soit assez vague à ce sujet. (Je me levai et avançai vers lui en brandissant le rapport comme un sabre d’abordage.) Votre père n’était même plus là, n’est-ce pas ? Il avait fichu le camp deux ans plus tôt, ce rustre. Laissant votre mère seule avec deux enfants en bas âge. Personne ne l’a jamais revu. Non qu’on l’ait beaucoup regretté, d’ailleurs. Un piètre comédien, à ce qu’il paraît. Il n’avait pas les bonnes critiques de votre mère, non. Et déjà habitué au delirium tremens. C’est de famille, donc, comment disiez-vous, Poe… « Une incapacité physique, corroborée par plusieurs médecins éminents. »

— Landor, je vous en prie.

— Ah, j’en ai mal au cœur pour votre pauvre maman. Livrée à elle-même, son premier mari mort, le second envolé, deux enfants à nourrir. Non, pardon. J’ai dit « deux » ? Je voulais dire trois. (Je compulsai à nouveau mes feuillets.) Car c’est bien ça. Un troisième enfant, prénommé Rosalie – Rose, dit-on maintenant. Un peu simple d’esprit, m’explique-t-on. Il lui manque… il lui manque… oui, c’est franchement étrange. (Mes sourcils formèrent deux accents circonflexes.) Serait née en décembre 1810. À savoir – voyons, que je calcule : plus d’un an après le départ de votre père. Hmm. (Je fis une drôle de mimique.) Un exploit, quand même, non ? Ça serait bien la première fois qu’une grossesse s’étirerait sur douze mois ! Qu’est-ce que ça vous inspire, Poe ?

Ses deux mains serraient le bras du rocking-chair. Il respirait à longues et profondes bouffées.

— Bah, nous ne sommes plus au Moyen Âge, dis-je d’un ton léger. Il ne faut pas demander l’impossible à une actrice. Vous connaissez cette vieille boutade, Poe : la différence entre une actrice et une catin ? Eh bien, la catin a fini en cinq minutes, elle.

Il bondit sur ses jambes, les doigts comme des serres, les yeux comme des nuées, prêt à se ruer sur moi.

— Assis ! dis-je. Assis, poète !

Il se figea ; ses bras retombèrent sur ses flancs ; il recula ; reprit place sur le fauteuil.

Sûr de moi, je lui tournai le dos. J’allai à la fenêtre, j’ouvris les rideaux et plantai mes yeux dans la nuit : pure, égale, violet-noir, trouée d’étoiles, avec la lune à l’est dans le creux des collines. Pleine, plate et blanche, elle jetait sur moi son lent rayonnement, un éclat brûlant qui allait fraîchissant.

— Il reste un point, dis-je, que je n’ai pu éclaircir avec ma petite enquête : êtes-vous un meurtrier ?

À ma grande surprise, mes propres doigts tremblaient. Le feu, peut-être : je l’avais laissé mourir.

— Vous êtes certainement beaucoup de choses, continuai-je, mais cela ? (Faisant volte-face, j’étudiai son teint de cendre.) Qu’importe ce qu’en dit Hitchcock, je ne veux pas le croire. Seulement, j’ai repensé à cette conversation que vous avez tenue avec Lea à Fort Putnam. Puis-je vous citer ? Je dois connaître vos mots par cœur.

— Faites ce que vous voulez, dit-il sourdement.

Je m’humectai les lèvres avec la langue. Puis je me raclai la gorge.

— Réponse du première année Edgar Poe à Mlle Lea Marquis : « Les défunts nous poursuivent quand nous ne les aimons pas assez. C’est que nous les oublions, voyez-vous ; cela n’est pas volontaire de notre part, mais c’est ainsi. Le chagrin, la douleur vont en s’amenuisant, cela ne dure qu’un temps, au bout duquel nos morts se sentent abandonnés. Alors ils nous réclament. Ils veulent retrouver le chemin de nos cœurs. Pour ne pas mourir deux fois. » (Je baissai les yeux vers lui.) Vos paroles, Poe.

— Et alors ? gronda-t-il.

— Eh bien, c’est presque passer aux aveux. Il ne me restait qu’à trouver votre victime. Ce qui ne prit qu’un instant. (Je me mis à tourner autour de son siège comme je le faisais à New York quand j’interrogeais un suspect : en resserrant progressivement le cercle.) C’est votre mère, n’est-ce pas ? (Je me penchai au-dessus de son épaule. Lui chuchotai à l’oreille.) Votre mère, Poe. Chaque fois que vous l’oubliez, chaque fois que vous vous jetez dans les bras d’une autre femme – cela revient à la tuer à nouveau. Le matricide, oui. L’un des crimes les plus graves de toute la création.

Me redressant, je recommençai à marcher : la dernière boucle. Je me plaçai devant lui :

— N’ayez crainte. Oublier quelqu’un n’est pas encore passible de pendaison. Vous êtes hors de danger, mon ami. Il se trouve que, après tout, vous n’êtes pas un assassin. Vous n’êtes qu’un petit garçon amoureux de sa maman.

Il bondit à nouveau… chancela à nouveau. Pourquoi, je ne saurais vous le dire. Était-ce notre différence de taille ? (J’aurais sans doute pu l’étaler par terre, si j’avais voulu.) C’était plus certainement affaire d’autorité. Selon moi, il vient forcément un moment dans la vie de tout homme où il est obligé de constater sa totale impuissance. Peut-être a-t-il dépensé son dernier sou au comptoir ; ou la femme qu’il aime l’a-t-elle rejeté pour toujours ; ou bien apprend-il par la bande qu’un homme en qui il plaçait sa confiance ne lui veut que du mal. Mais voilà : à cet instant il se retrouve nu.

C’est ainsi qu’il était, debout au milieu de ma chambre, comme si on lui avait pelé son dernier carré de peau. Ses os branlaient.

— Je suppose que vous avez terminé, dit-il enfin.

— Pour le moment.

— Dans ce cas, je vous souhaite une bonne nuit.

La dignité, oui, son ultime refuge. Il sortirait d’ici une dernière fois, mais la tête haute. Il traverserait le couloir le menton levé, et il marcherait ainsi dehors.

Du moins essaierait-il. Pourtant quelque chose le fit se retourner. Et lâcher d’une voix bouillante :

— Un jour vous saurez ce que vous venez de me faire.

 

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