Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 16 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 11

Le récit de Gus Landor

 

11

 

Le 3 novembre 1830

 

Quatre heures de l’après-midi à West Point serait presque un instant magique. Les cours sont terminés, les élèves-officiers profitent, avant le défilé du soir, d’une pause dans la longue marche de la journée, et ils s’en servent usuellement pour assiéger la population féminine. À quatre heures sonnantes, un régiment de jeunes femmes, parées de séduisants atours roses,

rouges et bleus, déambule déjà le long de Flirtation Walle 5 . Cinq minutes plus tard débarque la horde des « gris », dont chaque représentant offre son bras à une demoiselle rose ou bleue et, si les choses sont avancées – disons qu’ils se voient depuis un jour ou deux –, alors peut-être verrez-vous l’un d’eux échanger un bouton de sa tunique contre une mèche de cheveux. On prête serment pour l’éternité. On verse des larmes. Tout est terminé en une demi-heure. C’est d’une efficacité redoutable.

… et cela présentait un intérêt particulier cet après-midi-là. Ces jeunes gens se trouvant là et pas ailleurs, j’étais parfaitement seul à l’entrée nord de la glacière, devant une Plaine déserte. Une brise constante entraînait les feuilles mortes, et la lumière, crue et violente les jours précédents, venait de s’adoucir sous les brumes naissantes. Et il n’y avait vraiment personne.

Puis j’entendis un froufrou… une brindille qui se brisait… un bruit de pas solitaire…

— Parfait, dis-je en me retournant. Vous avez eu mon message.

Sans répondre, le première année Poe contourna la glacière, ouvrit brusquement la porte et s’engouffra à l’intérieur, relâchant au passage un courant d’air froid.

— Monsieur Poe ?

Un long chuchotement éraillé émergea des ténèbres :

— Personne ne m’a suivi ?

— Voyons, que je… Non.

— Vous êtes sûr ?

— Oui.

Il consentit à se rapprocher de l’entrée. Seuls les contours de son visage apparurent à la lumière. Le nez. Le menton. Le haut glacier de son front.

— Votre comportement m’étonne, monsieur Landor. Vous exigez le plus grand secret, et vous criez mon nom en plein jour.

— Navré, mais impossible de faire autrement.

— Et si quelqu’un me reconnaissait ?

— Bonne remarque. Dans ce cas, peut-être vaudrait-il mieux que vous vous remettiez à l’escalade.

Je lui indiquai le toit de chaume rond de la glacière, qui se détachait sur le ciel comme la pointe écrasée d’une flèche. En tournant sur lui-même, Poe renversa la tête pour suivre la direction de mon doigt, et se retrouva finalement à l’extérieur, les paupières plissées sous le soleil.

— Ça n’est pas si haut, lui dis-je. Un peu plus de quatre mètres, sans doute. Vous êtes si bon grimpeur.

— Mais… dans quel but ? murmura-t-il.

— Je pourrais même vous faire la courte échelle ? Vous vous accrocherez au chambranle, par exemple ? De là, vous devriez sans peine atteindre la corniche…

Il me regarda comme si je parlais à l’envers.

— À moins que votre dernière ascension vous ait laissé sans forces. Ce que je comprendrais, bien sûr.

Quel choix avait-il ? Il posa son shako par terre ; se frotta les mains ; m’observa, les sourcils froncés ; hocha la tête et dit :

— Je suis prêt.

Sa petite taille lui permettait de bien adhérer au mur de pierre, et il ne glissa qu’une fois, presque arrivé à la corniche. Mais son pied droit tint bon et il réussit à se hisser tout en haut. Trente secondes plus tard, il était accroupi sur l’arête du toit. Une gargouille.

— Me voyez-vous d’où vous êtes ? lui demandai-je.

Kssst.

— Pardonnez-moi, je ne vous entends pas, monsieur Poe.

— Oui, arriva la réponse, mi-chuchotement, mi-sifflement.

— N’ayez crainte. Nous sommes parfaitement seuls et, si quelqu’un m’entend, on en conclura que je suis fou, ce qui… Pardon, que dites-vous, monsieur Poe ?

— Dites-moi ce que je fais là, je vous prie.

— Ah. Oui ! Eh bien, vous dominez la scène du crime.

Je délimitai en marchant un carré d’environ cinq mètres de côté. Puis je rectifiai :

— Du deuxième crime. C’est ici qu’on a arraché le cœur de ce pauvre Leroy Fry.

Je me tenais précisément au nord-nord-est de rentrée de la glacière. Les quartiers des officiers se trouvaient au nord-ouest, ceux des élèves à l’ouest, les Académies au sud, le poste de garde de Fort Clinton à l’est. Notre homme avait fait preuve d’intelligence : il avait choisi l’unique emplacement où il était sûr d’accomplir son macabre travail sans être vu.

— Comme c’est étrange, avouai-je. J’ai exploré tout le tour de cette glacière. J’ai cherché à quatre pattes, et j’ai sali au moins deux paires de pantalons. Mais jusqu’à aujourd’hui, il ne m’a pas effleuré l’esprit d’adopter un autre point de vue. Je veux dire, de prendre de la hauteur.

Soit de me placer au même endroit. Que lui – je veux dire l’homme qui avait déchiré la chair de Leroy Fry, brisé ses os, glissé ses mains dans les viscères puants d’un corps privé de vie.

— M’entendez-vous, monsieur Poe ?

— Oui.

— Parfait. Maintenant j’aimerais que vous regardiez autour de moi, et que vous me disiez, s’il vous plaît, si vous apercevez des trous par terre. À savoir des marques, qu’on aurait pu laisser, dans l’herbe ou ailleurs. Les traces d’un bâton, ou d’une pierre, qu’on aurait enfoncés dans le sol, par exemple.

Il y eut un long silence. Si long que j’allais répéter lorsqu’un long sifflement parvint à mes oreilles.

— Je suis navré, monsieur Poe, je…

— Votre pied gauche.

— Mon pied… gauche… Ah. Oui, je vois.

Une empreinte, en effet. Pas très large. Sept centimètres de tour, peut-être. Je sortis de ma poche un gros galet blanc et brillant – j’en avais ramassé une quantité le matin même sur la rive du fleuve –, je le posai dans la petite crevasse, et je m’en éloignai.

— Eh bien voilà, dis-je. Vous comprenez tout l’intérêt d’étudier les choses depuis le Ciel. Je n’aurais certainement pas repéré cette marque avec mes yeux de… simple mortel. Maintenant, en voyez-vous d’autres à peu près de la même taille ?

Ce fut laborieux, hésitant. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour se mettre réellement à l’œuvre, et pas mal de temps pour découvrir, successivement, de nouveaux trous. Plusieurs fois il changea d’avis et me demanda de déplacer le galet que je venais juste de poser. Et comme il s’entêtait à s’exprimer par chuchotements, suivre ses directives revenait à avancer dans le noir avec une luciole pour tout guide.

Puis il redevint silencieux. Et, brusquement, m’envoya chercher dans une direction imprévue, à quelques pas du périmètre que j’avais tracé.

— Nous quittons la scène du crime, monsieur Poe.

Il insista pour que je marque d’une pierre l’endroit qu’il désignait. Insista encore pour que j’agrandisse progressivement ledit périmètre, ce qui me paraissait tout à fait absurde. Mes réserves de galets diminuaient, et un sentiment désagréable s’emparait de moi à mesure que je m’écartais de la zone que j’avais nettement délimitée.

— Il y en a encore, monsieur Poe ? lui demandai-je d’une voix lasse.

Une bonne demi-heure venait de s’écouler… Ma petite gargouille répondit que oui, il y avait encore une marque. Pour d’étranges raisons, celle-ci fut la plus difficile à trouver. Trois pas vers le nord… cinq pas vers l’est… non, six pas vers l’est… non, vous êtes trop loin… là… non, pas là, ici ! Ses murmures éraillés me suivaient à la trace comme un moucheron… jusqu’à ce qu’enfin je repère cette fameuse marque, que j’y insère mon galet, que je m’entende déclarer avec un soulagement non feint :

— Vous pouvez revenir sur terre, monsieur Poe.

Il commença à redescendre, sauta les derniers trois mètres et atterrit en pliant les genoux dans l’herbe. Alors il retourna se fondre dans les ténèbres de la glacière.

— Vous disiez l’autre jour, monsieur Poe, que vous voyiez dans ce crime – à savoir le vol d’un cœur – quelque chose de biblique. Je dois admettre que j’avançais déjà dans cette voie. Sans me rapporter précisément à la Bible – non, je n’irais pas jusque-là… Néanmoins je ne peux m’empêcher de trouver à cette affaire un caractère religieux.

J’aperçus le mouvement de ses mains dans l’obscurité.

— Oui, poursuivis-je, je dirais même que ça sent l’encens d’un bout à l’autre. Leroy Fry s’acoquine avec une bande de gaillards louches, et que fait-il ensuite ? Il tombe dans les bras des bigots. À quoi pense Thayer devant son cadavre ? À un fanatique religieux. Partons donc du principe que nous baignons là-dedans, et demandons-nous quelles traces il reste de cet affreux méfait. S’est-il agi d’un rite, d’une cérémonie ? Pour laquelle des pierres, des bougies, ou ce qu’on voudra, auraient été placées selon certaines règles ?

Poe avait joint ses mains : de douces mains de prêtre.

— Dans ce cas, continuai-je, si de tels objets ont été utilisés, il est évident qu’on les a retirés à la fin. Pour ne pas laisser d’indices. Certes, mais les empreintes ? Cela aurait pris du temps de les effacer, un temps précieux, compté, puisqu’on avait déjà envoyé une escadre faire des recherches. Sans oublier qu’il fallait vite le mettre à l’abri, ce cœur tout frais. J’en conclus alors que notre homme a récupéré tout son fourbi, sans se préoccuper des traces, des empreintes, en un mot des trous.

Je souris à l’intention des mains dans la glacière.

— Et voilà ce que nous faisons aujourd’hui, monsieur Poe. Nous mettons nos yeux en face de ces trous.

Je promenai un regard sur mes petits galets blancs qui, dans l’herbe pâle, ressemblaient à de minuscules pierres tombales. Puis je sortis un carnet et un crayon de ma poche et, marchant de l’un à l’autre, je commençai à évaluer les distances qui les séparaient. J’en fis le dessin sur la page ouverte, qui fut bientôt constellée de petits points.

— Alors, ces trous ? murmura Poe depuis ses glaciales profondeurs.

C’est seulement en la lui tendant, cette page, que je vis réellement, pensé-je, ce qu’elle représentait :

 

— Un cercle, dit-il.

En effet. Un cercle de trois mètres de diamètre, selon mon estimation. Bien plus grand que le corps étendu de Leroy Fry. On en aurait mis six comme lui, là-dedans.

— Oui, mais les pierres à l’intérieur du cercle… dit Poe, le visage penché vers le dessin. Je ne vois pas ce que ça peut être.

Nous examinâmes encore mon diagramme, en essayant de rattacher les points du centre à ceux de la circonférence. Rien n’y faisait. Plus je les étudiais, plus ils semblaient me fuir… jusqu’à ce que mon regard se pose sur les galets eux-mêmes.

— Hm, dis-je. Mais c’est évident.

— Quoi ?

— S’il manquait quelques points sur la circonférence – comprenez-vous ? – alors on peut parier qu’il nous en manque aussi à l’intérieur du cercle. Voyons…

Je posai la page arrachée sur la couverture de mon carnet, et reliai entre eux les points les plus proches les uns des autres. Je continuais ainsi, sans prendre encore conscience du résultat, quand j’entendis Poe s’exclamer :

— Un triangle !

 

— En effet, dis-je. D’après ce qu’on m’a rapporté, je pense que Leroy Fry se trouvait au centre de ce triangle. Quant à notre homme, il était… il était…

Où ?

Des années plus tôt, la famille d’un maréchal-ferrant de Five Points 6 m’avait demandé d’élucider les causes du décès de cet homme (ça leur avait coûté plusieurs vies d’économies). Le pauvre avait été tué à coups de massue, et marqué avec un de ses propres fers. Il avait un U sur le front, rouge et en relief, comme si un cheval l’avait foulé. Je me rappelle avoir passé un doigt sur la brûlure en me demandant quelle sorte d’individu avait bien pu lui faire ça. En relevant les yeux, j’avais vu – non, je ne dirais pas cela – j’avais imaginé le meurtrier à la porte, le fer rouge fumant à la main, et dans ses yeux un regard !… fou de rage et d’angoisse, je suppose, mais avec un peu de timidité aussi, comme s’il se croyait indigne que je l’aperçoive. Eh bien, l’assassin, quand nous l’avons arrêté, ne ressemblait pas à l’image que je m’en étais faite. En revanche, le regard était le même. Il n’en changea pas jusqu’à la potence.

Je dois à cette affaire-là de croire, eh bien, aux images. Toutefois, Lecteur, cet après-midi-là près de la glacière, d’image il n’y avait point. Personne à la porte. Ou peut-être est-il plus simple de dire que, s’il y avait quelqu’un, il changeait sans arrêt de posture et de forme… Il se multipliait.

— Eh bien, tout cela m’est fort utile, monsieur Poe. Je pense qu’on vous attend à la revue, maintenant, et moi, c’est le capitaine Hitchcock qui…

Me retournant, je le trouvai agenouillé par terre, tête baissée, à grommeler comme un corbeau.

— Qu’y a-t-il, monsieur Poe ?

— J’ai remarqué cela depuis le toit. Mais ce n’est pas ce qu’on cherchait, donc…

Il ne termina pas sa phrase.

— Je ne vous suis pas tout à fait, monsieur Poe.

— Des traces de brûlé ! Allons, vite !

Il arracha une nouvelle page de mon carnet, l’étala sur l’herbe et entreprit de la noircir au crayon, à grands traits qui, rapidement, recouvrirent toute la feuille – enfin, non, pas toute. Car, lorsqu’il la releva à la lumière, voici ce qui apparut, tel un message dessiné du doigt sur une fenêtre embuée :

 

— On dirait… SHJ, lut Poe. Société des…

Oh, oui, nous énumérâmes toutes les « sociétés » qui nous vinrent à l’esprit. Les services. Les systèmes. Les sauriens. Nous consacrâmes un temps fou, à quatre pattes, à nous creuser la tête.

— Attendez ! s’écria-t-il soudain.

Plissant les paupières, il reprit d’une voix très grave :

— Si chacune de ces lettres est écrite à l’envers, peut-être la somme l’est-elle aussi ?

J’arrachai aussitôt une nouvelle page et marquai en grands caractères qui en occupèrent toute la surface :

 

— Jésus-Christ, dit Poe.

Il était temps de retrouver la position assise, et j’en profitai pour frotter mes genoux endoloris. Pour prélever aussi dans ma blague un bout de tabac à chiquer.

— Le monogramme du Christ, renchéris-je. Une inscription commune de l’ancien temps. C’est peut-être la première fois que je la vois écrite à l’envers.

— À moins, dit Poe, qu’on ait voulu invoquer quelqu’un d’autre que le Christ. Son ennemi intime, par exemple.

Le cul dans l’herbe, je mâchonnais ma chique. Poe regardait les nuages défiler. Un merle sifflait, une rainette coassait dans un arbre. Tout avait changé.

— Vous savez, dis-je finalement. J’ai un ami qui pourrait se révéler utile.

Poe me jeta un rapide regard oblique.

— Ah vraiment ?

— Oh oui. Un grand spécialiste des symboles, des… rituels, de toute cette sorte de choses. Doté d’une collection impressionnante d’ouvrages consacrés aux… aux…

— Aux sciences occultes, termina-t-il pour moi.

Je mâchonnai encore quelques instants en pensant que c’était, oui, l’expression convenable.

— Un garçon fascinant, expliquai-je. Je veux dire mon ami le professeur Pawpaw.

— Quel nom extraordinaire !

J’appris à Poe que Pawpaw était indien de naissance, plus exactement à moitié indien, avec, euh, un quart de sang français et Dieu savait le reste. Il me demanda si Pawpaw était réellement professeur. Eh bien, c’était un érudit, lui répondis-je, sans le moindre doute, et très prisé des dames de la haute société. Mme Livingstone lui avait un jour donné douze dollars en argent en échange d’une heure de son temps.

— J’espère que vous pourrez le payer, alors, me confia Poe avec un nonchalant haussement d’épaules. C’est que je suis très endetté. M. Allan ne daigne pas m’envoyer d’espèces pour mes instruments de mathématiques.

Je lui dis de ne pas s’inquiéter, cela serait pour moi. Puis je lui souhaitai une bonne journée et regardai sa mince silhouette se diriger (sans grande hâte) vers la Plaine.

En revanche, ce que je ne lui dis pas (et cette pensée ne me fit-elle pas éclater de rire sur le chemin du retour ?), c’est que j’avais déjà trouvé le moyen de rémunérer le professeur. Puisque je lui apportais le crâne vivant d’Edgar Poe.

 

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