Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 41 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 29

Le récit de Gus Landor

 

29

 

Le 8 décembre 1830

 

Lecteur, laissons pour l’instant de côté les interrogations de Poe. J’en ai une autre à vous soumettre : pourquoi attendais-je de la compassion du capitaine Hitchcock ?

Quand je lui rapportai mes mésaventures dans la penderie d’Artemus Marquis, puis au sortir de la taverne, pourquoi pensais-je qu’il s’inquiéterait de ma santé ? Qu’il exprimerait des craintes pour ma sécurité ? Non, j’aurais dû prévoir qu’il s’attacherait trop au message pour se préoccuper du messager.

— Ce que je n’arrive pas à comprendre, commença-t-il, serrant les poings sur son bureau, c’est la raison pour laquelle notre homme – s’il s’agit de lui – vous aurait suivi hors de l’enceinte de l’Académie. Dans quel but ?

— Eh bien, parce qu’il en a après moi, je suppose. Nous le pourchassons nous-mêmes, non ?

Pourtant, en disant cela, une autre possibilité me vint à l’esprit. Et si ce n’était pas moi que poursuivait le mystérieux individu ? Si c’était plutôt Poe ?

Dans ce cas, il l’aurait vu entrer à la taverne. Il aurait compris tôt ou tard que je m’y trouvais aussi. Il en aurait tiré des conclusions intéressantes sur les activités de M. Poe après l’extinction des feux.

Évidemment, je ne pouvais rien révéler au capitaine, puisque cela serait revenu à avouer que j’avais poussé un de ses élèves à faire le mur et, pire encore, que je m’étais adonné à la boisson avec lui. Ce qui m’aurait placé plus bas dans l’estime d’Hitchcock que je ne l’étais déjà.

— Alors quelque chose m’échappe, disait-il. S’il s’agit de l’homme qui se proposait de vous tuer chez les Marquis, pourquoi maintenant se contenterait-il de vous laisser sans connaissance ?

— Eh bien, c’est peut-être ici qu’un autre individu entre en ligne de compte. Un deuxième individu qui a le pouvoir de calmer le premier. Ou alors ils s’ingénient tous deux à me causer des frayeurs.

— Mais si vous croyez réellement qu’Artemus joue un rôle dans tout ça, demanda Hitchcock, pourquoi différer son arrestation ?

— Capitaine, je n’ai pas la prétention de connaître le fonctionnement de la justice militaire, mais, chez nous à New York, on n’arrête pas un suspect sans disposer de preuves irréfutables. Je vous demande pardon, seulement… c’est exactement ce qui nous manque.

J’entrepris de compter sur mes doigts nos pièces à conviction :

— Nous avons un col de prêtre, qui, sans le prêtre en question, ne nous mène nulle part. Nous avons une tache de sang sur l’uniforme de Joshua Marquis, un sang qui peut être celui de n’importe qui – bon Dieu, allez savoir si elle ne date pas de leur bataille de Maguaga ! Je vous fiche mon billet que le soldat Cochrane se dira incapable de l’identifier, cet uniforme, tout comme le révérend Lippard. Ils n’ont rien aperçu d’autre qu’un galon.

Hitchcock fit alors une chose que je ne l’avais jamais vu faire : il se versa un verre de sherry. Et il s’en baigna les gencives.

— Peut-être, dit-il, est-il temps de convoquer Artemus pour un interrogatoire en bonne et due forme.

— Capitaine… (J’avais assez appris sur les coutumes militaires pour ne pas ignorer qu’on ne rejette pas une idée lorsqu’elle sort de la bouche d’un officier, ou du moins pas d’emblée. Non, on la passe au crible comme une pépite à haute teneur en or, puis on constate, à son plus grand regret, que ce n’est peut-être pas tout à fait de l’or… Je secouai donc le tamis…) Cette décision, bien sûr, vous appartient. À mon avis, Artemus est beaucoup trop futé pour tomber dans le panneau. Il sait fort bien que nous n’avons pas le goudron pour lui coller les plumes. Il lui suffira de nier du début jusqu’à la fin – avec la courtoisie d’un parfait gentleman – et il restera intouchable. C’est du moins ma vision des choses. Et si le bruit court que l’interrogatoire n’a rien donné, il ressortira plus fort de l’épreuve.

Ne suis-je pas diplomate, Lecteur, quand je m’en donne la peine ? Car cela ne faisait, au fond, aucune différence. Tandis qu’il reposait son verre sur son bureau, Hitchcock plissa les paupières en levant le menton.

— Ce sont les seules raisons qui vous arrêtent, monsieur Landor ?

— Quelles autres raisons pourrais-je avoir ?

— Peut-être craignez-vous qu’une autre personne soit incriminée ?

Un long silence, maintenant, tout dissonant de nos vieilles dissensions. J’entendis l’habituel grognement qui sourdait dans ma gorge tandis que je renversais la tête.

— Poe, dis-je.

— Selon votre récit, il y avait bien deux hommes ce soir-là.

— Mais Poe…

Mais Poe rentrait à West Point en courant.

Eh si, une fois de plus, je m’étais acculé moi-même au fond de l’impasse. Je ne pouvais fournir d’alibi à Poe car je ne pouvais avouer qu’il était là. Et parce qu’une autre de mes pensées vagabondes me tirait soudain par la manche :

Comment pouvais-je être sûr qu’il était reparti ?

Je poussai un profond soupir. Opinai du bonnet.

— J’ai peine à croire que vous vouliez encore son scalp, capitaine.

Il se pencha vers moi.

— Permettez-moi de vous éclairer sur un point, monsieur Landor. Le seul scalp que je veux se trouve sur le crâne de celui ou de ceux qui ont tué deux de mes élèves. Et si vous croyez que je suis seul à le vouloir, je puis vous assurer que cet objectif est celui de toute la hiérarchie de l’Académie, de bas en haut jusqu’à notre commandant en chef.

Rien d’autre à faire que de lever les mains en signe de reddition.

— Je vous en prie, capitaine, c’est mon cas également.

Je ne sais si l’affirmation l’apaisa. Toujours est-il qu’il se tut pendant une minute entière, tandis que je dénouais les muscles de mon dos.

— Je vais vous expliquer pourquoi je préfère attendre, lui dis-je enfin. Il manque une pièce. Quand je l’aurai, je sais que tout s’éclaircira, nous aurons tous les éléments utiles. Mais tant que je ne l’aurai pas, tout restera obscur, impénétrable, et personne ne sera satisfait – ni vous, ni moi, ni le colonel Thayer, ni le président.

Oh, il fallut négocier âprement, mais enfin nous nous entendîmes sur un point : Hitchcock chargerait quelqu’un (pas un de ses élèves) de suivre Artemus aussi discrètement que possible, puis de nous rendre compte de ses allées et venues. De cette façon, il pourrait au moins garantir la sécurité de ses jeunes recrues sans compromettre notre enquête. Il ne me dit pas à qui il pensait – je ne voulais pas le savoir – et, une fois notre accord conclu, il se débarrassa de moi. Me renvoya, tout simplement, avec les mots suivants :

— J’attends donc pour demain matin un nouvel extrait du journal de M. Fry.

J’aurais dû tout bonnement répondre oui.

— En effet, capitaine, vous l’aurez demain, mais un petit peu plus tard. Je suis attendu pour dîner, ce soir.

— Ah vraiment ? Et puis-je vous demander où ?

— Chez le gouverneur Kemble.

S’il en était impressionné, il ne le montra pas. À son crédit, je ne pense pas qu’il l’était.

— Je suis une fois allé chez lui, fit-il d’une voix traînante. Cet homme parle comme un méthodiste.

 

Si on l’avait chargé de décrire le gouverneur, Poe aurait sorti quelque chose de son sac à mythes : Vulcain et ses forges, Jupiter et sa foudre… Moi, je connaissais trop peu la mythologie, et trop bien Kemble, à savoir l’un des personnages les moins mythiques que j’aie jamais rencontrés – tout simplement quelqu’un qui, après avoir mis la main sur quelques secrets et un peu d’argent, s’était débrouillé pour semer les premiers afin de récolter le second.

Il avait pris le tour de main à Cadiz, apprenant sur place une chose ou deux dans l’art de fabriquer les canons. Revenu aux États-Unis, il s’était aussitôt établi à Cold Spring, où, sur la berge d’une petite rivière, la Margaret Brook, il avait construit une fonderie. Hurlante, grinçante, fumante, avec ses roues à eau, ses pompes foulantes et ses ateliers de laminage. Un endroit magique. D’un côté entrent les dollars de l’Oncle Sam, de l’autre sortent canons et boulets ronds, grenaille et mitraille, vilebrequins, manivelles, tuyaux et engrenages. Si, entre la Pennsylvanie et le Canada, vous tombez sur un bout de métal qui ne vient pas de chez Kemble, ne vous y fiez pas. À jeter, à bannir de notre belle vallée des dieux, s’il n’est pas estampillé West Point Foundry. Voilà.

Celle-ci est ici depuis si longtemps qu’on ne la remarque plus guère, ou peut-être devrais-je dire, pas plus que des traces de feldspath dans un bloc de roche. Elle fait partie du paysage. Les rugissements des hauts fourneaux, le terrible fracas du marteau à bascule… enfin, ça dure depuis des siècles, non ? Et les forêts qu’engloutissent les grands fours – tant à la fois, et si vite que les collines semblent s’en débarrasser comme des peluches sur un manteau de laine… Oui, ça doit être comme ça depuis toujours, aussi.

Eh bien, ce gouverneur Kemble est un vieux célibataire qui a bien besoin de compagnie. Il tient table ouverte une fois par semaine : il veut que ses congénères profitent de ses largesses. Ce sont, pour l’essentiel, de vieux célibataires comme lui ; toutefois, de temps à autre, quiconque compte dans ce pays se doit de faire le voyage jusqu’à Marshmoor. Thayer, bien sûr, est régulièrement invité. De même, les officiers en poste à West Point, ainsi que le corps enseignant de West Point, et le conseil des visiteurs de West Point, l’un et l’autre constitués par Thayer. Mais aussi toutes les comètes de passage : peintres paysagistes, écrivains new-yorkais, acteurs, quelques bureaucrates et futurs Bonaparte…

Et moi. Comme j’ai, il y a bien des années, aidé le frère de Kemble à se dépêtrer d’une escroquerie immobilière à Vauxhall Gardens, le fondeur m’a invité une demi-douzaine de fois depuis mon arrivée dans les Highlands. À ce jour, je n’y suis allé… qu’un soir. Oh, j’étais ravi que l’on se souvienne de moi, mais je n’ai pas à ce point besoin de compagnie, et mon horreur du beau monde l’emporte généralement sur les honneurs de Marshmoor. Du moins l’emportait-elle avant que je commence à me morfondre dans la propreté éclatante de l’hôtel de M. Cozzen. Avant que je passe mes journées et mes nuits en compagnie d’hommes aux uniformes de laine tissée. Avant que les dépouilles de Leroy Fry et de Randolph Ballinger se mettent à danser dans ma tête. Alors ma misanthropie recula devant l’épouvante que m’inspire cet endroit, cette Académie, et donc, recevant cette toute dernière invitation du magnat Kemble, je m’empressai furieusement de l’accepter.

Voilà pourquoi je descendais la colline verglacée sur mon postérieur alors que, à tous égards, j’aurais dû compulser encore le journal intime de Fry ; et pourquoi, me relevant une fois arrivé au débarcadère, je scrutai la surface du fleuve et demandai au soldat de service si Kemble n’allait pas annuler à cause du mauvais temps. Car la neige ne tarderait pas à tomber – elle a dans ces contrées la régularité du courrier.

Mes craintes n’étaient pas justifiées. Avec six minutes de retard sur l’horaire annoncé, le chaland de Kemble était à vingt mètres de la rive. Six rameurs à bord ! Cet homme voit toujours grand ! Je ne pouvais plus, donc, que poser mes fesses trempées sur un des bancs mouillés, et me laisser mener.

Fermant les yeux un instant, je fis comme si ce n’était pas moi que l’on… transbordait. Ce qui me rapprocha des cadences du fleuve qui, bouillonnant, exsudait le soufre. La traversée fut agitée, remuante. Deux mois plus tard, la surface serait gelée et l’on irait sur l’autre berge en voiture à chevaux. Ce soir-là, dans le brouillard, on ne discernait rien que le vacillement incertain des torches au loin ; je compris cependant qu’on approchait de l’autre débarcadère car l’eau devenait plus calme dans l’anse, et les rames ne faisaient plus qu’effleurer la surface. Ce qui ne les empêchait pas de remonter des assiettées d’algues et de limon, parfois une nasse à anguilles, le couvercle d’une tabatière – tandis que, sans prévenir, quelques vagues bousculaient encore le bateau.

Un quai émergea du néant, forme indistincte dans le crépuscule, à pleine plus réelle que la brume – qu’une main gantée troua soudainement.

C’était le gant du cocher de Kemble, brillant comme un sou neuf dans sa livrée vanille. Derrière lui se dressait un tilbury à grandes roues, auquel étaient attelés deux chevaux blancs, figés comme des sculptures, enveloppés de la buée qui sortait de leurs naseaux.

— Par ici, monsieur Landor.

Un groupe de domestiques avait déjà déglacé le quai, et notre cabriolet se mit en route comme une évidence, sans le moindre à-coup. Se glissa sous un portique, s’arrêta dans un frémissement. En haut du perron, se dressait le gouverneur.

Lequel, même debout, paraissait à cheval, avec sa grande tête droite, ses favoris épais, et ses jambes avachies dessous. Des pieds comme des potirons. Ce visage rond, énorme, jovial, ses bajoues rougies de plaisir. Il ne cessa de parler dès qu’il eut posé les yeux sur moi et, lorsqu’il engloutit ma main dans les siennes, j’eus l’impression de disparaître dans ses manches.

— Landor ! C’est que vous vous faites rare. Eh bien, entrez, mon gars, on ne laisse pas les chiens dehors par ce temps. Mais vous êtes trempé, non ? Qu’est-ce que vous avez, sur le dos ? Il est mangé par les mites, ce manteau. Enfin, il ne reste que les trous ! Bon, aucune importance, j’en ai en réserve pour les imprévus, cette sorte de situation exactement. N’ayez crainte, ils ne sont pas à ma taille, bien sûr, on a pris des mesures… humaines ! Et, si je peux me permettre, ils sont un peu plus dans le « ton ». Tss, quel mot ridicule, ce « ton ». Mais dites, voyez-moi ça, vous êtes beaucoup trop maigre, Landor. Le gruau de l’Académie ne vous réussit pas – il n’y a qu’aux rats que ça réussit, d’façon. Aucune importance, ce soir vous mangerez bien, mon ami. À en faire péter les coutures de tous mes manteaux !

Vingt minutes plus tard, je me trouvais dans le bureau de Kemble, quatre fois grand comme celui de Pawpaw, lambrissé du même bois exactement dont le gouverneur alimentait ses fours. J’avais emménagé dans une redingote flambant neuve et un gilet au délicieux col rond. Un domestique attisait un feu fatigué, un deuxième arriva avec une carafe de madère, un troisième avec les verres. J’en pris deux pour rattraper le temps perdu, et les sirotai sans me presser tandis que Kemble emportait le sien devant la fenêtre panoramique pour contempler, au bout de ses longues pelouses, la vaste plaine brillante de l’Hudson. Son Hudson, d’apparence si calme à cette distance qu’on l’aurait confondu avec un lac.

— Vous prisez, Landor ?

Les pipes étaient interdites dans le manoir du gouverneur, mais il y avait des tabatières. Dont nulle n’était aussi raffinée que celle-ci : un petit sarcophage doré, avec la Chute de l’homme incrustée sur les flancs, et un canon en or au milieu du couvercle.

Kemble sourit devant mes narines épatées.

— Thayer décline à chaque fois, dit-il.

— C’est dans sa nature de renoncer.

— Pas à vos services, tout de même ?

— Cela viendra peut-être. Cette enquête s’éternise, personne n’en voit le bout.

— Cela ne vous ressemble pas, Landor, de mettre autant de temps.

— Ah. (Sourire blême de ma part) Je ne dois pas être dans mon élément. Pas fait pour la vie militaire.

— Le hic, c’est que… Si vous échouez, votre orgueil en prend un coup, et puis voilà. Votre réputation en même temps. Mais vous rentrez dans votre charmant petit cottage, vous vous servez un autre verre de madère ou… de whiskey, non ? C’est le whiskey, vous ?

— Oui.

— Alors que du côté de Thayer, c’est différent, car il ne tombe pas seul. (Kemble introduisit un de ses pouces gigantesques dans son oreille, d’où il ressortit avec un « plop ! » retentissant.) Nous traversons une période difficile, Landor. La Chambre de Caroline du Sud a adopté une résolution pour la suppression de l’Académie, le saviez-vous ? N’imaginez pas qu’ils manquent d’alliés au Congrès. Ni à la Maison Blanche. (Il leva son verre à la lumière d’une lampe en cuivre.) Je crois que Jackson prend un malin plaisir à réintégrer tous les élèves que Thayer exclut de chez lui. Jackson veut la tête de Thayer, il attend simplement le bon moment. Inutile de vous dire qu’il l’aura si on n’arrive pas à résoudre cette affaire. Je tremble pour l’Académie.

— Et pour vos fonderies, ajoutai-je.

Bizarre – je ne voulais pas le dire à voix haute. Mais Kemble ne broncha pas. Il fit un pas de côté, se redressa et déclara :

— Un pays fort passe par une Académie forte, Landor.

— Évidemment.

— Maintenant, selon moi, une mort, même dans les circonstances les plus étranges, cela n’affecte pas le grand ordre de l’Univers. Mais deux, cela n’est plus pareil.

Que pouvais-je répondre ? Non, deux, cela n’était plus pareil. Trois, encore moins.

Renfrogné, Kemble déglutit lentement une gorgée de son madère.

— Enfin, j’espère pour notre bien à tous que vous trouverez votre homme et que l’on oubliera cette affaire regrettable… Mais regardez vos mains, Landor, vous tremblez. Rapprochez-vous du feu, peut-être, et prenez encore un verre, et… ah, tiens donc ! Nos autres invités, si je ne m’abuse ! Je vois qu’on s’agite sur le quai. Dites, Landor, je passe tout mon temps enfermé et j’aurais presque envie de les accueillir personnellement. Aimeriez-vous… Vous voudriez. ? Certain ? Fort bien, puisque vous insistez, mais couvrez-vous soigneusement. N’allez pas m’attraper une pneumonie, notre pays compte sur vous, cela ne vous aura pas échappé…

 

Deux voitures furent envoyées chercher les nouveaux arrivants. Emmitouflés jusqu’aux oreilles, le gouverneur et moi nous assîmes dans la première. Nous étions un peu gris. Silencieux. Du moins, s’il parlait, je ne l’entendais plus. J’envisageais, comme cela ne m’était encore jamais arrivé, les conséquences d’un échec.

— Ah, s’écria Kemble. Nous y sommes !

Il posa le pied par terre et, sans nous laisser le temps de dire ouf, il s’effondra. Ses employés, semblait-il, n’avaient pas réussi à tout déglacer. Ah, pour une chute, elle était épique : cent et quelques kilos de fondeur battant le sol ! À cet instant, Kemble n’était plus que topographie : son ventre un haut plateau, s’affaissant vers un petit village – sa tête –, où ses paupières s’agitaient follement sur les mares de ses yeux. Quatre domestiques accoururent pour l’aider. Il les renvoya en souriant. Voulut montrer à tout le monde qu’il était capable de se relever seul. Puis, coiffant son tuyau de poêle qui avait glissé par terre, essuyant ses épaules et ses coudes couverts de minuscules cristaux, il fronça un unique sourcil broussailleux et dit :

— J’ai horreur de prêter à rire, Landor.

La première à monter sur le débarcadère fut Lea Marquis. Et c’était une surprise, certes, d’autant plus grande qu’elle était d’une superbe élégance ! La vieille fille affligée du salon familial s’était fait un chignon généreux, orné de rubans et de nœuds, avec des boucles en tire-bouchon sur les côtés. Elle avait revêtu un corsage de taffetas lilas sur la jupe la plus bouffante que j’aie jamais vue, s’était fardée d’une poudre d’amidon qui avait, pour l’ensemble, survécu à la traversée de l’Hudson, mais ne parvenait nullement à masquer ses joues rosies par l’air piquant de la nuit.

— Ma chère Lea ! s’exclama Kemble qui, rayonnant, lui ouvrit les bras.

— Oncle Kem ! répondit-elle, toute souriante.

Elle fit un pas vers lui… puis s’arrêta, voyant les yeux du gouverneur obliquer vers la silhouette qui attendait derrière elle sur le bateau.

Un officier de l’armée – de loin, on n’en pouvait dire plus. Grade indéterminé. Il regardait ailleurs. À ce stade des choses, bien sûr, je connaissais tous ceux du « Point », et je m’enorgueillissais même de les reconnaître avant qu’ils ne le fassent à mon égard. Celui-là, pour quelque raison, ne se laissait pas remettre. Il fallut qu’un des cochers, baissant sa lanterne vers lui, l’éclaire tandis qu’il grimpait sur le quai, pour que je l’identifie.

Cela ne prit qu’une seconde. Malgré son déguisement et ses accessoires de théâtre. C’était le première année Poe. Engoncé dans l’uniforme du défunt Joshua Marquis.

 

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