Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 1
Le récit de Gus Landor
1
Mon engagement dans l’affaire de West Point date du 26 octobre 1830. Je faisais ce matin-là ma promenade – plus tardivement que d’habitude – dans les collines autour de Buttermilk Falls. C’était l’été indien, je m’en souviens bien. Même les feuilles mortes dégageaient de la chaleur. Une chaleur qui s’élevait entre mes semelles et bordait d’un liseré d’or la brume autour des fermes. Je parcourais le long ruban des collines avec pour seuls compagnons le crissement de mes bottes, les aboiements du chien de Dolph van Corlaer et, je suppose, le bruit de ma respiration. J’avais grimpé assez haut et j’allais vers le promontoire de granite qu’on appelle Shadrach’s Heel. En reprenant mon souffle avant les derniers mètres, j’avais passé un bras autour d’un peuplier quand retentit le son du cor, à quelques kilomètres au nord.
Ce son-là m’était familier – on ne peut vivre près de l’Académie sans le connaître. Pourtant ce matin-là, il résonna curieusement à mes oreilles, et pour la première fois j’y prêtai attention. Comment cet instrument pouvait-il se faire entendre aussi loin ?
D’une façon générale, ce genre de chose me laisse indifférent Et je ne prendrais pas la peine de vous ennuyer avec cela, si ce n’était pour mieux vous faire part d’un état d’esprit particulier. Par une journée ordinaire, voyez-vous, je ne me serais pas attardé là-dessus ; je n’aurais pas rebroussé chemin avant d’arriver au sommet ; j’aurais repéré ces traces de roues beaucoup plus vite.
Deux ornières, sept centimètres de profondeur, trente de longueur, aperçues en redescendant. Mais elles n’étaient qu’un élément parmi tant d’autres : entre un aster, par exemple, ou un vol d’oies en chevron dans le ciel. Chaque chose se fondant dans un tout, je ne me préoccupai d’aucune, je ne cherchai pas (ce qui est tout de même bizarre chez moi) à déterminer l’enchaînement des causes et des effets. D’où ma surprise lorsque au retour, en apercevant ma maison du haut de la dernière butte, je remarquai devant le perron un phaéton auquel était attelé un cheval bai.
Un jeune artilleur était assis sur le siège du conducteur. Je connais bien la hiérarchie militaire, et j’avais déjà repéré l’autre homme adossé au véhicule – impeccable dans son uniforme, prêt à poser pour un portrait. De l’or partout : boutons dorés, cordon doré sur son shako, pommeau doré sur son épée. Il faisait de l’ombre au soleil, cet homme. J’établis un lien avec le cor entendu plus tôt : d’abord la musique, puis l’image. Et je commençai – c’est aujourd’hui plus clair dans mon esprit – à me détendre, tel un poing qui redevient cinq doigts et la paume de la main.
J’avais cet avantage : l’officier ne savait rien de ma présence. Cette journée paisible influait certainement sur son système nerveux. S’adossant au cheval, il se mit à jouer avec les rênes, les balançant de droite et de gauche, comme l’animal sa queue. Les paupières mi-closes, en dodelinant légèrement de la tête…
Cela aurait pu durer un certain temps – moi qui le regardais, lui qui ne le savait pas – si une tierce partie n’était venue nous interrompre. Une vache. Grosse, débraillée, avec de longs cils. Faisant irruption d’un bosquet de sycomores, elle arracha d’un seul coup de langue, un seul, une bonne vingtaine de trèfles. Puis, sans perdre un instant, elle entreprit de tourner autour du phaéton – avec un certain à-propos. Elle semblait penser que l’officier avait de trop bonnes raisons de s’immiscer en ces lieux. Lequel officier recula, craignant peut-être de la voir charger, tandis que, d’une main incertaine, il cherchait le pommeau de son épée. Pour éviter un massacre (lequel des deux en sortirait vivant ?), je me décidai à intervenir. En quelques enjambées facétieuses, je rejoignis la placette et criai :
— Elle s’appelle Hagar !
Ils sont bien entraînés, ces officiers. À ne pas faire volte-face, par exemple. Car il tourna lentement la tête vers moi, le reste de son corps suivant par à-coups.
— Du moins répond-elle à ce nom, ajoutai-je. Elle a surgi un jour, peu après mon emménagement. Elle n’a jamais voulu me dire comment elle s’appelait, alors je lui ai trouvé ce sobriquet.
Le militaire parvint à afficher un vague sourire :
— Un bel animal, monsieur, me dit-il.
— Une vache républicaine. Elle va et vient selon son bon plaisir. Aucune obligation ne nous lie l’un à l’autre.
— Bien. Alors vous… Je pensais que si…
— Oui, si toutes les femmes étaient comme elle, ce serait parfait, bien sûr.
Ce jeune officier était moins jeune que je ne le croyais. Pour autant que je pusse dire, il était dans la belle moitié de la quarantaine : il avait donc dix ans de moins que moi, mais lui était toujours à faire le garçon de courses. Et cette course-là ne devait pas être n’importe laquelle : il la portait comme un étendard.
— Êtes-vous bien Augustus Landor, monsieur ?
— Oui.
— Lieutenant Meadows, pour vous servir.
— J’en suis ravi.
Par deux fois, il se racla la gorge.
— Monsieur, je suis là pour vous informer que le colonel Thayer souhaite s’entretenir avec vous.
— À quel sujet ? demandai-je.
— Je ne suis pas autorisé à vous le dire, monsieur.
— Non, bien sûr. Est-ce relatif à votre profession ?
— Je ne suis pas auto…
— Alors, puis-je savoir quand cet entretien doit avoir lieu ?
— Tout de suite, monsieur. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Je dois l’avouer : la beauté de cette journée ne se révéla dans toute son évidence qu’à ce moment précis. Il y avait dans l’air quelque chose de fumeux, pourrait-on dire. Qualité si rare pour une fin d’octobre. Un pic-vert tapait un message codé à mon intention sur l’écorce d’un érable gris : « Reste chez toi ! »
J’indiquai ma maison du bout de ma canne.
— Me permettez-vous d’abord de vous proposer un peu de café, lieutenant ?
— Non, je vous remercie, monsieur.
— Je peux faire frire un peu de jambon, aussi ?
— Non, j’ai déjà mangé, merci.
Je me retournai. Fis un pas vers la porte.
— Je suis venu dans la région pour ma santé, lieutenant.
— Je vous demande pardon ? fit-il.
— Mon médecin prétendait que c’était ma seule chance d’atteindre un âge avancé. Comme quoi il me fallait de l’altitude. Les Highlands, donc. Quitter la ville, quoi.
— Hm.
Ces yeux bruns qu’il avait : sans expression, aussi plats que son nez.
— Alors me voici, poursuivis-je. L’image de la santé.
Il hocha la tête.
— Penseriez-vous comme moi, lieutenant, qu’on attache trop d’importance à la santé ?
— Je n’en sais rien. Vous avez peut-être raison, monsieur.
— Êtes-vous diplômé de l’Académie, lieutenant ?
— Non, monsieur.
— Ah. Vous vous êtes donc élevé à la force du poignet. De grade en grade, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Je n’ai pas fait d’études supérieures non plus, lui dis-je. Le pastorat n’était pas ma vocation, alors à quoi bon ? C’est du moins ce que pensait mon père, comme d’ailleurs la plupart des pères, à l’époque.
— Ah.
Il est toujours utile de se le rappeler : les règles propres de l’interrogatoire sont inopérantes lors d’une conversation normale, car celui qui parle se met ici en situation de faiblesse par rapport à l’autre. Mais je n’étais pas, à l’instant, en état d’inverser les rôles. Je me contentai d’un petit coup de pied sur la roue du phaéton.
— En voilà un beau carrosse, dis-je, pour un seul voyageur.
Puisque c’était moi.
— Le seul qu’il nous restait, monsieur. Nous ne pouvions savoir si vous aviez un cheval.
— Et si je décidais de ne pas venir, lieutenant ?
— Comme vous voudrez, monsieur Landor, la décision vous appartient. Ce pays est une république, vous êtes un citoyen libre.
Pays… libre… disait-il.
Mon pays, c’était ici : Hagar, à quelques mètres à droite ; la porte de mon cottage, que j’avais laissée entrouverte ; à l’intérieur, plusieurs messages chiffrés, frais arrivés de la poste, une tasse de café froid, deux stores vénitiens en piteux état, un chapelet de pêches séchées et, près de la
cheminée, un œuf d’autruche qu’un épicier de 4th Ward1 me donna il y a des années ; à l’arrière, mon cheval, un rouan plus très jeune, attaché à un palis cerné de bottes de foin. Répondant au nom de Horse.
— Belle journée, dis-je, pour une promenade en voiture.
— Oui, monsieur.
Je le regardai.
— L’inaction finit par peser, c’est une réalité. De plus, le colonel Thayer nous attend. Mais est-il bien réel, votre colonel Thayer ?
— Vous pouvez utiliser votre cheval, répondit le lieutenant, un rien désespéré. Si vous préférez.
— Non.
Le mot resta suspendu. Nous étions comme deux serre-livres autour du silence. Hagar poursuivait sa ronde autour du phaéton.
— Non, répétai-je finalement. J’aime autant vous accompagner, lieutenant.
Je regardai mes pieds pour leur demander confirmation.
— À la vérité, dis-je, un peu de compagnie me fera du bien.
Voilà ce qu’il voulait entendre. Car n’a-t-il pas sorti un petit escabeau de l’habitacle ? Ne l’a-t-il pas calé contre le véhicule, n’a-t-il pas tendu son bras pour m’aider à monter ? Un bras pour ce bon vieux Landor ! Je posai un pied sur l’échelon du bas, je tentai de grimper mais, fatigué après cette longue promenade, je n’avais plus de forces dans les jambes. Je m’affalai donc sur l’escabeau, et le lieutenant dut me pousser à l’intérieur. Je m’assis sur le solide banc de bois, et il monta après moi.
Alors je dis, en retrouvant mes marques :
— Lieutenant, vous voudrez peut-être prendre la route de la poste, pour le retour. Celle de la ferme Hoesman est un peu dure, à cette époque, pour vos pauvres roues.
Tout se passa comme espéré. Il se figea un instant. Pencha la tête sur le côté.
— Navré, lui expliquai-je. J’aurais pu vous le dire plus tôt. Vous aurez sans doute remarqué ces trois grands pétales de tournesol sur le harnais de votre cheval. Évidemment, c’est Hoesman qui cultive les plus beaux, dans le coin – ils ont toujours l’air prêts à vous sauter dessus. Et cette trace jaune, là, sur le flanc de la voiture ? C’est la couleur de son maïs. Paraît-il qu’il se sert d’un engrais spécial – à base d’os de poulet et de fleurs de forsythia. Enfin, c’est ce que les gens racontent C’est que les Hollandais ne sont pas très loquaces, n’est-ce pas ? Au fait, lieutenant, votre famille habite toujours Wheeling ?
Il ne me regardait plus. Je savais cependant que j’avais fait mouche. Il me suffisait de voir ses épaules avachies, de l’entendre frapper sur le toit. Le cheval se lança vers le haut de la colline, l’élan me précipita en arrière, et je me surpris à penser que, s’il n’y avait pas eu cette paroi derrière moi, je serais tombé par terre… Je voyais la scène très clairement dans mon esprit. Une fois atteint le sommet de la butte, le phaéton poursuivit au nord. J’aperçus rapidement par la fenêtre la placette devant chez moi, où Hagar, lasse d’attendre des explications, s’en allait également. Pour ne plus jamais revenir.
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