Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 33 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 23

Le récit de Gus Landor

23

 

Les 4 et 5 décembre 1830

 

Toute la semaine, Hitchcock m’avait harcelé à propos du journal de Leroy Fry. N’avais-je encore rien trouvé ? N’y avait-il pas les noms de quelques élèves douteux ? Quelque piste inexplorée ? Enfin, vraiment rien ?

Pour l’adoucir, je pris l’habitude de lui apporter chaque matin mes transcriptions toutes fraîches. « Tenez, capitaine », lui disais-je d’une voix claironnante, en posant mes feuillets sur son bureau. Sans attendre que je fusse reparti, il se ruait dessus. Il semblait vraiment croire que chaque nouvel épisode lui apporterait la clef de tous les mystères. Alors que, en fait, c’était toujours la même chose : litanies, fadaises et démangeaisons sexuelles. J’en étais presque navré pour lui. Cela ne devait pas le mettre en joie de voir quelles inanités occupaient le cerveau de ses élèves.

Le samedi soir, Poe resta dans ses quartiers. À force de lui courir après, le sommeil avait enfin dû réussir à le trouver.

Il commença à neiger juste avant onze heures. Une neige bâtarde, épaisse et paresseuse. Dans ces circonstances, seule Patsy serait arrivée à me tirer hors de ma douillette chambre d’hôtel et à me faire patauger dans cette bouillie. Mais Patsy ne m’avait pas fait chercher. Bon, cela n’avait pas d’importance, je m’étais assuré les services d’un charmant écossais, j’avais un bon feu, de quoi manger et du tabac. Oh, j’aurais pu tenir plusieurs jours ainsi, mais, le lendemain matin, je reçus une invitation.

 

Cher Monsieur Landor,

Veuillez pardonner cette inexcusable invitation de dernière minute, mais pourrions-nous vous persuader d’honorer notre humble demeure de votre présence, pour un modeste dîner, ce soir à six heures ? Le décès de M. Ballinger jette un voile de noirceur sur notre joyeuse maisonnée et nous comptons sur vous pour nous réconforter.

En espérant sincèrement vous revoir,

Alice Marquis.

 

N’attendais-je pas une occasion, justement, de m’infiltrer dans cette bastide ? N’était-il pas fort probable que, au contact d’Artemus, dans le douillet « logis de son enfance » (comme disait Poe), mon tableau trouve l’éclairage – l’étincelle – qui lui manquait ?

Bref, c’était une invitation que je ne pouvais décliner. Et donc, à six heures moins le quart, j’avais chaussé mes Souvarov et j’allais enfiler ma pèlerine quand on frappa – un unique coup – à ma porte.

Poe, bien sûr, le cheveu hirsute et enneigé, son enveloppe à la main. Il me la tendit et repartit sans un bruit le long du couloir. Celui-ci n’aurait pas eu de bonnes propriétés phoniques, peut-être n’aurais-je pas entendu ce qu’il dit en disparaissant dans l’escalier.

— Je viens de vivre l’après-midi le plus extraordinaire de ma vie.

 

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