Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 21 sur 57

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Un œil bleu pâle

Rapport d’Edgar A. Poe à Augustus Landor Le 11 novembre 1830

Rapport d’Edgar A. Poe

 

à Augustus Landor

 

Le 11 novembre 1830

 

Vous voudrez bien trouver ci-joint un bref compte rendu de mon enquête à ce jour.

Vous noterez que je m’efforce d’être aussi factuel que possible (la précision, monsieur Landor !) et d’éviter toute envolée susceptible de vous contrarier. Si parfois mon style est bordé de lyrisme, soyez assez aimable pour me le pardonner. N’y voyez aucune présomption avantageuse, seulement le réflexe d’un poète, incapable d’arracher son âme à son intime vocation.

Je crois vous avoir fait part des défis insurmontables qu’il me fallait affronter pour me lier d’amitié avec cet Artemus. En effet, je passai la meilleure partie du dimanche soir et du lundi matin à considérer le problème. Pour arriver finalement à cette conclusion : pour m’insinuer dans les bonnes grâces du jeune M. Marquis, il était nécessaire d’en passer par une démonstration publique qui me vaudrait sa sympathie, voire, si je ne m’abuse, quelque sombre compassion de sa part.

C’est pourquoi, sans perdre de temps, je me rendis à l’hôpital à peine les tambours avaient-ils battu le réveil du lundi matin. Là on m’autorisa à consulter directement le Dr Marquis. Cet excellent gentleman voulut savoir de quoi je souffrais. Je lui répondis que j’avais mal au cœur. « Des vertiges, tiens ? s’écria-t-il. Laissez-moi tâter votre pouls… C’est qu’il est rapide… Fort bien, monsieur Poe, gardez aujourd’hui la chambre et récupérez. L’infirmière va vous donner des sels. Demain, je veux vous voir remuer, galoper, prendre de l’exercice. Il n’y a rien de tel ! » Armé de mes sels et d’un mot d’excuse, je me présentai au lieutenant Joseph Locke qui, assisté de plusieurs élèves-officiers, supervisait la formation du petit déjeuner. Force était de remarquer qu’Artemus Marquis se trouvait parmi eux.

Quelques mots sur son allure, monsieur Landor. Mince, bien de sa personne, il doit mesurer environ un mètre soixante-quinze, avec des yeux verts comme des noisettes fraîches et une tignasse brune si bouclée que les barbiers de l’Académie sont impuissants à la dompter. Fier de son rang de quatrième année, il arbore depuis peu une moustache qu’il taille fort soigneusement. Ses lèvres, qu’il a charnues et bien roses, dessinent constamment une sorte de sourire. Il est considéré comme un très beau garçon, et une âme mieux disposée que la mienne verrait aisément en lui quelque réincarnation du bien-aimé Byron.

Après avoir lu la note du docteur, le lieutenant Locke affichait une moue renfrognée. Sachant que j’avais attiré l’attention – celle en particulier du jeune Marquis –, j’en profitai pour annoncer que, en sus de mes vertiges, j’étais la proie d’un profond abattement.

— D’un profond abattement ? se récria Locke.

— Oui, caractérisé, répondis-je.

Sur quoi, quelques-uns des élèves les plus sagaces commencèrent à émettre de petits rires. D’autres, mécontents d’être retardés, choisirent d’exprimer leur courroux en termes moins équivoques :

— Mais quelle mauviette, celui-là ! Allez, au boulot, papa !

(Je dois, à mon grand regret, éclairer l’usage de ce dernier substantif. Je fais souvent figure d’aîné parmi mes condisciples – ce qui ne devrait rien avoir d’étonnant, puisque j’ai vécu davantage que la plupart. À titre de comparaison, mon camarade de chambrée, M. Gibson, est à peine âgé de quinze ans. Une rumeur calomnieuse circula même un temps, selon laquelle l’Académie avait au départ accepté la candidature de mon fils, dont j’aurais hérité suite au décès précoce de cet hypothétique jeune homme.) L’élève-adjudant mit cependant un terme à ces singeries idiotes, et je puis affirmer avec plaisir que, pour l’ensemble, les gars de ma compagnie se contentèrent d’assister à la scène sans commentaire. J’inclus d’ailleurs Artemus Marquis parmi ceux-ci.

En revanche, le lieutenant Locke était de plus en plus contrarié. J’eus beau lui faire valoir que mon état de santé était des plus inquiétants, il ne voulut rien savoir et m’enjoignit de prendre garde, faute de quoi il me dénoncerait. Protestant de mon innocence, je le priai de vérifier auprès du médecin, s’il le désirait. Alors, tout en parlant, monsieur Landor, je commis un geste très imprudent : fort de la présence d’Artemus Marquis dans le groupe, je fis à celui-ci un clin d’œil, rapide bien qu’au vu de tous.

Marquis fils aurait-il été mieux disposé envers son père, il se serait aussitôt froissé, ce qui aurait réduit à néant tout espoir de l’amadouer. Vous me demanderez, dans ce cas, pourquoi trouvai-je utile de courir un si grand danger ? C’est que, voyez-vous, je m’étais dit qu’un homme aussi enclin à bafouer l’orthodoxie religieuse serait également disposé à mépriser l’autorité parentale. Je n’avais, a priori, pas de raison d’en être sûr, toutefois mon raisonnement fut bientôt étayé par la moue amusée qu’afficha le jeune homme. Ce dernier renchérit même :

— C’est parfaitement exact, mon lieutenant. Mon père affirme n’avoir encore jamais rien vu de la sorte.

Ravi de la tournure que prenaient les choses, je décidai d’aller plus loin dans la transgression. Tandis que le lieutenant s’apprêtait à tancer Artemus pour son impertinence, je prétendis que mes malaises étaient toujours plus prononcés pendant le culte – cela d’une voix assez forte pour que tout le monde m’entende. Et de poursuivre sur ma lancée :

— Je vais devoir éviter la messe au moins trois dimanches de suite !

Je vis Artemus qui portait une main à sa bouche – pour cacher sa stupéfaction ou son hilarité, je ne sais, car le lieutenant Locke revenait à la charge. D’une voix sépulcrale, il condamna mes « grossières impudences » et avança qu’une heure ou deux de service de garde – supplémentaires, cela va de soi – me « guériraient de cette habitude ». Retrouvant alors dans sa poche le carnet qui ne le quitte jamais, il me décerna un blâme, et un deuxième, par la même occasion, pour mes bottes mal cirées.

 

(Monsieur Landor, je dois ici interrompre mon récit et vous implorer instamment d’intervenir en ma faveur auprès du capitaine Hitchcock. Je n’irais pas au-devant de si graves remontrances si je n’avais à l’esprit l’intérêt supérieur de l’Académie. Ce ne sont pas tant les blâmes qui me gênent, mais ces heures de garde supplémentaires entraveraient considérablement la poursuite de notre enquête – au détriment, de surcroît, de ma santé.)

 

Le lieutenant Locke m’ordonna de regagner immédiatement mes quartiers, en précisant que je ferais mieux de m’y trouver lors de la ronde matinale des officiers. Je le pris au mot et me trouvai précisément dans mes appartements, numéro 20 Quartiers Sud, lorsqu’on frappa à la porte peu après dix heures. Quelle ne fut pas ma surprise, monsieur Landor, de voir apparaître le capitaine Hitchcock en personne ! Me mettant immédiatement au garde-à-vous, je vérifiai avec un certain soulagement que mon shako et ma tunique étaient bien suspendus à leurs patères, et que ma couche était correctement rangée. Pour quelque raison, le capitaine poursuivit son inspection au-delà du temps généralement imparti, visitant soigneusement l’entrée puis la chambrée proprement dite, et il se crut même obligé de commenter l’état de ma brosse à chaussures. Cela fait, il s’enquit de ma santé, d’un ton que je qualifierais d’extrêmement ironique… et comment vont ces vertiges ? Je ne lui fournis bien sûr qu’une réponse aussi évasive que possible. Puis il m’enjoignit, à l’avenir, de ne plus provoquer le lieutenant Locke. Je l’assurai que je n’en avais jamais eu l’intention. Apparemment peu convaincu, il prit alors, enfin, congé.

Je consacrai le reste de ma journée à de stériles études : algèbre et géométrie des sphères, qui ne présentent cependant, ni l’une ni l’autre, aucune difficulté insurpassable ; puis à traduire un passage somme toute banal de L’Histoire de Charles XII de Voltaire. J’avais tant soif de diversion, l’après-midi, que je cédai à l’appel des Muses. Je ne parvins malheureusement à composer que quelques vers, assiégé que je suis par le souvenir d’un autre poème – dicté, celui-là, par une invisible présence à laquelle je me suis déjà référé.

Mes sombres ruminations furent interrompues avant le début de la soirée par le bruit d’un caillou sur la vitre de ma fenêtre. Je bondis aussitôt de ma chaise et allai ouvrir le battant, pour trouver, à mon grand étonnement, Artemus Marquis sur le terrain de rassemblement en bas.

— Poe, c’est vous ?

— Oui.

— On se tape la cloche ce soir. Onze heures. Le 18 aux Quartiers Nord.

Et il repartit tranquillement sans attendre de réponse.

Moi, j’étais stupéfait de le voir crier à tue-tête. Déjà, qu’un élève de dernière année invite un bleubite à certaines activités illicites à une heure indue… Mais que, en plus, il le crie sur les toits ! J’en étais réduit à penser qu’on peut agir impunément à West Point (ou du moins le croire) lorsqu’on est le fils d’un membre éminent du corps enseignant.

Je vous fais grâce, monsieur Landor, des innombrables stratagèmes qui me permirent de quitter mes quartiers après la retraite. Disons seulement que les deux condisciples avec qui je partage ma chambrée ont le sommeil assez lourd – et que, d’un pas léger et l’esprit en éveil, je réussis à me présenter aux occupants du 18 Quartiers Nord, quelques minutes avant l’heure prévue.

À l’intérieur, les fenêtres étaient masquées par des couvertures. Quelqu’un avait dérobé du pain et du beurre à la cuisine, des pommes de terre au mess des officiers, un poulet dans une basse-cour aux alentours, et l’on avait cueilli un panier de pommes rouges tachetées dans le verger de De Kuiper, le fermier.

Je passai naturellement pour une curiosité – un petit nouveau étant rarement admis dans le cercle des « grands ». L’un d’entre eux, cependant, ne manqua pas de signifier son désaccord : un certain Randolph Ballinger, dernière année, originaire de Pennsylvanie, ne ratait pas une occasion de se moquer. « Eh, p’pa ! Parle-nous français ! » « Alors, le petit Eddie, on n’est pas au lit ? » « Il est grand temps de le remplir, ce pot de chambre* » (Je n’ai pas besoin de vous rappeler que, en français, pot se prononce comme mon nom de famille). Comme personne ne semblait disposé à suivre son exemple, je me demandai pourquoi il me traitait ainsi. Plusieurs indices m’aidèrent finalement à comprendre que ce Ballinger est le camarade de chambrée d’Artemus. J’en conclus qu’il s’était intronisé gardien en chef du cercle de ses proches – une fonction qu’il semble exercer avec le zèle d’un Cerbère.

Serais-je venu de mon propre chef, monsieur Landor, je lui aurais rendu la monnaie de sa pièce. Mais, compte tenu de mes responsabilités, envers vous comme envers l’Académie, je n’avais d’autre choix que de me mordre la langue. À mon grand soulagement, les autres paraissaient, eux, déterminés à compenser le préjudice qui m’était infligé. À commencer par Artemus, qui témoigna un intérêt non feint pour mon humble histoire personnelle. Apprenant que j’avais publié deux recueils de poèmes – non que j’eusse fourni spontanément de telles informations (à moins d’y être réellement contraint, je garde pour moi l’opinion de Mme Sarah Josepha Haie, qui fit l’apologie de certains de mes vers, preuve à ses yeux d’un talent remarquable) – apprenant donc quelle était ma vocation, Artemus exigea aussitôt quelque récitation. Que pouvais-je faire, monsieur Landor, sinon accéder à sa demande ? En vérité, la seule difficulté consistait à choisir un poème qui convînt à l’occasion. Al Aaraaf, déjà un rien abstrait pour le profane, est de toute façon inachevé et, si l’on a parfois loué la strophe finale de Tamerlan, il me fallait à l’évidence quelque chose de plus léger dans ce contexte. J’admis donc avoir composé quelque panégyrique du lieutenant Locke. Je venais de comprendre que, au fil des années, plusieurs camarades d’Artemus – celui-ci y compris – avaient été dénoncés pour mauvaise conduite par le fulminant officier. Ils faisaient donc un public tout trouvé pour mon brin de rimaillerie (au risque de me vanter, j’avoue l’avoir improvisé sur place) :

 

John Locke fut un grand philosophe,

Notre Joe Locke n’est qu’un sous-chef, une cloche !

Bref si le premier a droit à la postérité,

L’autre se contente de « dénoncer ».

 

Ce qui libéra des rires chaleureux et des acclamations enthousiastes. On me complimenta au-delà de toute mesure, et on me pria d’inventer de semblables libelles au sujet d’autres officiers et instructeurs. J’obtempérai de mon mieux et me risquai même à imiter quelques-uns de nos spécimens les plus pittoresques. De l’avis général, je rendis particulièrement justice au professeur Davies – son portrait tout craché, me dit-on – puis, quand je singeai cette manie qu’il a de se pencher en criant : « N’est-ce pas, monsieur Marquis ? »… ah, jamais vous n’entendîtes pareils rugissements !

Seule voix acide dans ce concert d’exclamations : celle du susnommé Ballinger. Je ne me rappelle pas la lettre exacte de ses remarques, mais il semble que l’une d’elles tenait au fait que je ferais mieux de distraire

quelques dames de Saratoga 9 , au lieu de gaspiller mes précieux talents dans un endroit pareil. La chance voulut qu’Artemus, intervenant lui-même, m’épargnât de lui rétorquer quelque chose de mon cru. Car, haussant les épaules, il déclara :

— Il n’y a pas que Poe. On se fait tous suer, ici.

À quoi l’un de nos joyeux drilles répondit que la seule bonne raison d’avoir intégré l’Académie était « toutes ces pépées qu’on pouvait rencontrer ». Ce qui déchaîna des rires plus joyeux et violents encore qu’auparavant. Étant vous-même un homme, monsieur Landor, vous ne trouverez guère surprenante la tournure que prit ensuite la conversation. Il ne s’est plus agi que des apparitions de la gent féminine aux alentours de West Point Et à voir ces pauvres hères savourer le moindre détail relatif à celle-ci, on aurait pu penser qu’ils n’avaient pas contemplé une dame depuis deux décennies au moins.

Finalement, l’un d’eux suggéra qu’Artemus « sorte son télescope ». Je crus d’abord à une métaphore particulièrement malheureuse, mais l’on dégagea de fait un vrai télescope – quoique de proportions modestes – de son abri dans la cheminée. Artemus ne mit guère de temps à l’installer sur un trépied devant la fenêtre, puis à le braquer dans la direction du sud-sud-ouest. Grâce à quelques questions adroites, j’appris qu’au cours de ses explorations nocturnes, quand il n’était encore qu’un première année, il avait repéré quelque lointaine demeure, dans laquelle, disait-on, certaine jeune femme serait passée à moitié nue devant sa fenêtre. Ni Artemus ni Ballinger n’avait aperçu celle-ci ou celle-là à l’époque, ni même depuis, et pourtant, à la seule idée de profiter d’un spectacle aussi improbable, tout le groupe vint en file indienne coller son œil à l’appareil.

Je fus le seul à décliner, et mes réticences suscitèrent de nouvelles railleries de la part du sieur Ballinger et, à cette occasion, d’un ou deux autres. Je ne me sentis toutefois nullement obligé de récuser leurs grotesques accusations et, ces jeunes gens voyant leurs efforts récompensés au mieux par mes joues empourprées, ils mirent rapidement un terme à leur verbiage. Il se pourrait même que mes rougeurs me valussent les bonnes grâces de l’hôte de la soirée car, une fois ces divertissements terminés, Artemus mit un point d’honneur à m’inviter mercredi soir à une partie de cartes.

— Vous serez des nôtres, n’est-ce pas, monsieur Poe ?

Cela formulé sur un ton de nature à étouffer toute objection dans l’œuf. Le silence qui s’ensuivit démontrait clairement qu’Artemus a sur sa bande l’ascendant d’un roi, lequel assoit d’autant mieux son autorité qu’il porte sa couronne avec légèreté…

 

Si j’avais accepté l’invitation du jeune Marquis, je devais cependant résoudre un problème d’ordre financier. Pour des raisons trop longues à énumérer, mes vingt-huit dollars d’allocation mensuelle sont déjà presque épuisés. Je pensai brièvement à vous emprunter de l’argent, monsieur Landor, et finalement ce fut l’aimable intervention de mon camarade de chambrée Tarheel qui me tira d’affaire. Arrivant au moment critique*, celui-ci préleva pour moi deux dollars sur ses réserves personnelles (en sus de trois autres que, me rappela-t-il sournoisement, il m’avait prêtés en octobre), de sorte que le mercredi soir, mes billets en poche, je grimpai hardiment l’escalier du 18 Quartiers Nord, dont je retrouvai les occupants. Artemus se déclara ravi de me revoir et, sur un ton directorial quoique charmant, m’annonça à ceux de ses gars qui n’avaient pu nous rejoindre l’avant-veille. Ces présentations étaient presque superflues, mes libelles et ma réputation de satiriste ayant déjà fait le tour du réfectoire et du terrain de manœuvres. Toutefois, les arrivants n’avaient de cesse que j’en compose de nouveaux pour leurs propres ennemis. (Je crains que le capitaine Hitchcock ne figure parmi ceux-ci. Je ne me souviens pas du quatrain qu’il m’a inspiré ; il me reste seulement la rime finale, qui était un rien « loufoque »…) À un égard au moins, cette réunion se distinguait de la précédente : un élève avait apporté – ce qui est bien sûr interdit – une bouteille d’un bon petit tord-boyaux de Pennsylvanie (grâce aux prévenantes attentions de la divine Patsy). Rien que de la voir (je veux dire la bouteille) me réchauffait le sang.

On jouait, monsieur Landor, à l’écarté – de longue date un de mes jeux préférés, que je pratiquais beaucoup quand j’étais étudiant à l’université de Virginie. Vous ne serez pas étonné d’apprendre, je pense, qu’au bout du deuxième tour je menais déjà la partie – au grand dam de Ballinger qui, exalté par l’alcool, omit d’annoncer son roi de trèfle et ne put de la sorte emporter le pli. Je n’aurais pas demandé mieux que de le plumer tout au long de la soirée, mais il n’était pas la seule victime de mes feintes, Artemus étant l’autre. Vu la fréquence de ses bougonnements, je dus comprendre qu’il ne perdait pas pour la première fois, et que cela ne serait probablement pas la dernière non plus. Si son irritation allait croissante, mon inquiétude aussi. Après tous les risques encourus pour gagner son affection, je n’allais tout de même pas laisser pourrir le fruit de mes efforts par une dérisoire partie de cartes. Et donc, monsieur Landor, tournant le dos à mon orgueil, j’ouvris à Artemus les bras bienveillants de l’amitié : je m’arrangeai pour qu’il remporte la donne et finis la soirée avec trois dollars et douze cents de dettes.

 

(Monsieur Landor, je dois ici encore interrompre mon récit et vous prier de toute urgence de pourvoir à ces dettes, contractées au bénéfice entier et exclusif de l’Académie. M. Allan tiendrait-il ses promesses, je ne serais pas obligé de mendier ainsi, mais je ne conçois pas d’autre issue à ma gêne actuelle.)

 

Croyez-moi, cher Monsieur, cela n’est pas une mince affaire de renoncer à une poignée d’espèces sonnantes et trébuchantes, aussi modeste soit-elle. Toutefois mes « pertes » (comme les appellerait un non-initié) inspirant une pitié sans borne à mes condisciples, à Artemus plus spécialement, ceux-ci se retrouvaient mieux disposés encore à mon égard. Il était temps, visiblement, de passer à l’étape suivante de notre plan. C’est ainsi que, furtivement, délicatement, je glissai le nom de Leroy Fry dans la conversation.

Je leur divulguai que vous, monsieur Landor, m’aviez interrogé avec l’impression fortuite que j’aurais été l’ami intime de Fry. Ce qui occasionna un débat passionné sur votre personne. Sans entrer dans le détail, permettez-moi d’affirmer que vous jouissez auprès de ces jeunes gens d’une réputation comparable à celle d’un Napoléon Bonaparte ou d’un George Washington. L’un d’entre eux assurait que vous aviez obtenu les aveux complets d’un criminel en vous raclant tout bonnement la gorge devant lui ; un autre soutenait que vous aviez démasqué un meurtrier après avoir reniflé l’empreinte de son pouce sur un bougeoir. De l’avis d’Artemus, cependant – je dois tout de même le signaler –, vous seriez plutôt un gentleman fort modéré, plus apte à pêcher les coquilles Saint-Jacques que les coquins. (Si l’allitération est trop puérile pour susciter le rire, monsieur Landor, réjouissez-vous au moins de cette appréciation erronée.)

La discussion porta surtout ensuite sur ce malheureux Fry. Selon le témoignage d’un des présents, le pauvre garçon ne s’était jamais classé parmi les meilleurs d’aucune discipline – incapable, par exemple, de manier proprement un théodolite –, de sorte que sa mort serait l’unique exploit qui lui permît de se distinguer. En outre, une étoile si terne au firmament de l’Académie était jugée incapable d’attenter aux jours de quiconque, et encore moins aux siens – voici le consensus le plus large qu’il se put recueillir à son sujet. Oui, monsieur Landor, l’opinion générale veut toujours qu’il se soit suicidé. Curieusement, on pense aussi qu’il se rendait ce soir-là à quelque rendez-vous galant. Comment concilier ces deux perspectives ? Eh bien, cela dépasse mon entendement, bien qu’un troisième année ait émis l’hypothèse que Fry s’était pendu par désespoir, la galante en question lui ayant opposé une fin de non-recevoir.

— Mais qui aurait voulu le recevoir, celui-là ? s’exclama un autre.

La remarque souleva des rires bruyants, parmi lesquels on perçut la voix souriante de Ballinger :

— Et ta sœur, Artemus ? Il n’en pinçait pas joliment pour elle ?

Un silence menaçant s’empara de la pièce, car il semblait bien que Ballinger portait atteinte à l’honneur d’une dame, un affront propre à exiger de tout gentleman digne de ce nom qu’il se lève et demande aussitôt réparation. J’étais sur le point d’intervenir moi-même quand Artemus m’arrêta en posant une main sur ma manche. Il émanait de lui une étrange sérénité, et je l’entendis dire, non sans une certaine appréhension de ma part :

— Allez, Randy, tu étais plus proche de Fry que n’importe qui d’autre ici.

À quoi Ballinger répliqua sur le même ton :

— Je l’étais quand même moins que toi, non, Artemus ?

Le jeune Marquis s’abstenant de riposter, le silence revint – un silence si entier et si plein d’anxiété que personne n’osait plus prendre la parole. Alors Artemus nous surprit en lâchant un rire convulsif, en quoi Ballinger l’imita bientôt Ce n’était pas une de ces franches rigolades qui vous réjouissent le cœur ; non, monsieur Landor, c’était un rire totalement hystérique, de ceux qui fusent lorsque les nerfs sont tendus à l’extrême. Pour imprévue qu’elle fût, sa réaction nous permit de retrouver l’humeur festive qui avait animé le début de la soirée. Toutefois, personne ne se risquait maintenant à évoquer encore le spectre de Leroy Fry et, minuit étant largement passé, nous nous cantonnâmes à quelques propos banals que nos esprits las purent égrener sans danger.

 

Peu avant une heure, il m’apparut que, les participants s’éclipsant un à un, nous ne formions plus qu’un groupe de quatre. Je m’apprêtai alors à prendre congé. Artemus se leva avec moi et offrit – non, non : exigea à proprement parler – de me raccompagner jusqu’à mes quartiers. Le lieutenant Case, expliqua-t-il, avait pris l’habitude récente d’arpenter les couloirs avec des caoutchoucs aux pieds pour tromper notre vigilance. Il aurait ainsi réussi, en l’espace d’une semaine seulement, à consigner cinq élèves, à disperser plusieurs tambouilles, et à confisquer six pipes d’écume. À moins d’accepter son escorte, je risquais de me faire « pincer sévère », m’informa-t-il.

Je le remerciai avec effusion, en l’assurant cependant que je préférais encourir de tels risques tout seul.

— Eh bien alors, bonne nuit, monsieur Poe, me dit-il.

Il referma sa main sur la mienne et ajouta :

— Venez dimanche prendre le thé chez mon père. Quelques autres de nos gars seront de la partie.

 

La suite des événements, je le crains, n’est qu’indirectement liée à Artemus. Je dus débattre en mon for intérieur de l’opportunité de vous en faire part. Me rappelant cependant que j’ai pour mission de tout vous rapporter, je poursuis.

Je me rendis compte assez tôt que l’escalier des Quartiers Nord était plongé dans une obscurité quasi impénétrable. Alors que je tâtonnais vers le rez-de-chaussée, mon talon buta malheureusement sur une contremarche, et j’aurais dévalé la cage la tête la première s’il n’y avait eu cette applique, juste au-dessus de ma tête, à laquelle je me rattrapai.

M’accrochant soigneusement à la rampe, je poursuivis sans encombre jusqu’en bas et j’allais saisir la poignée de la porte quand une intuition terrifiante m’arrêta. Malgré mes facultés embrumées, je sentais bien qu’il y avait quelqu’un, tapi dans l’ombre souveraine.

Aurais-je eu une lanterne à ma disposition, j’aurais su rapidement apaiser mon angoisse. Hélas ! ma vision étant diminuée, je ne pouvais compter que sur mes autres sens, qui, obéissant au principe de compensation, se trouvaient maintenant en état d’hyperesthésie. Il parvenait à mes oreilles un bruit sourd, terne et pourtant rapide, en quelque sorte comparable à celui d’une montre enveloppée dans du coton. J’avais en même temps la sensation distincte et irréductible d’être épié – guetté – telle la proie d’une bête sauvage dans les ténèbres de la jungle.

Il va me tuer. Voici la pensée nue qui m’assaillit. Et pourtant je ne pouvais dire devant qui je tremblais, ni pourquoi l’invisible présence s’en prendrait à moi. Glacé dans le noir complet, j’en étais réduit à attendre ma Mort – dans l’affliction et le désespoir qui caractérisent tous les condamnés.

Le silence se fit long et obstiné ; j’allais cette fois peser contre la porte quand je sentis une main se refermer sur ma gorge, tandis qu’une autre s’abattait sur ma nuque en un mouvement parfait de constriction.

Dois-je ajouter que, si je ne sus me mettre en position de défense, je le devais moins à la force de l’agresseur qu’à l’effet de surprise ? En vain, oui, en vain me débattis-je – jusqu’à ce qu’il retire ses mains, aussi vite qu’elles étaient apparues. Alors je me laissai choir avec un cri aigu.

Prostré, à terre, je contemplai deux pieds nus qui, dans cette obscurité infernale, brillaient d’une pâleur mystérieuse. Alors du ciel vint cette insinuation hargneuse :

— Regardez-moi c’te gonzesse… souffla la voix.

Cette voix ! C’était l’odieux, l’arrogant Ballinger, et qui m’invectivait !

Pantelant, il ne bougea pas de quelques secondes. Puis, me laissant dans une agitation contenue et – je l’avoue – ivre de rage, il s’engagea à pas lents dans l’escalier. Monsieur Landor, de telles blessures, de telles insultes sont intolérables, même au nom d’une justice supérieure. Croyez-moi, le jour viendra où l’agneau dévorera le lion – où le chasseur lui-même sera évincé !

Aristote a bien défini dix catégories, monsieur Landor, et je fais défaut à certaines car, je le vois, j’oubliais la dernière remarque d’Artemus. J’allais le quitter pour de bon lorsqu’il déclara :

— J’aimerais que vous rencontriez ma sœur.

 

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