Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 2
Le récit de Gus Landor
2
Toutn. Tou-tou-tou-toum. Toum. Tou-tou-tou-toum.
Après avoir cheminé une heure et demie, nous nous trouvions à huit cents mètres du camp quand les tambours se firent entendre. Comme des palpitations dans l’air, un pouls régulier, réverbéré d’un à-pic au suivant. Baissant les yeux, je vis que mes propres pieds suivaient le rythme des percussions sans me demander mon avis. Je pensai : « Voilà comment ils obtiennent l’obéissance. Ils s’immiscent jusque dans vos veines. »
L’effet était certainement le même chez mon compagnon, le lieutenant Meadows, qui maintenait ses yeux fixés devant lui. Je lui posai quelques questions auxquelles il ne répondit que vaguement Et jamais il ne changea de position, même quand notre véhicule, cahotant sur un gros rocher, manqua de faire un tonneau. Pendant tout le trajet, l’officier avait gardé l’allure d’un bourreau sur le chemin de la potence. Et parfois, il est vrai, ce phaéton avait eu quelque chose d’une charrette des condamnés (je n’avais toujours pas les idées très claires), en route vers la foule vengeresse massée devant la guillotine…
Puis ce fut le bout d’une longue ascension, et les terres s’évanouirent à l’est pour révéler l’Hudson aux mille flots vitreux et opalins. La brume matinale avait une teinte de beurre, de l’autre côté la rive montait droit vers le ciel, et chaque montagne se fondait dans un bleu uniforme.
— Nous sommes presque arrivés, monsieur, promit l’officier.
Eh bien, l’Hudson ne vous laisse pas indifférent : il vous réveille. Et donc, en arrivant en vue du plateau de West Point, quand l’Académie émergea de son manteau de forêt, je me sentais de nouveau prêt à tout. J’examinai les lieux avec l’œil d’un touriste. Nous y étions ! Ici, l’hôtel de M. Cozzen, une grosse masse de pierre grise, ceinte par une véranda, dominée à l’ouest par les ruines de Fort Putnam. Et, plus haut encore, les muscles bruns d’autres collines, couvertes d’arbres, couronnées par le ciel.
Il était trois heures moins le quart lorsque nous atteignîmes le poste de garde.
— Halte ! cria-t-on. Qui va là ?
— Lieutenant Meadows, répondit mon cocher. L’escorte de monsieur Landor.
— Avancez et faites-vous reconnaître.
La sentinelle gagna le flanc du véhicule. Jetant un coup d’œil au-dehors, j’eus la surprise de trouver un gamin. Il salua son lieutenant, puis il m’aperçut, s’apprêta à recommencer pour moi, mais sa main s’arrêta à mi-chemin lorsqu’il comprit que j’étais un civil. Alors la main retomba, frémissante, sur le pli du pantalon.
— Est-ce un soldat ou un élève-officier, lieutenant ?
— Un soldat.
— Mais les élèves montent bien la garde, parfois ?
— Après les classes, oui.
— Le soir, alors ?
Il me regarda. Pour la première fois depuis que nous étions partis.
— Le soir, oui.
Nous traversions maintenant le parc de l’Académie. J’allais dire nous étions entrés, mais cela serait impropre du fait qu’on ne sortait vraiment de nulle part. Oui, il y a bien des bâtiments – du bois, de la pierre, du stuc –, mais ils paraissent seulement tolérés par une nature prête à les engloutir chaque instant. Enfin nous accédâmes à un endroit où il n’était plus du tout question de nature : le champ de manœuvre. Vingt hectares de terre grêlée, parsemés de touffes d’herbe vert clair ou dorée, et de cratères. Avec l’Hudson au bout qui, caché derrière les arbres, poursuit sa course vers l’ouest.
— La « Plaine », m’annonça ce bon lieutenant.
Étant voisin, j’en connaissais évidemment le nom, mais aussi l’usage. La Plaine est ce terrain balayé par les vents où les élèves de l’Académie doivent devenir des soldats.
Où étaient-ils, ces soldats ? Je voyais au plus deux canons démontés, un mât, un obélisque blanc, et une vague frange d’ombre que le soleil de midi n’avait pas encore nettoyée. Notre phaéton cahotait sur un dur chemin de terre, et il n’y avait personne ici pour se rendre compte de notre présence. Même les tambours s’étaient tus. West Point devait s’être repliée sur elle-même.
— Où sont tous les élèves, lieutenant ?
— Aux cours de l’après-midi, monsieur.
— Et les officiers ?
Il marqua un temps puis m’informa que, un grand nombre de ceux-ci étant également enseignants, on les trouverait dans les quartiers d’instruction.
— Et les autres ?
— Je suis au regret de ne pouvoir vous renseigner, monsieur Landor.
— Je me demandais si on n’avait pas donné l’alerte avant notre arrivée…
— Il ne m’appartient pas de…
— Alors peut-être saurez-vous m’indiquer où je dois m’entretenir avec votre chef ? En privé, me semble-t-il ?
— Je pense que le capitaine Hitchcock sera également présent.
— Et le capitaine Hitchcock… ?
— … est le commandant de l’Académie, monsieur. Le second dans la hiérarchie après le colonel Thayer.
Voilà ce qu’il voulut bien me révéler. Il fallait obéir aux ordres, rien de plus, rien de moins. Il me conduisit tout droit aux quartiers de l’état-major, où il me laissa au parloir. Le domestique personnel de Thayer m’y attendait. Un dénommé Patrick Murphy, autrefois soldat, aujourd’hui (j’allais l’apprendre plus tard) principal espion de Thayer, et comme la plupart des espions : la gaieté incarnée.
— Monsieur Landor ! Je ne doute pas que, par une aussi belle journée, votre voyage fut agréable. Voudriez-vous me suivre ?
S’il souriait de toutes ses dents, on ne voyait pas ses yeux. Il m’escorta jusqu’au bas de l’escalier, ouvrit la porte du grand chef et m’annonça comme l’aurait fait un valet de pied. Je me retournai pour le remercier, mais il avait disparu.
Je devais également apprendre que Sylvanus Thayer mettait un point d’honneur à conduire ses affaires depuis la cave – pour faire plus « peuple » en quelque sorte. Je dirai seulement qu’il faisait noir comme dans un four, là-dedans. Les soupiraux étaient bouchés, les bougies ne semblaient éclairer qu’elles-mêmes. Et donc ma rencontre officielle avec le colonel Thayer eut lieu sous le couvert des ténèbres.
Mais je brûle les étapes. Le premier à se présenter fut le commandant Ethan Allen Hitchcock. C’est ce gars-là, Lecteur, qui s’appuie la corvée de diriger jour après jour le corps des élèves-officiers. Thayer propose, Hitchcock dispose, dit-on. Et quiconque a affaire à l’Académie aura d’abord affaire à Hitchcock, qui s’élève comme une digue contre les flots pressants de l’humanité – pour laisser Thayer bien au sec, resplendissant comme un soleil.
Bref, Ethan Allen a l’habitude de rester dans l’ombre. C’est d’ailleurs ainsi qu’il m’apparut : une main tendue baignée de lumière, le reste dans la conjecture. Je dus attendre qu’il se rapproche pour voir dans sa totalité cet impressionnant personnage (on dit qu’il ressemble – physiquement – à son célèbre grand-père). Le genre de gaillard qui mérite son uniforme. Ventre et torse plats, des lèvres qui paraissent sans cesse comprimer un objet dur, comme un galet ou une graine de pastèque. Des yeux marron tachés de mélancolie. Saisissant ma main dans la sienne, il me parla d’une voix étonnamment douce, sur le ton d’un visiteur dans une chambre d’hôpital :
— La retraite a l’air de vous réussir, monsieur Landor.
— Je vous remercie. Elle réussit surtout à mes poumons.
— Puis-je vous présenter au colonel ?
Un carré de lumière sale : une tête penchée sur un bureau en cerisier. Cheveux châtains, menton rond, pommettes hautes et saillantes. Ni la tête ni le corps ne sont faits pour l’amour. Non, l’homme assis à cette table façonnait son image pour l’offrir à l’œil froid de la postérité. Et c’était un dur travail – car regardez cette maigreur, même dans ce veston bleu, ces épaulettes dorées, ce pantalon jaune, cette baïonnette posée tranquillement devant lui.
Mais il s’agit en fait d’impressions ultérieures. Assis comme je l’étais dans cette pièce sombre, sur un fauteuil fort bas, devant un bureau surélevé, je ne voyais en fait que sa tête, nette et bien droite, et la peau de son visage qui, tel un masque, commençait à tomber. Une tête haut perchée qui me regardait, qui parlait, et qui me dit :
— Tout le plaisir est pour moi, monsieur Landor.
Non, excusez-moi, je me trompe. En réalité, elle disait :
— Puis-je vous faire apporter du café ?
Oui, c’est bien ça.
À quoi je répondis :
— J’aimerais autant une bière.
Silence. On en prit peut-être ombrage. Je me demandai : « Le colonel Thayer ne boit-il jamais d’alcool ? »
Mais Hitchcock fit appeler Patrick, et Patrick fit appeler Molly, et Molly partit à la cave (une autre, évidemment), et Sylvanus Thayer n’eut besoin pour ça que d’un doigt de la main droite.
— Je pense que nous nous sommes déjà rencontrés, dit-il.
— Oui, chez M. Kemble. À Cold Spring.
— C’est bien cela. M. Kemble vous tient en haute estime.
— Très aimable de sa part, dis-je en souriant. J’ai été amené à prêter main forte à son frère, voilà tout. Cela fait bien longtemps, maintenant.
— Il m’en a parlé, dit Hitchcock. Une affaire de spéculateurs fonciers.
— Oui, le genre de chose qui dépasse l’entendement Ces gens de Manhattan qui cherchent à vendre des terres qu’ils ne possèdent même pas ! Comment cela peut-il exister ?
Hitchcock rapprocha sa chaise et posa sa bougie sur le bureau de Thayer, près d’un casier en cuir rouge.
— Selon M. Kemble, dit-il, vous êtes une figure légendaire de la police new-yorkaise.
— Légendaire ? Mais à quel point de vue ?
— Eh bien, un honnête homme, pour commencer. Ce qui est déjà remarquable dans ce milieu, je suppose.
Thayer baissa lentement les paupières, d’un air de dire : « Bien joué, Hitchcock. »
— La légende et l’intégrité ne font pas nécessairement bon ménage, répondis-je. Il me semble plutôt qu’en matière d’honnêteté, il faudrait chercher un modèle auprès de vous-même, monsieur Hitchcock, ou de M. Thayer…
Le regard du commandant se fit plus dur – conscient, sans doute, que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute…
— Mais quels brillants états de service ! reprit Thayer. On vous doit l’arrestation des principaux chefs des Daybreak Boys, non ? Le racket ! Une plaie pour le commerce, vraiment.
— On pourrait dire ça.
— Vous avez démantelé le gang des Shirt Tails.
— Cela n’a duré qu’un temps. Il s’est reformé ensuite.
— Si ma mémoire est bonne, poursuivit Thayer, vous avez dénoué une affaire de meurtre à laquelle personne ne comprenait rien. Concernant une jeune prostituée à Hoboken. Dans le quartier des Elysian Fields. Ce n’était pas votre secteur, pourtant ?
— La victime appartenait au mien. Il s’est trouvé que l’assassin aussi.
— J’ai appris également que vous êtes fils de pasteur, monsieur Landor. Originaire de Pittsburgh ?
— Entre autres.
— Arrivé à New York à la fin de l’adolescence. Vous vous êtes insurgé
contre Tammany Hall2 , si je ne m’abuse. Mais ce n’était pas votre tasse de thé, la politique, n’est-ce pas ?
J’acquiesçai d’un signe de tête. J’en profitai ensuite pour planter mon regard dans celui de mon interlocuteur.
— Nombreuses compétences, disait-il. Vous déchiffrez les codes secrets, vous savez contenir les émeutes, faire preuve de diplomatie, avec les communautés religieuses notamment… Et vous êtes un maître de… l’interrogatoire sans violences.
— Puis-je vous demander, colonel ?
— Quoi donc ?
— Avez-vous un sous-main, en creux ? C’est là que vous cachez vos notes ?
— Je ne vous suis pas, monsieur Landor.
— Je vous demande pardon, c’est moi qui n’arrive pas à suivre. Enfin, j’ai l’impression d’être un de vos élèves ! Un de ceux qui arrivent ici, évidemment intimidés… Et aussitôt vous leur rappelez leur matricule complet puis, je suppose, combien de blâmes on leur a infligés, et pour finir, histoire d’accuser le coup, vous évaluez l’état de leurs dettes. Avec ça, ils doivent repartir en vous prenant pour Dieu le père…
Je me penchai pour poser mes deux mains sur le plateau du bureau.
— Alors, dites-moi, je vous prie. Qu’y a-t-il d’autre dans cet invisible sous-main, colonel ? À mon sujet, bien sûr. On n’a sans doute pas oublié que j’étais veuf. Cela doit se voir d’emblée, de toute façon : je n’ai pas acheté une chemise, ni une paire de chaussettes, depuis cinq ans. Il y a belle lurette que je ne mets plus les pieds à l’église. Et… Ah, dit-on aussi que j’avais une fille ? Qu’elle est partie un jour sans laisser de traces ? Je me sens un peu seul, le soir. Cependant, j’ai une vache. Fort aimable, ma foi – vous parle-t-on de ma vache, colonel ?
À cet instant, la porte s’ouvrit sur le domestique qui apportait ma bière sur un plateau. Une bonne stout bien mousseuse. Elle devait sortir des profondeurs de la cave, car la première gorgée diffusa dans mon corps un frisson de fraîcheur.
Pendant ce temps, Thayer et Hitchcock renchérissaient de leur mieux :
— Je suis navré pour vous, monsieur Landor…
— Cela n’est vraiment pas de chance…
— Nous ne voulions pas être indiscrets…
— Ni vous manquer de respect…
Je levai la main :
— Gentlemen, non ! C’est moi qui vous dois des excuses. (Je pressai mon verre froid contre ma tempe.) Poursuivez, je vous prie.
— Êtes-vous bien sûr, monsieur Landor ?
— Il est vrai que je suis un peu affaibli, aujourd’hui, cependant je serais heureux de… Enfin, bon, dites-moi ce dont il s’agit, je vais faire de mon mieux pour…
— Vous ne préférez pas une…
— Non, je vous remercie.
Hitchcock se leva, signe qu’il reprenait les choses en main.
— C’est que nous avons besoin d’avancer avec précaution, maintenant. J’espère que nous pouvons compter sur votre discrétion.
— Bien sûr.
— Nous avons d’abord voulu évaluer votre carrière pour être certains que vous soyez l’homme de la situation.
— Alors peut-être faudrait-il en parler, de cette… « situation » ?
— Nous sommes à la recherche de quelqu’un – un citoyen au-dessus de tout soupçon, tenu par le secret professionnel – pour mener une enquête sur un sujet sensible. Au bénéfice de l’Académie.
Son attitude était la même, pourtant quelque chose avait changé. Peut-être avaient-ils soudain conscience qu’ils demandaient de l’aide à un civil – moi, en l’occurrence – et cela se traduisait-il chez eux par un effet semblable à celui de ma première gorgée de bière ?
— Eh bien, répondis-je, avançant pour ainsi dire à pas de loup, cela dépend, n’est-ce pas ? Du genre d’enquête qu’on me propose. Et de ma capacité à… à…
— Nous n’avons aucun doute sur vos capacités, jeta Hitchcock. En revanche, l’enquête à conduire pose problème. Il s’agit d’une affaire extrêmement compliquée et, je dois ajouter, d’une nature des plus délicates. Donc, avant d’aller plus loin, il me faut recevoir l’assurance que rien de tout cela ne transpirera au-dehors.
— Capitaine, dis-je, vous savez bien quelle existence je mène. Je n’ai personne à qui parler sinon mon cheval Horse, qui est la discrétion incarnée, je vous le promets.
Ce qu’il sembla prendre pour une déclaration solennelle, puisqu’il regagna son siège, délibéra avec ses genoux, releva la tête et lâcha :
— C’est à propos d’un de nos élèves.
— Je m’en serais douté.
— Un dénommé Fry, troisième année, originaire du Kentucky.
— Leroy Fry, ajouta Thayer, qui baissa les yeux.
Sans doute avait-il aussi en sous-main trente pages de notes sur ce Fry.
Hitchcock s’arracha à nouveau de son fauteuil, passa sous la lumière et disparut. Scrutant l’obscurité, je le retrouvai adossé au mur derrière son supérieur.
— Bien, dit-il. Allons-y sans détour : Leroy Fry s’est pendu hier soir.
J’eus alors l’impression d’être entraîné dans une vaste plaisanterie – dont c’était le début ou peut-être la fin. En tout état de cause, la meilleure chose à faire était de voir où cela nous menait.
— J’en suis navré, messieurs, vraiment navré.
— Votre compassion nous…
— C’est une épouvantable affaire !
— Pour toutes les parties concernées, observa Hitchcock, qui avança d’un pas. Pour ce jeune homme d’abord, pour sa famille…
— J’avais rencontré ses parents, dit Sylvanus Thayer. Je dois avouer, monsieur Landor, que leur apprendre la nouvelle est une des tâches les plus ingrates qui m’aient été confiées.
— Naturellement.
— Inutile de préciser, fit Hitchcock (et j’ai senti ici pointer quelque chose), que l’Académie se serait volontiers passée de cette pénible histoire.
— Voyez-vous, rien de la sorte ne s’est jamais produit en ces lieux.
— Pour l’amour du ciel, non ! renchérit Hitchcock. Et, autant que possible, il n’est pas question que ça recommence.
— Eh bien, gentlemen, leur répondis-je. Ce n’est pas nous qui avons pris cette décision, n’est-ce pas ? Je veux dire, allez savoir, jour après jour, ce qui traverse l’esprit d’un homme de cet âge ? Car, demain…
Je me grattai la tête avant de reprendre :
— Demain, ce pauvre diable ne serait peut-être pas passé à l’acte. Il aurait pu être vivant, demain. Alors qu’aujourd’hui… eh bien, il est mort, donc ?
Hitchcock s’avança encore, prit appui sur le dossier de sa chaise à barreaux droits.
— Il faut comprendre notre situation, monsieur Landor. Nous sommes entièrement responsables de ces jeunes gens. Nous nous substituons, en quelque sorte, à leurs parents. Mais notre devoir est d’en faire des gentlemen, des soldats, et nous n’y allons pas par quatre chemins. En ce sens, pour ainsi dire, nous les poussons. Cela étant, nous estimons qu’il est certaines limites à ne pas dépasser.
— De leur côté, ils savent qu’ils peuvent venir nous trouver – moi, le capitaine Hitchcock, un instructeur ou un aspirant… En cas de problème physique ou moral grave, bien entendu.
— Pas de signe avant-coureur, c’est cela que vous voulez dire ?
— Exactement.
— Eh bien tant pis ! Affirmai-je (un peu trop légèrement, sans doute). Je suis certain que vous faites de votre mieux. On ne peut peut-être pas en demander plus.
Ce qu’ils ruminèrent un instant. Je repris la parole :
— Gentlemen. Je crois deviner – mais je crois seulement – que nous arrivons aux raisons de ma présence ici. Car je ne sais toujours pas quelles sont vos intentions. Ce garçon s’est pendu, cela regarde la police locale, n’est-ce pas ? Pas un commissaire à la retraite qui a des poumons fatigués et une mauvaise circulation.
Je vis le torse d’Hitchcock se soulever et retomber.
— Malheureusement, dit-il, cela n’est pas tout, monsieur Landor.
Suivit encore un long silence, plus lourd que le précédent. Je regardai les deux hommes tour à tour, en attendant que l’un des deux se décide à poursuivre. Hitchcock inspira profondément avant de lâcher :
— La nuit dernière – entre deux heures et demie et trois heures du matin –, quelqu’un a enlevé le corps du jeune Fry.
J’aurais dû reconnaître ce battement particulier – pas celui des tambours, non : celui de mon propre cœur.
— Enlevé, dites-vous ?
— Apparemment, il y a eu confusion quant aux rôles assignés aux uns et aux autres, concéda Hitchcock. Le soldat affecté à la garde du corps a dû quitter son poste, pensant qu’on l’appelait ailleurs. Et, lorsqu’il a découvert son erreur – je veux dire, lorsqu’il est revenu à son poste –, le cadavre avait disparu.
Je posai mon verre par terre le plus soigneusement du monde. Mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes, mais un bruit, subitement, les fit rouvrir. Je dus me rendre à l’évidence : c’était celui de mes mains que j’étais en train de frotter l’une contre l’autre.
— Qui a enlevé le corps ? demandai-je.
Pour la première fois, la voix suave et chaude du capitaine Hitchcock trahit quelque rudesse.
— Si nous le savions, s’exclama-t-il, nous n’aurions pas eu besoin de vous envoyer chercher, monsieur Landor !
— Dans ce cas, pouvez-vous me dire si le corps a été retrouvé ?
— Oui.
Le capitaine revint se tapir contre le mur, montant une garde de son cru… Puis : encore un silence.
— Quelque part dans le camp ? risquai-je.
— Près de la glacière, confirma Hitchcock.
— Et l’a-t-on rapporté ?
— Oui.
Il allait en dire plus, mais il se ravisa.
— Eh bien, fis-je, il y a certainement quelques mauvais farceurs dans cette Académie. Que des jeunes gens s’amusent avec des cadavres, cela n’est pas si rare. Estimez-vous heureux qu’ils ne poussent pas le vice jusqu’à creuser des tombes.
— Une farce, monsieur Landor ? Cela va bien au-delà.
Hitchcock prit appui au bord du bureau de Thayer et, tout officier qu’il est – aguerri, expérimenté –, il se mit à bafouiller dans les airs :
— Celui ou ceux qui ont emporté le corps du jeune Fry ont perpétré… un acte… un acte unique de… de profanation… et cela… cela ne peut…
Pauvre homme. Il aurait continué ainsi jusqu’à la fin des temps, à tourner autour du pot. Laissons à Sylvanus Thayer le privilège de frapper la cible. Raide dans son fauteuil, une main sur son casier en cuir, l’autre fermée sur la tour du jeu d’échecs, il inclina la tête et asséna comme le classement mensuel de ses recrues :
— On a volé le cœur de l’élève-officier Fry.
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