Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 21
Le récit de Gus Landor
21
Du 22 au 25 novembre 1830
Tard ce soir-là, j’entendis frapper à la porte de ma chambre d’hôtel. Pas timidement à la façon de Poe, non, c’était pressant, comme une injonction. Au point que je sursautai dans mon lit, prêt à ouvrir – allez savoir ? – à la trompette du Jugement dernier.
C’était Patsy qui, emmitouflée dans plusieurs vêtements de laine, soufflait dans le couloir de longs flots de buée :
— Mais fais-moi entrer !
J’attendais qu’elle se dissolve comme par enchantement. Au lieu de quoi elle pénétra dans la pièce – en trois dimensions, aussi réelle que ma main.
— Je suis allée planquer un peu de bistouille pour les gamins, dit-elle.
— Il n’en reste pas pour moi ?
Je n’affectai guère de nonchalance devant la tentation… Il serait plus juste de rapporter que je sautai sur cette chère Patsy… qui, angélique, se laissa faire… qui afficha un air des plus amusés en s’allongeant pour que je la dévêtisse. C’est de toutes les étapes celle que je préfère : enlever les couches les unes après les autres – les chaussures, les bas, les jupons. Chacune se révèle toujours plus prometteuse que la précédente. Et sera-t-elle encore là, notre chérie, quand il n’y aura plus rien à lui ôter ? Éternelle question. Vos mains tremblent sur la dernière rangée de boutons…
Mais si, la voici enfin, blanche, luisante, épanouie.
— Mmm, dit-elle quand j’arrivai au dernier. C’est ça, très bien, exactement.
La suite prit plus longtemps que d’habitude – jamais les ressorts du lit de M. Cozzen n’avaient autant couiné à chaque coin du sommier – et quand nous eûmes fini, nous restâmes allongés. J’avais sur la poitrine la joue de Patsy qui, comme de coutume, s’endormit. Je l’écoutai un instant ronfler comme le Niagara, puis je relevai délicatement sa tête et me glissai hors du lit.
Le journal de Leroy Fry m’attendait près de la fenêtre. J’allumai la chandelle, posai son carnet sur mes genoux, ouvris le mien sur la table, et recommençai à démêler ce long écheveau de lettres. Je travaillais depuis plus d’une heure quand je sentis les mains de Patsy sur mes épaules.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, Gus ?
— Oh.
Je posai ma plume, me frottai énergiquement le visage avant de répondre :
— Des mots.
Elle jouait des phalanges sur mes muscles tendus au-dessus des clavicules.
— De bons mots ?
— Pas vraiment. Bien que j’apprenne des tas de choses sur les techniques des artilleurs, sur les fusées Congreve et, mon Dieu, ce que ça serait formidable d’être resté au Kentucky où il ne fait pas des froids à se geler la moelle ! Incroyable ce que ça peut être ennuyeux, un journal.
— Pas le mien, dit Patsy.
— Tu… (J’ouvris de grands yeux brillants.) Tu en tiens un ?
Sans répondre tout de suite, elle fit signe que non.
— Mais le mien ne serait pas ennuyeux.
Pourquoi n’en aurait-elle pas un ? me demandai-je. Ne croulais-je déjà pas sous des écrits de toute sorte ? Poe, ses poèmes et sa prose ; le professeur Pawpaw et ses cahiers ; le lieutenant Locke et son calepin… on disait que même le capitaine Hitchcock en tenait un, de journal. Je repensai au message dans le poing fermé de Leroy Fry, à l’herbe brûlée et aux empreintes des satanistes, aux nouvelles du matin sur la table de Thayer, aux bulletins que Blind Jasper gardait sous le coude – tous ces textes, voyez-vous ? Dont l’accumulation n’ajoutait pas au sens ; qui s’effaçaient les uns les autres sans qu’aucun gagne en vérité ; et nous nous engouffrions tous dans ce terrier plein de mots, de bruits de casseroles, et de stridences qui rappelaient justement les oiseaux de Pawpaw…
Alors oui, pensai-je. Pour l’amour de Dieu, Patsy, tiens donc un journal, si ça te chante.
— Tu ne veux pas revenir te coucher ? murmura-t-elle à mon oreille.
— Mmm.
J’y réfléchis, je l’admets. J’y réfléchis même sérieusement. Et crétin comme je suis, je choisis de ne pas bouger.
— Oui, bientôt, répondisse.
Sauf que je m’endormis sur ma chaise. Je ne me réveillai qu’au matin, Patsy était partie, et je lus ces mots griffonnés sur mon carnet : « Couvre-toi bien, Gus. Il fait très froid. »
Ça, il fit froid ce mardi-là, d’un bout à l’autre de la journée.
Le mercredi matin, le quatrième année Randolph Ballinger ne revint pas de son tour de garde.
On lança aussitôt des recherches, auxquelles il fallut renoncer au bout de vingt minutes à cause de la tempête de neige qui s’abattit sur les Highlands. Le froid, de fait, était extrême, on n’y voyait goutte, les hommes étaient trempés, les chevaux et les mules n’arrivaient plus à avancer, on décida d’en rester là et de repartir dès que le temps le permettrait.
Mais il ne le permit pas. Dure et drue, la neige tomba encore sans arrêt toute la journée. Elle grésillait sur les toits, crépitait sur les fenêtres, martelait comme une hystérique les murs et les auvents. Ça dégringolait, ça chutait, sans rémission, sans changement. Je passai la matinée à écouter la grêle qui griffait les gouttières comme un chat affamé, pour me rendre compte finalement que, si je n’enfilais pas mon manteau, j’allais devenir fou furieux. Il valait mieux affronter la tempête.
C’était le début de l’après-midi, et la terre entière était prisonnière. Le givre avait recouvert d’une croûte cassante l’obélisque du capitaine Wood, les canons de dix-huit du terrain d’artillerie, la pompe derrière les Quartiers Sud, les descentes d’eau le long des maisons en pierre de Professors’ Row. Le verglas avait agglutiné le gravier des allées, cristallisé les lichens des rochers, transformé les vastes étendues enneigées en lits de quartz. Les branches des jeunes cèdres ployaient pour former de blancs wigwams frissonnant sous les étreintes du vent Rien de plus démocratique que le givre et le verglas, leur uniforme ne connaît ni le gris ni le bleu, ils imposent le silence à tout ce qu’ils touchent. Sauf à moi. Moi qui marchais laborieusement, moi dont les bottes ferraillaient comme une cotte de mailles, et dont le bruit se réverbérait d’un bout à l’autre de West Point.
Titubant, je revins dans ma chambre où je restai enfermé à somnoler dans ce crépuscule sans début ni fin. Me réveillant en sursaut vers cinq heures, je courus à la fenêtre. Plus un flocon ne tombait, le calme était assourdissant et, derrière les cotons de la brume, je distinguai une pirogue qui descendait le fleuve, mue par un unique rameur aux bras nus. Je renfilai en hâte chemise, pantalon et manteau, puis refermai doucement la porte derrière moi.
Ressortis de leur trou, les élèves formaient déjà les rangs pour le défilé. Le verglas multipliait le fracas de leurs bottes et je passai inaperçu dans ce vacarme. Je ne sais pourquoi je me rendis à Gee’s Point. La même idée, sans doute, qui m’y avait attiré le premier jour, l’impression qu’il fallait – sinon moi, quelqu’un d’autre – avancer tout droit. Suivre le fleuve vers quelque endroit inexploré.
J’entendis des pas crisser le long du sentier. Puis une voix douce et respectueuse :
— Monsieur Landor ?
C’était le lieutenant Meadows. Celui qui, coïncidence, m’avait escorté en ces lieux la dernière fois que je m’y trouvais. Il se dressait pareillement à trois mètres derrière moi, légèrement arc-bouté, comme s’il prenait son élan pour sauter au-dessus d’une douve.
— Bonsoir, lui dis-je. J’espère que vous allez bien.
— C’est le capitaine Hitchcock qui m’envoie, dit-il, sec comme une plume d’oiseau. Il s’agit de l’élève disparu.
— On a retrouvé M. Ballinger ?
Il ne répondit d’abord rien. À l’évidence, on lui avait enjoint de ne révéler que le strict nécessaire, toutefois son silence semblait signifier autre chose. Alors je dis tout bas le mot qu’il retenait :
— Mort.
Il acquiesça, la bouche serrée.
— Pendu ?
Il consentit à hocher la tête.
— Le cœur ? dis-je. Est-ce qu’on a…
Il me coupa brutalement la parole, comme on sépare deux os de poulet :
— Il n’a plus son cœur, non.
Peut-être était-ce le froid qui le fit frissonner, ou avait-il des fourmis dans les pieds. Ou alors il avait vu le cadavre.
Se levant au-dessus de Breakneck Hill12 , la lune baignait d’une clarté vaporeuse les à-plats de son visage. Elle mit des reflets dorés dans ses yeux.
— Il y a autre chose, devinai-je. Que vous gardez pour vous.
En d’autres circonstances, il m’aurait chanté son refrain habituel : « Je ne suis pas autorisé à vous le dire, monsieur. » Mais une voix lui intimait de parler. Ses lèvres s’ouvrirent, se refermèrent, et il confessa au prix de grands efforts :
— Un autre crime infâme a été perpétré sur la personne de M. Ballinger.
La formule était grotesque – vide, officielle – pourtant elle semblait le protéger de la chose en soi. Une chose irrémédiable, c’est pourquoi…
— M. Ballinger, dit enfin le lieutenant Meadows, a été émasculé.
Ce coup-ci, le silence nous enveloppa tous deux, à peine interrompu par le bruit lointain de la glace brisée sous les semelles des élèves.
— Vous feriez peut-être bien de me montrer ça, dis-je.
— Le capitaine Hitchcock préférerait vous recevoir demain matin. À cette heure-ci de la journée, il considère qu’il n’y a plus assez de lumière pour… pour…
— … examiner la scène, terminai-je à sa place. Où a-t-on déposé la dépouille de M. Ballinger ?
— À l’hôpital.
— Sous bonne garde ?
— Oui.
— À quelle heure votre capitaine veut-il me voir demain ?
— Neuf heures.
— Bon, répondis-je. Il faudrait tout de même un endroit. Puis-je savoir où ?
Meadows marqua un temps – l’endroit portait un nom et pas n’importe lequel :
— À Stony Lonesome13 .
Certes, ni la pierre ni la solitude ne manquent à West Point. Au moins, depuis l’hôtel de M. Cozzen ou depuis Redoubt Hill, on a vue sur le fleuve, et les fleuves vous parlent de liberté. Mais hasardez-vous jusqu’à Stony Lonesome où toute trace d’habitation disparaît, et alors vous n’avez plus pour compagnons que les arbres, les ravins, peut-être le sifflement contenu d’un ruisseau… et les collines qui vous masquent la lumière. Elles vous donnent l’impression de vous enfermer. Après deux heures de faction à Stony Lonesome, dit-on, bien des élèves sont portés à croire qu’ils ne s’en iront plus.
Si Randolph Ballinger était l’un d’eux, il ne se trompait pas.
Les recherches avaient repris dès la fin de la tempête. Personne n’aurait pensé que la glace fondrait aussi vite qu’elle s’était étendue. Le vent dispersait les nuages comme de la paille, et quatre heures avaient à peine sonné que deux soldats, revenant faire leur rapport au quartier général, furent stoppés en chemin par un bruit de crémaillère. Un bouleau à proximité défaisait son manteau de givre et, libérant ses branches, révéla – blotti dans celles-ci comme le pistil d’un lys – le corps nu de Randolph Ballinger.
Une enveloppe de glace lui collait les bras aux flancs, et il pivotait gentiment sur lui-même au gré du vent.
Quand, le lendemain, le lieutenant Meadows me conduisit sur les lieux, on avait bien sûr détaché le pendu. Les branches qui l’avaient abrité avaient retrouvé leur hauteur normale, et il restait seulement la corde, qui, tendue sur toute sa longueur, m’arrivait au niveau de la poitrine. Raide, dure et légèrement de travers, comme si un aimant exerçait une attraction sur elle.
De la glace fondue tombait autour de nous – sous forme de petits cubes ou par feuilles entières, aux bords dentelés – et le soleil répandait sur la terre des vagues d’éblouissement. De sorte que, au bout d’un moment, la seule chose qu’on pût regarder sans être aveuglé était un massif de rhododendrons, aux fleurs intactes.
— Mais pourquoi un bouleau ?
Hitchcock m’observa sans répondre.
— Pardonnez-moi, capitaine, je me demandais simplement pourquoi on a choisi un arbre aussi flexible pour pendre ce garçon. Le chêne ou le châtaignier ont des branches beaucoup plus épaisses.
— Peut-être plus éloignées du sol, aussi.
— Oui, ça doit simplifier les choses.
Il répéta :
— Les choses.
Une nouvelle manière de fatigue s’était abattue sur le capitaine. De celles qui vous gonflent les paupières, qui vous allongent les oreilles, qui vous clouent sur place car vous n’avez d’autre choix que de rester parfaitement droit. Ou alors vous tombez.
J’aime à penser que je le ménageai ce matin-là. Je lui donnai moult occasions de se retirer dans ses quartiers, où il aurait eu l’espace de rassembler ses pensées. Lorsqu’il me priait de répéter une question, je le fis autant de fois qu’il le souhaitait. En revanche, quand je lui demandai si Ballinger portait d’autres stigmates que Leroy Fry, il me dévisagea comme si je m’étais trompé de personne.
— Vous étiez là, lui rappelai-je, lorsqu’on a découvert ces deux hommes. Je m’enquiers de savoir, voyez-vous, si entre le premier et le second, vous avez remarqué un changement.
— Ah, dit-il enfin. Euh, non. Pour Ballinger…
Il étudia un instant les branches du bouleau.
— Eh bien, reprit-il, il était bien plus haut dans l’arbre.
— Donc ses pieds ne touchaient pas le sol ?
— Non. (Il retira son couvre-chef puis le remit.) Pas de subterfuge, cette fois. Ballinger était déjà mutilé quand on l’a retrouvé. Ce qui veut dire qu’on l’a tué, qu’on l’a charcuté – et qu’il a été pendu ensuite.
— On n’aurait pas pu lui infliger ces blessures…
— Après ? Non. (Il s’anima un peu.) Non, à cette hauteur-là, c’est pratiquement irréalisable. Impossible de maintenir le corps. (Il tira sur ses paupières, comme s’il peinait à les garder ouvertes.) Quand on est écorché à ce point, on ne grimpe pas aux arbres pour se pendre, c’est évident. Il faut écarter tout de suite l’hypothèse du suicide.
La bouche légèrement entrouverte, il observa le bouleau un long moment encore. Se ressaisissant, il ajouta :
— Nous sommes à plus de trois cents mètres du poste où il était de faction. Nous ignorons s’il s’est rendu ici de son plein gré, voire s’il était encore vivant à ce moment-là. Peut-être a-t-il marché, peut-être l’a-t-on traîné… La tempête, n’est-ce pas… (Il hocha la tête.)… a brouillé les pistes. Partout la neige se transforme en boue, et des dizaines de soldats ont fouillé le coin. Il y a donc toutes sortes d’empreintes, mais rien ne les distingue les unes des autres.
Posant un bras sur le tronc de l’arbre, il se laissa fléchir d’une petite trentaine de centimètres.
— Capitaine, lui dis-je. Je suis vraiment navré. C’est une terrible épreuve, je le comprends.
Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je lui donnai une très légère tape sur l’épaule. Vous connaissez ce geste, Lecteur ; c’est le genre de chose que font les hommes pour se réconforter – la seule chose dont ils soient capables, parfois. Hitchcock ne le voyait pas ainsi. Haussant vigoureusement l’épaule, il tourna vers moi un visage blanc de rage.
— Non, monsieur Landor ! Vous n’avez aucune idée de ce que c’est. Deux élèves ont été assassinés, sauvagement estropiés, à mon nez, à ma barbe, pour des raisons qui dépassent l’entendement Et nous ne sommes pas plus près de démasquer le monstrueux auteur de ces crimes que nous ne Pétions il y a un mois !
— Allons, capitaine, dis-je, toujours conciliant. Je pense que nous approchons, au contraire. Le champ d’investigation s’est réduit, les choses avancent vite. Non, cela n’est plus qu’une question de temps, assurément.
Il se renfrogna, baissa la tête et, les lèvres serrées, souffla d’une voix basse quoique parfaitement audible :
— Je me réjouis que vous le pensiez.
Je souris. Croisai les bras sur ma poitrine.
— Pourriez-vous m’expliquer ce que vous entendez par là ?
Il me foudroya du regard.
— Monsieur Landor, permettez-moi de vous apprendre que le colonel Thayer et moi-même doutons sérieusement que vous progressiez en quoi que ce soit.
— Est-ce bien vrai ?
— Je ne serais que trop heureux de me tromper. Saisissez donc cette occasion pour vous défendre. Pouvez-vous faire la preuve d’autres pratiques satanistes ? En quelque endroit de West Point ?
— Non.
— Avez-vous identifié ce prétendu officier qui a convaincu le soldat Cochrane de laisser le corps de Leroy Fry sans surveillance ?
— Pas encore.
— Cela fait plus d’une semaine que vous avez le journal de M. Fry. Recèle-t-il quelque indice susceptible de faire avancer notre enquête ?
Je sentais se contracter les muscles de mes paupières.
— Hm, voyons, capitaine. Je sais combien de fois M. Fry se touchait dans la journée. Je sais qu’il aimait les femmes stéatopyges. Je sais qu’il détestait le réveil au tambour, la géométrie analytique – et vous-même. Cela vous convient-il ?
— Je veux dire que…
— Vous voulez dire que je n’ai pas les compétences requises pour conduire cette enquête. Et peut-être que je ne les ai jamais eues.
— Ce ne sont pas vos compétences que je mets en doute, mais votre loyauté.
Le bruit était si fugace que je ne réussis pas tout d’abord à le localiser. Puis je compris : c’était celui de mes dents qui grinçaient.
— Dans ce cas, capitaine, je me vois à nouveau obligé de vous demander des explications.
Il m’étudia un long moment. Se demandant, peut-être, jusqu’où il pouvait aller.
— Je vous soupçonne, monsieur Landor…
— Plaît-il ?
— … de protéger quelqu’un.
Je m’esclaffai – faute de trouver une réponse. C’était vraiment trop drôle, n’est-ce pas ?
Je répétai :
— De protéger quelqu’un ?
— Oui.
Je levai les bras en l’air en m’écriant :
— Et qui ? (Le mot partit fouetter l’orme le plus proche, dont les branches firent un bruit de crécelle.) Oui, qui pourrais-je bien protéger dans ce trou misérable ?
— Le moment est peut-être venu de reparler de M. Poe.
Ah, un nœud infime se serra dans mon estomac. Je haussai les épaules, de l’air de celui qui ne comprend pas.
— Pourquoi cela, capitaine ?
— Pour commencer, dit-il, regardant un instant ses bottes, M. Poe est le seul élève qui ait menacé d’attenter à la vie de M. Ballinger.
Il releva les yeux à temps pour lire la surprise sur mon visage. Et je dirai ceci : il n’y avait rien de cruel dans son sourire. C’était plutôt de la compassion, avec un rien de causticité.
— Croyez-vous vraiment être le seul à qui il se confie, monsieur Landor ? Pas plus tard qu’hier, au déjeuner, il faisait à ses camarades un récit épique de sa dispute avec M. Ballinger. Il posait en héros, bien entendu. À l’en croire, c’était Achille contre Hector. Vous trouverez sans doute plus intéressante encore la conclusion de l’histoire… Eh bien, s’ils doivent à nouveau croiser le fer, M. Poe est fermement décidé à trucider M. Ballinger. L’auditoire n’a décelé aucune ambiguïté dans le propos.
Je me rappelai en effet ce qu’avait dit Poe dans la Plaine. Difficile de se méprendre : « Je le tuerai… Je le tuerai…»
— Écoutez, dis-je. Cela ne serait pas la première fois que Poe profère des menaces idiotes. Il… il est coutumier de ces…
— Ce serait en revanche la première fois que ces menaces seraient mises à exécution. Leur destinataire a été retrouvé mort moins de vingt-quatre heures après.
Ah, il n’y aurait pas moyen d’enjôler ce garçon : Hitchcock continuerait de soutenir son opinion, comme des béquilles un blessé grave. Voilà pourquoi une note de désespoir perça dans ma voix.
— Enfin, capitaine, vous l’avez vu, M. Poe. Sincèrement, pensez-vous qu’il aurait eu le dessus sur Ballinger ?
— Il y a bien des façons. Avec le concours d’une arme à feu, par exemple ? En le prenant par surprise ? Nous ferions peut-être mieux d’oublier Achille et Hector, et de penser à David et Goliath.
J’émis un petit rire et me grattai la tête. « Du temps, pensai-je. Gagnons du temps. »
— Je veux bien considérer votre hypothèse, capitaine, mais dans ce cas nous avons un problème. Quelles qu’aient été les relations de Poe et Ballinger, nous ne sachions pas qu’il en ait eues aussi avec Fry. Ils ne se connaissaient même pas.
— Mais bien sûr que si !
Pauvre de moi… Je m’étais dit qu’il me servait son unique carte. Alors qu’il en avait un plein jeu dans la manche de son impeccable tunique bleue.
— J’ai justement appris, poursuivit-il, que Poe et Fry s’étaient eux aussi querellés, l’année dernière pendant les cantonnements d’été. Il semblerait que M. Fry, comme le font souvent les quatrième année, ait entrepris de narguer M. Poe avec deux de ses camarades. Et que M. Poe, apparemment mal disposé, ait mis M. Fry en joue, avec la baïonnette au canon du fusil ! Il s’en est fallu d’à peine quelques centimètres pour que M. Fry ne soit gravement blessé à la jambe. Selon plusieurs témoins, on entendit ensuite M. Poe déclarer qu’il ne laisserait plus personne – plus personne – s’amuser à ses dépens.
Ce qu’Hitchcock me laissa méditer quelques secondes. Il ajouta d’une voix plus douce :
— Je n’irais pas jusqu’à croire qu’il vous en ait fait part, n’est-ce pas ?
Impossible, ce jour-là, de gagner la partie. Je pouvais au mieux espérer un ajournement.
— Convoquez ses camarades de chambrée, lui dis-je. Demandez-leur si Poe a quitté ses quartiers le soir où Ballinger a disparu.
— S’ils me répondent que non, qu’est-ce que cela prouve ? Qu’ils ont le sommeil lourd, rien de plus.
— Alors arrêtez-le, risquai-je d’une petite voix. Arrêtez-le si vous êtes sûr de vous.
— Comme vous le savez vous-même, monsieur Landor, nous ne pouvons démontrer sa culpabilité. Il faudrait pour cela une preuve irréfutable. J’ai peur de n’en pas disposer. Et vous ?
Tandis que nous parlions, une couche de givre se libéra d’un magnolia et atterrit en trépidant moins de six mètres derrière nous. Le bruit suffit à effrayer une volée de moineaux dans le chêne blanc voisin. Affolés par les scintillements de la glace, ils se jetèrent sur nous comme une nuée d’abeilles.
— Capitaine, dis-je. Vous ne croyez pas vraiment que notre petit poète soit un assassin ?
— Je m’étonne que vous me posiez la question. Vous êtes quand même le mieux placé pour y répondre.
Une imperceptible expression aux lèvres, il fit un pas vers moi :
— Oui, dites-moi, monsieur Landor, votre petit poète est-il un assassin ?
OceanofPDF.com