Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 14 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 9

Le récit de Gus Landor

9

 

Le 31 octobre 1830

 

— Des bovins, des ovins ! hurlait le capitaine en brandissant son journal comme un sabre. Voilà qu’il s’en prend au bétail, maintenant ! Ce forcené va-t-il sacrifier toute la Création ?

— Euh, dis-je, mieux vaut les vaches que vos élèves.

Hitchcock avait les narines épatées d’un taureau furieux.

Comme il devait être charmant d’être sous ses ordres.

— Je vous en prie, capitaine, ne vous emportez pas. Nous ne pouvons être sûrs qu’il s’agisse du même homme.

— Ça serait quand même une coïncidence extraordinaire !

— Réjouissons-nous au moins qu’il daigne sévir ailleurs.

Les sourcils froncés, Hitchcock glissait un doigt nerveux sur le fourreau de son épée de parade.

— Haverstraw n’est pas si loin du camp, dit-il. En un peu plus d’une heure, un de nos élèves s’y rend ! Bien plus vite s’il nous vole un cheval !

— En effet, approuvai-je. C’est d’un accès aisé pour vos jeunes recrues.

Sans doute voulais-je réellement provoquer ce bon soldat, ce digne Américain, sinon pourquoi aurais-je ajouté :

— Ou même un officier ?

J’eus pour toute récompense un regard froid et un hochement de tête. Suivis par une série de questions rapides. Avais-je inspecté la glacière ? Oui. Qu’y avais-je trouvé ? De la glace. Beaucoup. Quoi d’autre ? Ni cœur, ni indice d’aucune sorte.

Fort bien, avais-je consulté les instructeurs ? Oui. Que m’avaient-ils appris ? Ils m’avaient donné les notes obtenues par Leroy Fry en mesurage et en minéralogie, ils m’avaient confié qu’il aimait les rondelles de pommes de terre frites et fumées. Avec leurs spéculations, on aurait pu combler toutes les grottes des Appalaches. Le lieutenant Kinsley m’avait conseillé d’observer la position des étoiles. Le professeur Church se demandait si j’avais entendu parler des pratiques sacrificielles chez les druides. Le capitaine MacKay, chef intendant, m’avait assuré que le vol d’un cœur humain était un rite d’initiation chez certaines tribus séminoles (quelques-unes d’entre elles survivant encore).

Hitchcock avala cela entre ses lèvres ourlées, puis régurgita le tout d’un lent soupir.

— Permettez-moi de vous dire, monsieur Landor, que mon inquiétude ne cesse de croître. D’abord un jeune homme, ensuite ces deux quadrupèdes imbéciles. Il doit y avoir un lien entre eux, et je n’en trouve aucun. Malgré tous mes efforts, je ne comprends pas ce qu’on pourrait faire de tous ces…

— … tous ces cœurs. C’est en effet très curieux. Figurez-vous que mon jeune ami Poe y voit l’œuvre d’un poète.

— Alors peut-être, dit Hitchcock, tirant ses manches l’une après l’autre d’un geste sec, serait-il sage de suivre le conseil de Platon et de bannir les poètes. À commencer par votre Poe.

 

Il faisait frais et ce dimanche n’en finissait pas. Assis tout seul dans ma chambre d’hôtel, j’avais relevé le battant de la fenêtre et, en me penchant un peu, j’apercevais Newburgh puis, au-delà, la chaîne des Shawangunk. Les nuages s’effilochaient comme un vieux col de chemise, le soleil dessinait un couloir de lumière sur l’Hudson, et le vent, par à-coups, dévalait les ravins, imprimant sur les flots de petits tourbillons.

Et tiens, le Palisado n’était pas en retard ! Parti quatre heures plus tôt de New York, il approchait du débarcadère de West Point. Les passagers s’étaient rassemblés sur chaque pont, collés comme des amants, accoudés aux balustrades, tapis sous les marquises. Chapeaux roses, ombrelles turquoise, plumes d’autruches d’un violet profond – Dieu n’aurait su composer une palette aussi harmonieuse.

Coup de sifflet, suivi d’un jet de vapeur tandis que les débardeurs prenaient place le long des passerelles. J’aperçus la minuscule yole qu’on mettait à l’eau. Bien que chargée de valises et de visiteurs, elle semblait trembler comme une feuille sous la brise. C’étaient là de nouveaux touristes pour le royaume de Sylvanus Thayer. Je m’avançai pour mieux voir à quoi ils ressemblaient…

Et me rendis compte qu’ils me regardaient aussi.

Mais si, ils tendaient le cou vers moi, leurs jumelles de théâtre braquées sur ma fenêtre. Je quittai mon fauteuil et reculai d’un pas pour les ôter de mon champ de vision. Pourtant j’eus l’impression qu’ils me poursuivaient dans ma chambre, et j’étais prêt à refermer fenêtre et persiennes quand j’aperçus la main – une main humaine, toute seule – qui cherchait un appui sur le rebord !

Je ne criai pas. Je pense n’avoir même pas bougé. Je me rappelle seulement avoir été la proie d’une vive curiosité, comparable à celle qu’éprouve le fantassin en découvrant le boulet de canon qui, une seconde plus tard, va lui fracasser le crâne. Debout au centre de la pièce, je vis une deuxième main – jumelle de la première – s’accrocher au cadre. Percevant ensuite un grognement de taupe, je restai immobile, sans oser respirer, tandis qu’une casserole en cuir, légèrement de travers, apparaissait au-dehors. Suivie par une frange humide de cheveux noirs, deux iris d’un gris intense, deux narines dilatées par l’effort. Ah, et, oui, deux charmantes rangées de dents, aussi.

Le première année Poe, à mon service.

Sans un mot, il hissa son torse sous le battant relevé… marqua un temps pour reprendre son souffle… tira ses jambes à l’intérieur, et s’effondra finalement par terre comme une masse. Il se redressa aussitôt, rangea ses mèches sous son shako et me gratifia d’une de ces courtes révérences qu’il affectionnait.

— Veuillez m’excuser d’être en retard, dit-il en haletant. J’espère ne pas trop vous avoir fait attendre.

J’avais les yeux rivés sur lui.

— Eh bien, nous avions rendez-vous, poursuivit-il. Juste après la messe, non ?

J’allai à la fenêtre me rendre compte. L’hôtel faisait trois étages, et, au-dessous, la pente abrupte se terminait trente mètres plus bas sur la rive rocailleuse du fleuve.

— Espèce d’imbécile ! lui dis-je. Fieffé crétin !

— Vous avez insisté pour me voir en plein jour, monsieur Landor. Quel autre moyen avais-je de me soustraire aux regards ?

— De vous soustraire aux regards ?

Je baissai brutalement la fenêtre à guillotine.

— Mais tous les regards étaient braqués sur vous, dans ce vapeur en bas ! Escalader la façade d’un hôtel ! Je ne serais pas étonné qu’on ait déjà alerté la garde !

Je me plaçai devant la porte au cas où, d’un instant à l’autre, les bombardiers arriveraient en tempête. Mais personne ne vint, et je sentis peu à peu ma colère se dissiper (ce qui me déçut un tantinet). J’arrivai seulement à grommeler :

— Vous auriez pu vous tuer.

— Oh, ça n’est pas si haut, allons, dit-il, tout à fait sérieux. Je ne voudrais pas me vanter, monsieur Landor, mais vous devez savoir que je suis un excellent nageur. À l’âge de quinze ans, j’ai parcouru douze kilomètres dans le fleuve James, sous le soleil brûlant d’un mois de juin, et contre un courant de cinq kilomètres-heure. À côté de ça, Byron et sa trempette dans l’Hellespont, c’était de la gnognote.

Il essuya son front, puis s’affaissa dans le rocking-chair au dossier fuselé, à côté de la fenêtre. Alors il tira sur ses doigts, l’un après l’autre, jusqu’à faire craquer ses phalanges – un son d’ailleurs analogue à celles de Leroy Fry quand je les brisai.

— Mais dites-moi, je vous prie, demandai-je en m’asseyant au bout du lit. Comment pouviez-vous savoir, de l’extérieur, quelle chambre était la mienne ?

— Je vous avais vu d’en bas. J’ai bien sûr tenté d’attirer votre attention, mais vous étiez absorbé par quelque chose. Cela étant, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai réussi à déchiffrer votre message codé.

Poe fouilla dans son manteau, en sortit le bout de papier midi par un séjour prolongé dans l’alcool. Il le déplia soigneusement, l’étala sur le lit et, accroupi par terre, glissa son index sur les rangées de lettres :

 

ENS ME RETRO

II H

ARCDAIRE

HE TO

 

— Aimeriez-vous suivre le fil de mon raisonnement, monsieur Landor ? (Je n’eus pas le temps de répondre.) Commençons par le message lui-même. Que pouvons-nous en dire ? C’est un message manuscrit, donc à l’évidence personnel. Leroy Fry l’avait sur lui au moment de sa mort ; on en déduira qu’il y avait de quoi le faire sortir de ses quartiers, ce soir-là. Comme il n’en subsiste qu’un fragment, le reste ayant été arraché, on présumera que ce qui manque aurait permis d’identifier l’expéditeur. L’emploi des majuscules, assez grossières, corrobore cette volonté apparente d’anonymat Où cela nous mène-t-il ? Était-ce une sorte d’invitation ? Ou serait-il plus exact d’appeler cela un… piège ?

Sa voix était retombée avant ce dernier mot, pour lui donner l’effet voulu, comme au théâtre. Preuve qu’il s’amusait bien.

— Gardons cela à l’esprit et revenons à ce mystérieux bout de papier. Il semble que nous n’ayons qu’un mot entier, le ME de la première ligne. Débutons par celui-ci. La question se pose de savoir quel mot se terminant par ENS peut être ici suivi d’un pronom personnel. Un mot comme « encens », « guet-apens », « contresens » ? Non, justement, cela n’a pas de sens. Ce ME est certainement un complément d’objet, direct ou indirect, et donc le complément d’un verbe, pas d’un nom.

Il ouvrit sa main, comme si le verbe en question était imprimé dans sa paume.

— Maintenant, comme nous avons ce ENS, tâchons de voir s’il s’agit bien d’une désinence verbale. Il n’y en a pas cinq cents, de cette sorte… Certains verbes du troisième groupe, comme tenir, venir… ont en effet pareille désinence à l’impératif, deuxième personne du singulier. Admettons que l’expéditeur demandait à Fry de faire quelque chose, et que cet expéditeur le tutoyait Ce qui nous donne, non pas « tiens » – car l’accord exigerait que cela soit « tiens-moi » –, mais « viens me ». Alors, « viens me » quoi ? Le RETRO nous induirait fatalement en erreur, puisque c’est une forme latine, qui veut dire « en arrière ». Non, c’est un autre verbe, et le dictionnaire en comporte assez peu, comme « rétrograder », « retrousser »… moi, je dirais « retrouver », tout simplement.

Il se leva et commença à faire les cent pas autour du lit.

— « Viens me retrouver. » C’est par conséquent un rendez-vous, et cette ligne maintenant définie éclaire la suivante. Ces deux bâtons sont équivoques, car s’agit-il de deux I romains, ou de deux L mal tracés ? C’est le H qui va nous renseigner. Dans l’hypothèse toujours où le message est arrivé ce soir-là, il s’agit de l’heure du rendez-vous. À savoir onze heures.

Il frappa dans ses mains et me refit une révérence.

— Et voilà, monsieur Landor. La solution de notre petite énigme*. Que je vous soumets respectueusement.

Il attendait quelque chose. Des applaudissements ? Une prime ? Une salve en son honneur ? Souriant, je me contentai de récupérer le bout de papier.

— Oh, c’est excellent, monsieur Poe. Un travail de premier ordre. Je vous remercie.

— C’est moi qui vous remercie, dit-il. Je me suis agréablement diverti, grâce à vous.

Il reprit place dans le rocking-chair, cala son pied botté sur le rebord de la fenêtre et ajouta :

— Bien que cela fût assez bref.

— Tout le plaisir est pour moi. Vraiment, j’apprécie votre… Ah, mais dites-moi une chose…

— Oui ?

— Vous avez eu moins de chance avec les dernières lignes, apparemment ?

Il rejeta la question d’un geste de la main.

— Non, je ne suis arrivé à rien avec les autres. ARCADAIRE, arcade, je ne vois pas ce que cela peut désigner dans ce contexte. Il n’y a pas d’arcade dans le camp. Quant à la dernière, HE TO, cela ne peut pas vouloir dire « chez toi », puisqu’il manquerait le Z à la fin du premier mot. J’ai été obligé de déclarer forfait, monsieur Landor.

— Hm.

J’ouvris le tiroir de la table de chevet, en sortis un bloc de papier écru et un crayon.

— Votre orthographe est-elle si bonne que cela, monsieur Poe ?

Il se redressa une seconde.

— Oh oui. De grandes autorités en la matière l’ont déclarée parfaite. Notamment le révérend John Bransby de Stoke Newington.

Voyez-vous, Lecteur ? Il ne savait pas dire oui ou non, comme on fait simplement. Tout devait être lesté de références, d’agréments, d’avis autorisés… et qui était-ce, ce John Bransby ? De Stoke Newington ?

— J’en déduis que vous n’avez pas ce problème fort courant chez nous tous…

— À savoir ?

— À savoir que nous en faisons, des fautes. Surtout lorsque les sons se ressemblent. Par exemple, le son « air »… peut s’écrire « ère »… et on a aussi le verbe errer : j’erre, tu erres, il erre…

Baissant la tête sur notre papier, Poe haussa les épaules.

— Certes, quantité de gens se laissent piéger par ces homophonies, monsieur Landor. Mon camarade de chambrée commet chaque jour ces fautes-là par dizaines. Du moins le ferait-il s’il écrivait lui-même ses lettres.

— Alors qu’adviendrait-il si notre rédacteur ressemblait plus à votre camarade qu’à vous-même ?

D’un coup de crayon, je barrai le AI d’ARCADAIRE, et le remplaçai par un E.

— Vous parliez d’un rendez-vous, monsieur Poe ? Dans ce cas, encore faudrait-il en préciser le lieu… En général, on amène le lieu avec une préposition : « à », par exemple.

Plissant les yeux, il examina le texte à nouveau, pour déclarer quelques secondes plus tard, d’une voix émerveillée :

— Ah ! A.

— Mais oui, bien sûr. Ou bien la forme contractée « au ». Viens me retrouver quelque part, à quelque chose, au quelque chose, non ?

Silencieux, Poe posait un œil morne sur nos hiéroglyphes.

— Nous avons donc ce curieux ARCADAIRE. Vous qui êtes poète, monsieur Poe, trouvez-moi quelque chose qui rime – je crois même pouvoir dire, malgré mon inculture, que cela serait une rime riche. Quelque chose qui rime avec « arcadaire », et qui se trouverait, bien sûr, à proximité du camp ?

Il regarda par la fenêtre, comme si la réponse se trouvait dehors. Peut-être y était-elle, car il répondit :

— Le débarcadère !

— Le débarcadère… Oui, monsieur Poe, c’est un excellent choix. Retrouve-moi à 11 h au débarcadère. Ah, mais n’y en a-t-il pas deux, de ces débarcadères ? Gardés l’un et l’autre par le deuxième régiment d’artillerie, non ? Pas très intime, comme lieu de rendez-vous, hein ?

Il y réfléchit un instant. M’examina en douce avant de se risquer à poursuivre :

— Il y a une crique, dit-il enfin. Pas loin du Débarcadère Nord. C’est là que M. Havens livre sa bistouille.

— Sa… où Palsy apporte ses bouteilles, vous voulez dire. Ah, ça doit être un endroit isolé. Vos camarades connaissent-ils son existence ?

Haussement d’épaules :

— Tous ceux qui ont introduit en douce de la bière ou du whiskey dans le camp savent où c’est, oui.

— Eh bien, nous l’avons maintenant, la solution de notre petite énigme : Viens me retrouver à 11 heures à la crique du débarcadère. Ensuite, il tomberait sous le sens que cet obscur HE TO de la dernière ligne soit une formule d’insistance, comme « dépêche-toi ». Oui, ça ira très bien pour l’instant. Leroy Fry reçoit l’invitation. Il se sent obligé de l’accepter. D’après le témoignage de M. Stoddard, il l’accepte même avec plaisir, pourrions-nous avancer. Il plaisantait, n’est-ce pas, en parlant d’un besoin « assez pressant », non ? Cela vous inspire-t-il quelque chose, monsieur Poe ?

Ses lèvres s’arrondirent vaguement. Un de ses sourcils s’éleva dans les hauteurs de son front comme un cerf-volant dans le ciel.

— Je penserais à une femme, admit-il.

— Ah. Oui. Une femme. Voilà une hypothèse qui paraît diablement intéressante. Évidemment, le message étant rédigé en majuscules, comme vous dites, il est difficile de déterminer avec certitude si cette écriture est féminine ou masculine, n’est-ce pas ? Toujours est-il que Leroy Fry est certainement parti ce soir-là dans l’idée qu’une femme l’attendait à la crique, près du Débarcadère Nord. Et pour autant qu’on sache, peut-être bien qu’elle y était.

M’allongeant sur le lit, je calai un oreiller sous ma tête et regardai le cuir éraflé de mes pauvres bottes.

— Eh bien, poursuivis-je, il faudra résoudre ce problème-là un autre jour. Cela étant, monsieur Poe, j’aimerais… Je veux dire, je vous suis très reconnaissant de l’aide que vous m’avez apportée.

Si je m’attendais à ce qu’il accepte mes remerciements et qu’il prenne gentiment congé… Mais en réalité, non, je m’attendais à tout sauf à ça.

— Vous saviez, dit-il tranquillement.

— Je savais quoi, monsieur Poe ?

— Vous aviez trouvé l’explication. Depuis longtemps.

— J’avais une idée, sans plus.

Il resta silencieux un long moment, et je me demandai s’il n’allait pas m’échapper complètement. Peut-être était-il énervé que je remporte la manche. Peut-être m’accuserait-il de l’avoir tourné en ridicule (n’est-ce pas ce que tu fis, Landor ?). Peut-être décidait-il déjà de mettre un terme à notre association ?

Rien de tout cela. Il avait quand même escaladé la façade de l’hôtel ; l’exercice l’avait davantage fatigué qu’il ne le laissait paraître. Immobile dans le rocking-chair – il ne se balançait même pas –, il se contenta de répondre à mes remarques, mais cette fois simplement, sans hâbleries ni exagérations. Nous passâmes ainsi une heure, parlant peu au départ, et puis, à mesure que ses forces revenaient, de plus en plus de Leroy Fry.

À la mort de quelqu’un, il m’est souvent arrivé de regretter que les personnes les plus enclines à vous rapporter des informations étaient celles qui le connaissaient le plus mal – ou qui ne l’avaient connu que les derniers mois de sa vie. Je pense depuis toujours que, pour accéder aux mystères d’un homme, il faut revenir à ce jour où, à l’âge de six ans, il pisse dans sa culotte devant son institutrice, sinon au moment où il trouve le chemin de ses parties intimes… ces petites choses honteuses, en quelque sorte, qui en appellent par la suite de plus grandes.

Les camarades de Leroy Fry à l’Académie étaient au moins d’accord sur un point : il était taciturne et il fallait souvent lui arracher les mots. Je répétai à Poe ce que Loughborough m’avait appris : après avoir fréquenté « des gars un peu louches », Fry avait cherché à se rapprocher de la religion. Nous nous demandâmes alors quel autre réconfort il était allé trouver le soir du 25 octobre.

Puis nous abordâmes d’autres sujets… divers et variés… et je ne pourrais vous dire lesquels parce que, vers deux heures de l’après-midi, je m’endormis. Voilà qui était fort bizarre. Je discutais avec mon invité – certes, j’étais légèrement pris de paresse – et d’une minute à l’autre, je me retrouvai dans une pièce sombre où je n’avais encore jamais mis les pieds. Un oiseau, ou une chauve-souris, battait des ailes derrière les rideaux ; je sentis le jupon d’une femme effleurer ma main ; puis le froid engourdit mes phalanges ; quelque chose me piquait les narines ; une liane qui pendait au plafond me chatouillait la tonsure ; et j’eus bientôt l’impression que ce n’était plus une liane, mais une main.

Je me réveillai avec un hoquet… et le trouvai qui m’observait : le première année Poe, à mon service. Il semblait attendre quelque chose, la chute d’une plaisanterie ou la fin d’une histoire.

— Oh, navré, bafouillai-je.

— Mais de quoi ?

— Je ne sais ce qui m’a…

— Ne vous en faites pas, monsieur Landor, je dois moi-même me contenter d’à peine quatre heures de sommeil chaque nuit. Avec parfois des conséquences désastreuses. Un soir, je suis tombé comme un mort alors que j’étais de garde, et je me suis comporté une heure durant comme un vrai somnambule. Il s’en est fallu de peu que je ne tire sur un de mes camarades.

— Eh bien, dis-je en me relevant. Avant que j’en vienne moi aussi à tirer sur eux, je ferais mieux de me mettre en route. Je veux rejoindre mon domicile avant la nuit tombée.

— Je vous y rendrais volontiers visite.

Il parlait doucement sans me regarder. Comme s’il se moquait éperdument que j’accepte ou pas.

— Je serais heureux de vous y recevoir, dis-je. (j’entrevis le sourire qui se dessinait sur ses lèvres.) Maintenant, monsieur Poe, si vous aviez l’obligeance de sortir par la porte et de prendre ensuite l’escalier, vous épargneriez à un vieil homme d’inutiles inquiétudes.

Il se redressa lentement et le rocking-chair bascula derrière lui.

— Pas si vieux que ça.

Je souris à mon tour : mes joues rosirent, j’en suis certain. Qui aurait cru que la flatterie fît effet ?

— Vous êtes bien aimable, monsieur Poe.

— Ce n’est pas de l’amabilité, je vous assure.

J’avais pensé qu’il s’en irait, mais il avait d’autres desseins. Il fouilla encore dans son manteau et, à nouveau, en ressortit quelque chose : un autre bout de papier. Plus élégant que le précédent : une feuille entière, très proprement pliée. L’ouvrant, il révéla une jolie écriture cursive et déclara d’une voix malgré lui chevrotante :

— Si c’est vraiment une femme que nous cherchons, monsieur Landor, il ne serait pas impossible que je l’aie aperçue.

— Sans blague ?

C’était chez lui – je devais l’apprendre assez tôt – un trait caractéristique. Lorsqu’il était en proie à quelque excitation, il ne s’exprimait plus qu’avec un filet de voix, presque un marmonnement, sinon un grésillement, voilé et pas toujours intelligible. Cette fois-là, cependant, j’en perçus nettement chaque mot.

— Le lendemain de la mort de Leroy Fry, sans que je sache rien encore de celle-ci, je me suis réveillé et j’ai aussitôt composé les premiers vers d’un poème – des vers qui parlent d’une mystérieuse dame et d’une obscure mais profonde détresse. En voici quelques-uns.

J’admets avoir tout d’abord résisté. Il m’avait déjà soumis sa poésie et je me croyais insensible à ses charmes. Il fallut qu’il insistât, je suppose. Je pris donc la feuille qu’il me tendait et je lus :

 

Mitoyen de rayonnants vergers circassiens,

Coulait un ruisseau tacheté de ciel -

Une eau d’éclats de lune agitée de ciel noir.

Avec d’agiles vierges qui, d’une moue incertaine,

Juraient obéissance à Athéna.

Tremblant, j’y trouvai Leonore perdue,

Criant à déchirer les nues.

Horrifié, torturé, je dus m’abandonner

À la vierge à l’œil de cérule -

La goule à l’œil céruléen.

 

— Bien sûr, c’est inachevé, me dit-il.

— Je vois.

Je lui rendis son papier.

— Et quel lien y a-t-il, selon vous, entre ce poème et Leroy Fry ?

— La violence sous-jacente, l’idée d’une… d’une épreuve épouvantable. Une femme inconnue. Et le moment où ça s’est produit, monsieur Landor. Cela ne peut pas être un accident.

— Vous auriez pu écrire cela n’importe quel autre matin en vous réveillant, non ?

— Si mais… tel n’est pas le cas.

— Je croyais que…

— Ce que je veux dire, c’est que cela m’a été dicté.

— Par qui ?

— Ma mère.

— Allons bon, dis-je, d’une voix où le rire menaçait d’éclater. Mais certainement ! Mettons votre mère à contribution. Elle apportera un éclairage précieux aux circonstances de cette mort, bien sûr !

Je me rappellerai toujours son regard, ses yeux écarquillés par la surprise. Comme si j’avais oublié une chose aussi évidente que mon propre nom.

— Elle est morte, monsieur Landor. Cela fait bientôt dix-sept ans.

 

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