Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 13
Le récit de Gus Landor
13
Du 4 au 6 novembre 1830
Poe et moi n’échangeâmes pas un mot sur le chemin du retour. Il ne jugea utile de reprendre la parole qu’en mettant pied à terre, à quelque cinq cents mètres du poste de garde.
— Monsieur Landor, dit-il, comment allons-nous faire avancer notre enquête, maintenant ? Mes réflexions m’amènent à croire que, s’il nous faut localiser cette clique de…
Il hésita une seconde.
— … de satanistes, eh bien… Peut-être devrions-nous chercher du côté de ceux que leur présence est susceptible d’affoler. Leurs antagonistes, pour ainsi dire.
Je méditai cela et répondis, méfiant :
— Les chrétiens donc ?
— Oui, les chrétiens. Même de l’espèce la plus fervente qui soit.
— Vous ne voulez pas parler du révérend Zantzinger ?
— Mon Dieu, pas Zantzinger ! s’écria Poe. Vous lui mettriez le diable sur les genoux qu’il ne le verrait pas ! Non, je pensais plutôt aux bigots du camp.
Je dus admettre que c’était parfaitement raisonné. Fry s’étant joint un moment à un groupe de volontaires qui, trouvant la chapelle de West Point trop épiscopalienne à leur goût, prônait des voies plus directes vers le Seigneur.
Jusqu’alors, évidemment, Poe ne leur avait témoigné que du dédain.
— Seulement, aujourd’hui, je crois de notre intérêt que nous en passions par eux, avec votre permission…
— Bien sûr. Mais comment allez-vous…
— Oh, laissez-moi m’occuper de cela, dit-il d’une voix traînante. Pour l’instant, nous avons surtout besoin, vous et moi, de pouvoir communiquer sans trop de difficulté. En ce qui me concerne, c’est relativement simple : je n’ai qu’à passer discrètement à votre hôtel et glisser un message sous votre porte. En revanche, de votre côté, je vous dissuaderais d’en faire autant dans mes quartiers, car mes camarades sont d’une indiscrétion diabolique. Je vous suggère plutôt le jardin de Kosciusko, savez-vous où c’est ? Il s’y trouve une source naturelle et, au sud de celle-ci, une roche qu’on dit ignée, un peu branlante, assez grande pour cacher un bout de papier dessous, à condition de le plier plusieurs fois. Placez vos missives sous celle-ci le matin et je prendrai la peine de les relever entre… quoi ? Qu’avez-vous à rire, monsieur Landor ?
En fait, je me sentais comme libéré. Aucun informateur à mon service ne s’était encore jamais attaché à ses fonctions avec tant d’intuition, et j’étais impatient de vanter à quelqu’un les talents de M. Poe… À Hitchcock, faute de mieux, que je retrouvai le lendemain en fin d’après-midi dans le salon de Thayer (lequel, telles les divinités, brillait par son absence), où nous bûmes du café allongé de crème épaisse, en dégustant des galettes de maïs et des huîtres fumées. De la cuisine de Molly flottait jusqu’à nous une odeur de rôti, et le capitaine me parla de ses lectures du moment – Les Mémoires de Napoléon dictées à Montholon, me semble-t-il. Tout cela était fort léger, fort élégant, même si cette élégance masquait de vives tensions. Car le commandant du génie venait de demander un compte rendu complet de mes investigations, lesquelles devaient être transmises au ministre de la Défense, et le président lui-même avait, disait-on, prêté attention à l’affaire. Or, quand le président prête attention à quelque chose, on peut affirmer sans se tromper que le monde va s’effondrer, et il devient opportun de l’en empêcher. Voici ce qui sourdait derrière ces amabilités : un tic-tac analogue à celui de la pendule, qui brusquement sonna cinq heures, sous nos pieds, dans le bureau en bas.
J’étais réellement navré pour Hitchcock et je l’assistai de mon mieux. Je lui dis ce que je savais, ce que je ne savais pas et ce que je supposais. Je lui parlai même de Pawpaw, dont certaines bizarreries, il est vrai, n’ont rien pour rassurer un esprit militaire. J’essayais donc de me montrer à la hauteur de mes engagements, lorsque je vis Hitchcock se lever, regarder une vitrine pleine d’insignes guerriers, et je compris alors que mon travail ne faisait en réalité que commencer.
— Donc, monsieur Landor, au vu de ces quelques trous dans le sol, vous voilà persuadé qu’une société satanique – est-ce bien ainsi qu’il faut l’appeler ?
— Pourquoi pas.
— … qu’une société, ou un culte, est à l’œuvre à proximité de West Point. Peut-être même dans l’enceinte de l’Académie.
— C’est en effet possible.
— Et vous êtes également convaincu qu’un individu…
— Ou un groupe.
— … ou un groupe d’individus serait la proie de croyances médiévales, de je ne sais quelles absurdités…
— Continuez, je vous prie.
— … en vertu desquelles Leroy Fry aurait été assassiné, son cœur arraché, tout cela pour les besoins d’un rituel saugrenu. Est-ce bien cela que vous voulez me dire, monsieur Landor ?
— Écoutez, capitaine, répondis-je avec un sourire aimable. Vous me connaissez mieux que cela. M’avez-vous déjà entendu affirmer catégoriquement quoi que ce soit ? Je vous rapporte seulement que nous avons là une série d’événements éventuellement liés les uns aux autres. Une succession d’empreintes, sur la scène du crime, qui ont peut-être une signification occulte, et des indications très spécifiques – occultes également – qui pourraient se rapporter au crime en question.
— Et vous en déduisez…
— Je n’en déduis rien du tout. Je dis seulement que Leroy Fry a été sacrifié de telle sorte que son cœur puisse servir à un genre particulier d’adorateurs.
— « Servir », « un genre particulier d’adorateurs »… de doux euphémismes, monsieur Landor !
— Si vous préférez les qualifier de sauvages assoiffés de sang, ne vous gênez pas, capitaine. Cela ne nous apprendra rien sur leur identité, ni sur l’existence de plus vastes desseins, s’il en est.
— Mais si nous devons croire que ces… « événements » sont bien « liés les uns aux autres », monsieur Landor, alors il semblerait que le même groupe soit à l’origine des deux crimes.
— Une hypothèse que le Dr Marquis a prononcée le premier.
Était-ce l’ennui, le désespoir, qui me réduisit ainsi à me prévaloir de lui ? Car en fait, Hitchcock se moquait bien du Dr Marquis : il ne cherchait qu’à infirmer mes conclusions, avec la détermination d’un pic-vert sur un tronc d’arbre : pic, pic, pic, et ainsi de suite, jusqu’à ce que je déclare :
— Allez vous-même à la glacière, capitaine. Dites-moi que je me trompe. Dites-moi qu’il n’y a ni lettres tracées au sol, ni empreintes, ni trous. Dites-moi que, réunis, ils ne représentent pas les formes que je vous ai décrites, et je ne vous ennuierai plus avec mes théories. Vous pourrez même vous trouver un autre souffre-douleur.
Il avait fallu recourir à la menace pour le calmer. Et pour me calmer également. Je repris la parole d’une voix plus douce :
— Je ne sais à quoi vous vous attendiez, capitaine. Celui ou ceux qui ont arraché le cœur de Leroy Fry étaient quand même froidement déterminés, non ?
En réalité, Lecteur, notre problème était le suivant : Hitchcock avait un rapport à rédiger et, pour ce rapport, il lui fallait des mots. Nous enchaînâmes donc d’autres questions et d’autres réponses pour étoffer son argumentation, nous convînmes ensemble du vocabulaire adéquat, et nous eûmes bientôt tout ce que requérait le commandant du génie – pour l’instant du moins. Et, comme c’était là l’unique raison de ce rendez-vous, je me félicitais de pouvoir enfin m’en soustraire et je me préparais à prendre congé… quand je commis l’erreur de mentionner mon jeune ami.
— Poe ! s’exclama le capitaine.
C’est que, voyez-vous, il s’était à peine habitué à ce que je fasse appel à lui. Mais que Poe devienne un collaborateur actif – que, fort de nos dernières découvertes, je propose de l’utiliser encore – cela, Hitchcock ne l’avait pas prévu. Le voilà qui se relevait, me rebattait de nouveau les oreilles avec le cadre légal, les parents, ses responsabilités, son mandat du Congrès, etc. Jusqu’à ce que m’apparaisse la substantifique moelle de ses propos, et que je me rende compte de ceci : il avait peur.
— Capitaine, lui affirmai-je. Tout se passera bien.
Maintenant que j’y pense, c’est le genre de chose que ma fille me disait autrefois, même dans les circonstances les plus abominables. Je me demandai si j’étais aussi peu convaincant qu’elle l’avait été.
— Enfin, arguait Hitchcock, les joues plissées derrière les commissures, cette société dont vous parlez… s’ils existent vraiment, ces gens-là, il ne faudrait pas les prendre à la légère !
— Certainement pas. Voilà pourquoi j’ai seulement besoin des informations que me rapporte M. Poe. Ses fonctions commencent et s’arrêtent là. Je ne l’exposerai à aucun risque. Cette partie-là est pour moi.
Ah, ces militaires et leurs plumes empesées ! Non, ce n’est pas un civil qui leur dira quoi faire, même s’il est président de la République (surtout s’il est président de la République). Et de résister, et de résister, jusqu’à ce que j’annonce finalement :
— Écoutez, capitaine. J’ai bien dit à M. Poe, en termes non équivoques, qu’il n’était pas question qu’il se mette en danger… Qu’il coure l’ombre d’un danger…
Ce que je n’avais pas fait, mais j’en avais l’intention. Profitant de cette brèche ouverte dans la conversation, j’ajoutai :
— Du reste, la poursuite de ses études reste sa préoccupation essentielle.
— Tant qu’il a la santé…
Il y eut comme un frisson dans l’air.
— La santé ?
— Il vient d’être malade… Je ne doute pas que vous lui souhaitiez un prompt rétablissement, lâcha Hitchcock.
— J’ai cru comprendre qu’il se portait mieux.
— Je suis ravi de l’apprendre.
— Je lui ferai part de vos inquiétudes, alors.
— Oui, faites… Faites-lui part de mes inquiétudes…
Nous quittâmes ensemble les quartiers de la direction. Hitchcock garda longuement ma main dans la sienne avec un air de profond scepticisme.
— À ma connaissance, monsieur Landor, aucun enseignant, officier ou soldat n’a à ce jour constaté l’existence de pratiques sataniques à West Point. Pourquoi M. Poe découvrirait-il ce qui a échappé à tout le monde ?
— Parce que personne n’a regardé où il faut. Parce que personne n’a les dons d’observation de M. Poe.
Après chacun de mes entretiens avec le capitaine, je mettais un point d’honneur à me rendre devant le corps de Leroy Fry à l’hôpital militaire. Je ne suis pas sûr de mes raisons. Je crois, avec le recul, avoir voulu tester mes capacités de résistance. Car, quelque temps auparavant, le Dr Marquis avait commencé à lui injecter du nitrate de potassium, un produit plus souvent utilisé pour conserver le jambon ou le saucisson. L’effet était manifeste : le cadavre verdissait de jour en jour, la salle empestait la viande avariée, et les mouches proliféraient dans une exaltation voluptueuse.
En revanche, Fry était en bien meilleur état quand je rêvai de lui cette nuit-là. Certes, la corde était toujours enroulée autour de son cou, mais son torse avait retrouvé un aspect normal ; il ne portait plus le gris uniforme des élèves, remplacé par la tunique bleue des officiers ; il tenait dans une main un bout de charbon, dans l’autre une cage avec des oiseaux bleus ; et lorsqu’il ouvrait la bouche, il chantait comme eux. Derrière, une femme chantait aussi, en même temps que lui, d’une voix cassée et très aiguë. Du début à la fin, les tambours de l’Académie battaient la cadence et j’en avais un dans la poitrine en me réveillant. Les couleurs de mon rêve étaient encore presque visibles dans le noir.
Cela n’était que mon imagination, Lecteur, rien de plus. J’en parle seulement pour donner une idée du mal que j’avais à dormir correctement. Le sommeil s’obtenait de haute lutte et se perdait facilement à West Point. J’ai parfois pensé que mon séjour là-bas avait pris la forme d’un fil qui se déroule sans jamais s’arrêter, la nuit se fondant dans le jour, et réciproquement, sans délimitation. Du moins à ce stade des choses.
Quand je me levai le lendemain, un mot m’attendait sous la porte. Pas de nom, pas de formule de politesse… Toutefois, en l’apercevant je n’eus aucun doute sur l’expéditeur. Il aurait pu l’écrire de la main gauche, j’aurais su tout pareil.
Monsieur Landor, j’ai fait une découverte de la plus haute importance.
Cinq centimètres plus bas, en plus petit mais non moins urgent :
Puis-je vous rendre visite chez vous ? Demain ?
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