Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 15
Le récit de Gus Landor
15
Du 7 au 11 novembre 1830
Dès lors, Poe avait une nouvelle mission : trouver le moyen de se rapprocher d’Artemus Marquis, apprendre tout ce qu’il pouvait à son sujet, me tenir régulièrement au courant. Toutefois, au seuil de cette nouvelle aventure, mon jeune espion blêmit.
— Monsieur Landor, sauf le respect que je vous dois, c’est impossible.
— Et pourquoi ?
— Oh, indiscutablement, j’ai… ma petite renommée ici, mais rien ne me porte à croire que je sois connu de M. Marquis. Même si nous défilons au pas dans la même unité, nous n’avons aucune relation commune. Je ne suis qu’un première année, issu d’un rang social qui ne paraît guère favorable à un tel rapprochement…
Non, non, m’assura-t-il, cela n’irait pas. Tirer les vers du nez à quelques bigots, c’était une chose ; mais tout à fait une autre de s’assurer la confiance d’un quatrième année.
— Je suis bien sûr que vous trouverez un biais, lui dis-je. Vous ne manquez pas de charme quand vous le voulez vraiment.
— Mais que dois-je chercher exactement ?
— Ah, j’ai bien peur de ne pas le savoir, monsieur Poe. La première étape consisterait à entier dans les bonnes grâces de ce Marquis. Cela fait, vous n’auriez plus qu’à ouvrir les yeux et les oreilles.
Comme il ergotait encore, je lui posai une main sur l’épaule et affirmai :
— Monsieur Poe, s’il est quelqu’un capable de mener cette tâche à bien, c’est vous.
Il le crut probablement. Sinon, comment aurais-je pu laisser passer une semaine sans demander de ses nouvelles ? J’avoue cependant que, voyant le jeudi soir arriver, je commençai à douter du succès de notre entreprise. De fait, j’en étais déjà à préparer ma défense contre des accusations qu’Hitchcock ne manquerait pas de me porter, quand j’entendis un bruit sourd derrière la porte de ma chambre d’hôtel.
Le temps que je l’ouvre, et le couloir était désert. En revanche, une enveloppe m’attendait, enveloppée d’un papier marron des plus ordinaires.
Moi qui escomptais tout au plus quelques bribes de renseignement, le plus sommaire des témoignages ! Non, Poe me gratifiait d’un vrai manuscrit ! Des pages, encore des pages ! Dieu sait quand il avait trouvé le temps d’écrire tout cela. En outre, sans échapper à la férule de l’inflexible Thayer : réveil à l’aube, manœuvres du matin, repas à horaires fixes, exercices, classes, études, défilés, et retraite à neuf heures trente. Les élèves-officiers ne dorment jamais plus de sept heures par nuit. Vu le rapport que Poe me rendait de la semaine écoulée, il avait dû rogner sur ses maigres quatre heures habituelles de sommeil.
Je lus tout d’une traite. Et je n’en fus pas peu ébloui, notamment parce que, comme tous les récits, celui-ci en disait autant sur l’auteur que sur le sujet abordé.
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