Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 3
Le récit de Gus Landor
3
Quand j’étais petit, on n’allait à l’hôpital que si on croyait y mourir, ou parce qu’on était si pauvre qu’on se fichait de mourir. Mon père, presbytérien, se serait plutôt fait baptiste que me laisser y partir, mais peut-être aurait-il changé d’avis s’il avait vu celui de West Point. Il avait à peine six mois d’existence quand j’y entrai. Les planchers et la menuiserie étaient impeccables, les murs blanchis à la chaux, les lits et les sièges lessivés à la Javel. Une vague odeur de mousse végétale flottait dans l’air.
En d’autres circonstances, il y aurait eu là deux infirmières bien propres pour nous accueillir, nous montrer peut-être le système d’aération ou la salle d’opération. Pas aujourd’hui. Une de ces dames avait été renvoyée chez elle pour cause d’évanouissement subit ; quant à l’autre, fidèle au poste, elle était trop choquée pour nous dire un seul mot. Nous regardant sans nous voir, elle s’assura d’abord que nous n’étions pas suivis par un plein régiment. N’en trouvant pas derrière nous, elle hocha la tête et nous escorta jusqu’à la salle B-3 en haut de l’escalier. Nous passâmes devant un fourneau et un établi de forgeron. Alors elle s’arrêta. Puis elle retira le drap qui couvrait le cadavre de Leroy Fry.
— Maintenant, vous voudrez bien m’excuser, dit-elle.
Elle referma la porte derrière elle, comme le ferait une maîtresse de maison pour laisser les messieurs discuter entre eux.
Lecteur, je pourrais chercher mes mots pendant cent ans et rester incapable de vous décrire ce spectacle.
Laissez-moi procéder par étapes.
Froid comme un glaçon, le corps de Leroy Fry était étendu sur le matelas de plume d’un lit en fer.
Une main posée sur son entrejambe, l’autre repliée sur elle-même.
Il avait les yeux entrouverts comme si le tambour venait de sonner le réveil.
La bouche de travers, la lèvre supérieure ourlée sur deux incisives jaunâtres.
Le cou mauve et violet, parcouru de traces noires.
Son torse…
Enfin, ce qu’il restait de son torse était rouge. Pas d’un rouge uniforme, non : de plusieurs rouges, selon les endroits où il avait été écorché ou simplement ouvert. Je pensai d’abord qu’il avait servi de jouet à une force surnaturelle. Un sapin lui était… – non, trop petit. Un météorite avait traversé les nuages, puis…
En revanche, il n’était pas complètement évidé. Ç’aurait peut-être été mieux. Car, dans ce cas, on n’aurait pas eu besoin de voir ces rabats de peau imberbe, ni ces côtes fracassées, ni, plus à l’intérieur, ces couches d’une matière anonyme et rosâtre. Ni encore ces poumons ratatinés au-dessus du diaphragme, ni même ce foie d’un brun chaud et vigoureux. Mais on voyait… tout. Tout sauf l’organe qui n’était plus là, et dont, en quelque sorte, l’absence vous sautait aux yeux.
Je suis fort gêné d’avouer que je me livrai aussitôt à différentes spéculations que, Lecteur, je vous aurais épargnées en d’autres circonstances. Mais il me semblait bien que, de ce pauvre Leroy Fry, il ne restait qu’une question. Une unique question, posée par le rictus de sa poitrine trouée, par les teintes verdâtres de sa pâle peau glabre…
Qui ?
Un curieux élancement me fit comprendre qu’à cette question, je devais trouver une réponse. Quels que soient les dangers encourus, il me fallait savoir qui avait pris le cœur de Leroy Fry.
Et, donc, je traitai cette question comme j’en ai l’habitude. En en posant d’autres. Pas au vent, non, mais à l’homme qui se dressait à un mètre de moi – le Dr Daniel Marquis, chirurgien de West Point. Il nous avait suivis dans cette salle et me regardait avec des yeux timides, avides, et injectés de sang : il n’attendait que ça.
— Dr Marquis, comment fait-on pour…
J’indiquai le cadavre sur le lit.
— … en arriver là ?
Il se passa une main sur le visage. Ce que je pris pour de la fatigue, mais je me trompais. C’est plutôt qu’il masquait son excitation.
— Pour ce qui est d’inciser, me dit-il, ce n’est pas très compliqué. Un scalpel ou un couteau affûté font l’affaire.
Le bon docteur s’emballait Se plaçant devant le corps, il commença à manipuler une lame invisible.
— Ce qui est réellement compliqué, c’est d’atteindre le cœur. Il faut dégager le sternum, les côtes, et ces os-là, sans être aussi costauds que les vertèbres, ça n’est quand même pas de la roupie de sansonnet. On ne peut pas taper dessus à coups de marteau pour les briser, parce qu’on risque d’endommager le cœur.
Ses yeux ne quittaient plus le cratère ouvert dans le torse de l’élève-officier Fry.
— Donc, la question qui se pose, continua-t-il, est de savoir où couper. La première solution consiste à s’attaquer directement au sternum…
Son invisible lame fendit l’air : zzzzip !
— … mais ça n’est pas pratique, en vérité, parce que, après, il vous faut de toute façon écarter les côtes. Et, même avec un pied-de-biche, ça n’est pas une partie de plaisir. Non, la bonne solution, c’est de faire un trou circulaire. C’est d’ailleurs ce qu’on a fait Directement dans la cage thoracique, et alors on enlève ce qu’on peut du sternum.
Il recula d’un pas, comme pour évaluer le résultat.
— À vue de nez, le type s’est servi d’une scie, dit-il.
— Une scie ?
— Une scie chirurgicale, pourquoi pas ? J’en ai bien une ici. Ou plus simplement une scie à métaux. Mais, croyez-moi, c’est ardu. Parce qu’on doit scier en continu, et éviter de faire rentrer la lame à l’intérieur. Tenez, venez donc jeter un coup d’œil aux poumons, là. Vous voyez ces entailles ? Deux ou trois centimètres, voyez ? Il y en a d’autres sur le foie. Involontaires, bien sûr. C’est qu’on ne voulait surtout pas toucher au cœur, alors on a débordé de l’autre côté.
— C’est diablement intéressant, ce que vous dites là, docteur. Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite, à votre avis ? Une fois qu’on a eu votre trou circulaire ?
— Oh, à partir de là, tout est beaucoup plus simple. On détache le péricarde – je veux dire, la membrane qui enveloppe l’épicarde et qui sert à maintenir le cœur.
— Oui…
— Puis on sectionne l’aorte… L’artère pulmonaire… Il faut traverser la veine cave, mais ça ne prend que quelques minutes. Avec un bon couteau, ça va tout seul !
— Mais le sang ne jaillit pas, docteur ?
— Non, pas si la mort date de quelques heures. Tout dépend des étapes précédentes. Si le gaillard est allé vraiment vite, il a peut-être trouvé encore un peu de sang. Mais j’ai bien l’impression quand même que, à ce stade des choses… le cœur était vide.
Ce qu’il annonça avec une apparente satisfaction.
— Et ensuite ?
— Oh, maintenant, c’est presque fini, dit le chirurgien. Vous avez un petit paquet propre entre les mains. C’est assez léger, vous savez. La plupart des gens ne s’en doutent pas. Un peu plus gros que le poing, trois cents grammes environ, pas plus. C’est parce que c’est creux.
Il se tapota la poitrine pour mieux se faire comprendre.
— Donc, docteur… Mais j’espère que je ne vous embête pas, avec mes questions ?
— Pas le moins du monde.
— Alors dites-nous quelques mots au sujet de l’individu qui a fait ça, s’il vous plaît. En supposant qu’il soit bien outillé, qu’est-ce qu’il lui faut d’autre ?
Une légère confusion se lut dans ses yeux lorsqu’il les détacha du cadavre.
— Hm, laissez-moi réfléchir. Hm, il faut une certaine force physique, comme, je suppose, vous l’avez compris.
— Ça ne peut donc pas être une femme ?
Il s’esclaffa :
— Oh, de cette sorte-là, je n’en ai pas rencontré beaucoup !
— Quoi encore ?
— Ah, de la lumière en quantité ! Pour réussir une telle opération de nuit, on a besoin d’être très éclairé. Je ne serais pas surpris de trouver de la cire dans le thorax.
Et de se précipiter à nouveau sur le corps. J’en fus réduit à tirer ce monsieur vers moi par la manche.
— Et du point de vue médical, docteur ? (Je le gratifiai d’un grand sourire.) Noue homme a certainement, comme vous, fait de brillantes études, confirmées par de longues années de pratique ?
— Non, non, pas forcément, m’assura-t-il, pris d’une brusque timidité. Il faut savoir ce qu’on cherche, oui, comment y parvenir. À quel endroit couper. Posséder quelques rudiments d’anatomie, sans doute. Mais il n’est pas nécessaire d’être médecin. Encore moins chirurgien.
— Il faut être fou à lier, oui ! tonna soudain le capitaine Hitchcock.
Son intervention subite me fit, je l’avoue, sursauter. J’en étais presque venu à croire que le Dr Marquis et moi (en sus de ce pauvre Leroy) étions seuls dans la pièce.
— Enfin, il faut être fou, quoi ? insistait le capitaine. Et ce forcené court toujours, prêt à commettre d’autres méfaits. Et je… vous ne trouvez pas ça exaspérant, vous ? De le savoir en liberté ?
C’était en définitive un grand sensible, notre Hitchcock. Il cachait un cœur tendre sous une austère façade. Un cœur, cependant, qu’on pouvait consoler. Le colonel Thayer y pourvut : une petite tape amicale sur l’épaule de son subordonné direct, et celui-ci se détendit un peu.
— Allons, Ethan, lui dit Thayer.
Pour la première fois – mais non la dernière –, j’eus l’impression qu’ils formaient une sorte de couple. Qu’on ne se méprenne pas sur mon propos : tout simplement, ces deux célibataires étaient liés par un pacte muet, fluide, peut-être tacitement renouvelé. À une exception près, comme je devais l’apprendre. Trois ans auparavant, ils avaient consommé le divorce, leurs avis divergeant sur la question de savoir si les commissions d’enquête de West Point violaient le code de la justice militaire. Mais cette séparation fut brève. Douze mois passèrent, au bout desquels Thayer rappelait son capitaine. La plaie était cicatrisée. Tout cela se sentait dans cette tape amicale. Sauf ceci : Thayer restait le chef. Toujours et en tout lieu.
— Je suis sûr que nous partageons la même exaspération, dit-il. N’est-ce pas, gentlemen ?
— Oui, le capitaine a le mérite d’exprimer notre sentiment commun, approuvai-je.
— D’ailleurs, nous sommes réunis dans cette salle, poursuivit Thayer, pour trouver les indices qui nous mèneront au coupable. Est-ce votre opinion aussi, monsieur Landor ?
— Parfaitement, colonel.
À demi apaisé seulement, Hitchcock s’assit sur l’un des lits vides et se mit à contempler une des fenêtres. Nous lui laissâmes le temps de recouvrer ses esprits. Je me rappelle avoir compté les secondes : une, deux…
— Docteur, dis-je finalement avec mon plus aimable sourire. Peut-être pourriez-vous évaluer combien de temps a pris cette sinistre opération ?
— Difficile à dire, monsieur Landor. Il y a des années, voyez-vous, que je n’ai plus pratiqué de dissection. Encore moins de ce… de ce genre. Voyons, je pourrais vous répondre… Étant donné les circonstances, certainement plus d’une heure. Une heure et demie, sans doute.
— Une heure et demie, et pour l’essentiel à manier la scie ?
— En effet.
— Ils étaient peut-être deux ?
— Dans ce cas, à condition d’être chacun équipé d’un outil, ils ont pu faire deux fois plus vite. Mais un troisième ne servirait à rien. À moins que… à moins qu’il ne les aide en tenant une lanterne.
Une lanterne, tiens. Voilà, inexplicablement, le sentiment que j’avais devant ce Leroy Fry : l’impression qu’il était éclairé par quelqu’un. Une impression que j’attribuai au fait qu’il semblait me regarder. Ou du moins braquait-il ses yeux vers moi. Et quand je dis ses yeux, il vaudrait mieux parler du blanc, les pupilles s’étant réfugiées sous les paupières.
Me rapprochant du lit, je les lui fermai pour de bon avec un pouce de chaque main. Comme mues par un ressort, elles se rouvrirent aussitôt. Ce que je faillis ne pas voir, puisque j’examinais les traces qu’il portait au cou. Contrairement à ce que je pensais au début, il y en avait plusieurs. Non pas un trait unique, mais un véritable entrelacs – presque un tissage, au dessin inquiétant. Bien avant que le nœud bloque la trachée-artère, la corde avait creusé et tiré çà et là.
— Capitaine Hitchcock, dis-je, je sais que vos hommes ont organisé des recherches, mais après quoi exactement ? Un fugitif ? Ou un cœur ?
— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ils ont passé les environs au peigne fin, et qu’ils ont fait chou blanc.
— Bien.
Il avait les cheveux blond paille, ce Leroy Fry. De longs cils presque blancs. Des cals à la main droite, de belles ampoules au bout des doigts, dus au maniement du fusil. Et une verrue entre deux orteils. La veille, il vivait encore.
— Quelqu’un peut-il me rappeler, demandai-je, où le corps a été retrouvé ? Sans son cœur, je veux dire ?
— Près de la glacière.
— Dr Marquis, je crains de devoir à nouveau faire appel à vos connaissances. Si, pour une raison ou une autre, vous étiez dans l’obligation de conserver un cœur, comment vous y prendriez-vous ?
— Eh bien, il me faudrait d’abord une sorte de récipient. Une boîte, quoi, pas très grande.
— Oui ?
— Ensuite, je l’envelopperais dans quelque chose. De la gaze, par exemple. Du papier journal, faute de mieux.
— Poursuivez.
— Après quoi, je le placerais dans… dans…
Il s’interrompit, porta une main devant sa bouche.
— Dans de la glace, conclut-il.
Hitchcock se releva.
— Voilà autre chose, dit-il. Cela ne suffit pas de voler le cœur de Leroy Fry. Il faut en plus que ce fou le mette dans la glace.
Je haussai les épaules, tendis les bras en ouvrant les mains.
— Ça n’est qu’une possibilité.
— Mais bon sang, pour quoi faire ?
— Cela, mon capitaine, je ne pourrais le dire. Je viens d’arriver.
La pauvre infirmière était revenue et semblait impatiente de nous retirer le Dr Marquis, pour un motif qui aujourd’hui m’échappe. Je me rappelle seulement l’expression de regret qu’afficha le médecin : il ne voulait pas partir.
Nous n’étions donc plus que Thayer, Hitchcock et moi. Et Leroy Fry. Soudain retentit le tambour qui appelait les élèves au défilé du soir. Je repliai mes mains et mes bras.
— Eh bien, gentlemen, dis-je. Il faut voir les choses en face. C’est un sacré casse-tête que nous avons là. J’en reste moi-même interdit. Et il y a une chose que je ne m’explique pas : pourquoi n’en avez-vous pas référé aux autorités militaires ?
Un long silence s’ensuivit. Aussi continuai-je :
— Voilà certainement une chose qui les regarde davantage que moi.
— Monsieur Landor, répondit Sylvanus Thayer. Voudriez-vous faire quelques pas avec moi ?
Nous n’eûmes pas besoin d’aller très loin. Au bout du couloir, puis demi-tour, et encore une deuxième et une troisième fois. Cela avait tout d’une manœuvre militaire. Thayer, que je dominais d’une tête, marchait d’un pas rigide et cadencé.
— Monsieur Landor, nous sommes dans une situation fort délicate.
— Je n’en doute pas.
— L’Académie… commença-t-il, un peu trop ouvertement.
Il changea de ton, reprit plus bas :
— L’Académie, comme vous le savez peut-être, existe depuis moins de trente ans. J’en suis le directeur depuis quinze, environ. Et je peux affirmer sans me tromper que ni elle ni moi ne saurions prétendre encore à une quelconque pérennité.
— C’est sûrement une affaire de temps.
— Disons que, comme toute jeune institution, nous comptons quelques amis estimables. Mais de puissants détracteurs aussi.
Baissant la tête, je risquai :
— Le président Jackson appartiendrait plutôt à la deuxième catégorie, n’est-ce pas ?
Thayer me jeta un regard en biais :
— Ce n’est pas à moi de dire qui est de notre côté ou pas. Mais nous portons un poids démesuré sur les épaules. Nous avons beau former d’excellents officiers, honorer notre pays de toutes les manières possibles, les attaques continuent de pleuvoir.
— Quelle sorte d’attaques, colonel ?
— Oh… (Il leva les yeux au ciel.) On nous taxe souvent d’élitisme, pour commencer. Comme quoi nous aurions un faible pour les enfants de familles aisées. Si seulement les critiques savaient combien de nos élèves sont de simples fermiers, des fils de mécaniciens ou d’artisans. Nous sommes les petites lettres de l’Amérique, monsieur Landor.
Ça sonnait gentiment dans ce couloir : les petites lettres de l’Amérique.
— Que vous reproche-t-on d’autre, colonel ?
— De consacrer trop de temps à former des techniciens et pas assez de soldats. De fonctionner sur des crédits que nous volerions aux troupes.
Le visage du lieutenant Meadows se présenta à mon esprit.
Thayer continuait de marcher au pas, en rythme avec le tambour qu’on martelait dehors.
— Et je ne parlerai pas, poursuivit-il, de ceux qui s’opposent tout bonnement au principe d’une armée permanente.
— Je me demande bien ce qu’ils veulent mettre à la place.
— Les milices du vieux temps, apparemment. Les gamins du village qui jouent au petit soldat, affreusement mal organisés, avec des uniformes de fortune.
— Les milices n’ont pas mis fin à la dernière guerre, que je sache. Ce furent plutôt des hommes comme le général Jackson.
— Je me réjouis que nous soyons du même avis, monsieur Landor. Il n’en reste pas moins que l’uniforme continue de faire horreur à un grand nombre d’Américains.
— C’est la raison pour laquelle nous n’en portons pas, lui expliquai-je.
— « Nous » ?
— Oui, pardon. Je veux parler des commissaires de police, comme moi. Vous aurez beau chercher, vous n’en verrez jamais un seul qui se trahisse par ses vêtements. C’est commun, à New York, chez les représentants de la loi. Eh non, les gens n’aiment pas l’uniforme, c’est vrai.
Je n’avais pas eu l’intention d’ouvrir cette parenthèse, toutefois le propos, confraternel à sa façon, toucha une corde sensible chez mon interlocuteur. Pour autant, qu’on n’aille pas imaginer Sylvanus Thayer en train de sourire – jamais de ma vie je ne le vis sourire. Disons simplement qu’on arrivait parfois à l’adoucir.
— Monsieur Landor, il serait malhonnête de ma part de vous cacher certaines choses. Que la plupart de ces reproches me sont adressés personnellement. Qu’on me qualifie de tyran. De despote. De barbare – un terme qui a leurs faveurs.
Cela dit, il s’arrêta net pour que le mot fasse son effet.
— Oui, donc, vous êtes dans de beaux draps, colonel ? Je me mets à votre place… Si l’on devait apprendre que vos élèves supportent mal cette… cette discipline austère que vous leur infligez… Et même que certains en viennent au suicide…
— La nouvelle s’est déjà répandue, lâcha-t-il, froid comme un astre éteint. Je ne pouvais l’empêcher, et je ne peux non plus empêcher les gens de l’interpréter comme ils veulent Mon unique préoccupation est de faire en sorte, pour l’instant, que certaines instances ne mettent pas leur nez dans cette affaire.
Je le regardai :
— Certaines instances à Washington ?
— Exactement.
— Parmi ceux qui s’opposent à l’existence de cette Académie. Qui seraient trop heureux de profiter de l’occasion pour la voir disparaître une bonne fois ?
— En effet.
— Si vous réussissez à montrer que vous gardez le contrôle de la situation – parce que vous avez quelqu’un sur l’affaire –, vous pourrez leur tenir tête un moment ?
— Pas bien longtemps.
— Mais si je ne trouve rien, colonel ?
— Alors je devrai faire mon rapport au commandant du génie, qui en référera ensuite au général Eaton. Et nous attendrons la sentence.
Nous venions de nous arrêter devant la porte de la salle B-3. Nous entendions, en bas, l’infirmière qui trottait et le Dr Marquis qui traînait les pieds. À l’extérieur, le chant aigu du fifre. Dans la salle elle-même : rien.
— Qui l’eût cru ? dis-je. Que la mort d’un homme puisse être aussi lourde de conséquences ? Jusqu’à mettre votre carrière enjeu, peut-être ?
— À défaut d’autre chose, laissez-moi vous convaincre de ceci, monsieur Landor. Ma carrière n’est rien. Si j’étais sûr que l’Académie poursuivrait sa mission quelles que soient les circonstances, je la quitterais demain matin sans hésiter.
Hochant la tête aussi amicalement que possible, il ajouta :
— C’est un don, chez vous, d’inspirer les confidences, monsieur Landor ? Sûrement utile, dans votre métier.
— Cela dépend, colonel, cela dépend. Mais dites-moi : pensez-vous sérieusement que je sois votre homme ?
— Si je ne le pensais pas, je ne serais pas là à discuter avec vous.
— Et vous êtes décidé à aller jusqu’au bout ? Tout au bout ?
— Même au-delà si nécessaire, dit Sylvanus Thayer.
Je souris et regardai, au fond du couloir, l’oculus devant lequel un rayon de soleil illuminait une traînée de poussière en suspension.
Thayer plissa les paupières :
— Comment dois-je interpréter votre silence, monsieur Landor ? Est-ce un oui ou un non ?
— Ni l’un ni l’autre, colonel.
— Est-ce une question d’argent ?
— J’ai suffisamment d’argent.
— Autre chose alors ?
— Rien où vous puissiez intervenir, lui répondisse aussi aimablement que possible.
Il se racla la gorge – un petit bruit sec, sans plus, mais qui en disait long sur ce qu’il cachait.
— Monsieur Landor, dit-il finalement, qu’un élève-officier perde la vie si jeune, qui plus est de son propre fait, c’est déjà difficile à supporter. Mais qu’on commette ensuite un acte innommable sur un corps sans défense, cela dépasse le tolérable. C’est un crime contre la nature, c’est un coup de couteau au cœur de…
Il s’interrompit, mais trop tard, c’était dit.
— … au cœur de cette institution. Si c’est l’œuvre d’un exalté de passage, alors soit, j’en réfère à l’autorité divine. Mais si cet acte a été perpétré par l’un des nôtres, alors je n’aurai de cesse de découvrir le coupable pour qu’il soit exclu de ces lieux. Il partira les fers aux pieds ou sans entraves, cela n’a pas d’importance, mais il doit être renvoyé dans les plus brefs délais. Pour le bien de l’Académie.
Cela dit, il poussa un court soupir et baissa la tête.
— Voici votre mission, monsieur Landor, si vous l’acceptez. Démasquer l’auteur de ce crime. Et nous aider à faire en sorte qu’une telle chose ne se reproduise jamais.
Je l’observai encore un long moment Puis je retirai ma montre de ma poche et donnai un coup d’ongle sur le verre :
— Il est cinq heures moins dix, dis-je. Je vous propose de nous retrouver ici même à six heures. Est-ce trop vous demander ?
— Non, cela me va.
— Bien. Je vous promets que vous aurez ma réponse.
J’avais en tête de faire une petite promenade tout seul – comme à mon habitude –, toutefois l’Académie n’approuva pas ce projet. Non, il me fallait une escorte, je vous prie. Une tâche qu’on confia une fois de plus au lieutenant Meadows. Si les bras lui étaient tombés, quelqu’un avait dû les lui recoudre : il était de meilleure humeur que tout à l’heure. En d’autres termes, on lui avait épargné le spectacle de Leroy Fry sans son cœur.
— Où souhaitez-vous vous rendre, monsieur Landor ?
Je tendis le bras en direction du fleuve :
— Vers l’est, lui répondisse. L’est, ça ira très bien.
Mais pour y parvenir, il fallait bien sûr traverser la Plaine, qui n’était plus du tout déserte – mais alors plus du tout Car c’était l’heure de la revue du soir. Les élèves-officiers de l’Académie militaire des États-Unis s’étaient rassemblés par compagnie : quatre bouillonnantes formations. La fanfare, dirigée par un individu armé d’une badine à glands et d’un béret rouge qui lui tombait sur le front comme un foie flasque, jouait les dernières mesures d’une marche, tandis que le Stars and Stripes dégringolait en froufroutant comme un mouchoir de midinette.
— Aarmes aa-lépol’ ! hurla l’adjudant.
Aussitôt deux cents fusils se mirent en place dans un fracas de métal et, en moins d’une seconde, tous les élèves eurent l’œil rivé sur le canon de leur arme. L’officier brandit son sabre, claqua des talons et cria :
— ‘mi-tour adratte… !
Suivi par (du moins me sembla-t-il) :
— Gratte !
En fin de quoi, de fait, les élèves-officiers s’étaient tous tournés vers leur droite, prêts à affronter l’ennemi.
Ah, c’était du spectacle : des mottes volaient sur le gazon vert pâle, les derniers rayons de soleil ricochaient sur le fil des baïonnettes. Et ces jeunes gens en uniforme fuselé, au col serré, avec leurs plumets resplendissants au-dessus de la tête.
— ‘mi-tour adratte… ! Gratte !
Ils n’ignoraient plus maintenant ce qui était advenu de Leroy Fry, la rumeur alimentant les faits et vice versa.
Capable d’absorber la violence du coup sans trop de peine, l’ordre instauré par Thayer démontrait sa solidité. L’espace jusque-là réservé à Fry était occupé par un autre – le vide était comblé. Personne n’aurait deviné qu’un élément avait disparu. Oh, un observateur entraîné aurait remarqué un temps de retard ici, un pied qui traînait là. Voire un faux pas en chemin. Mais cette compagnie-là était après tout formée d’élèves de première année. D’hommes-enfants qui, un mois plus tôt, labouraient encore les champs, qui avaient à trouver leur rythme… d’ailleurs tous emportés par celui de la fanfare.
— Soldat, sortez du rang !
Oui, Lecteur, un spectacle fascinant, à la fin d’une journée d’octobre, au soleil couchant, tandis que les collines se paraient du même bleu, du même gris que les uniformes, et qu’un merle moqueur, quelque part, se mettait à siffler… Un œil pouvait voir pire. D’autres que moi, d’ailleurs, prenaient le temps d’y assister. Une bordée de touristes, devant le bureau de l’intendance. Dames en manches gigot, messieurs en gilet gris sous une redingote bleue… l’air de vrais vacanciers. Sans doute arrivés le matin même par le bateau de Manhattan, ou peut-être étaient-ce des Anglais en route pour le Northern Tour. Ils semblaient faire partie du spectacle.
— ‘cadémie ‘litaire des ‘tats-Unis, W’Point, ‘York, ‘gt-six ‘tobre ‘zui cent trente ! ‘xième comp’nie, rapport !
Et qui donc se trouvait au milieu des spectateurs ? Sylvanus Thayer, évidemment. Un cadavre n’allait tout de même pas interrompre son programme. On aurait juré qu’il n’avait pas quitté son poste de la journée. Inébranlable, cet homme. Loquace à l’occasion, muet quand il fallait, prêtant une oreille attentive aux questions des messieurs, prêt à divulguer quelque précieux détail aux dames, jamais en reste. Je croyais l’entendre : « Madame Brevoort, je me demande si vous avez perçu l’influence de l’Europe dans la manœuvre en cours. On la doit à Frédéric le Grand. Napoléon l’a ensuite perfectionnée pendant sa campagne du Nil… Oh, et avez-vous reconnu ce jeune homme de la compagnie B ? C’est Henry Clay Junior. Si, si, le fils du grand Clay lui-même. Il était premier de sa classe, mais il s’est fait devancer par un fils de paysan. Du Vermont… Comme je vous le disais : les petites lettres de l’Amérique, madame Brevoort…»
Menée par des sergents disciplinés, la troupe s’en allait maintenant au pas redoublé vers le haut de la colline. La fanfare avait disparu devant eux, les spectateurs se retiraient, et le lieutenant Meadows m’interrogea : voulais-je rester ou reprendre notre promenade ?
— Marchons, lui dis-je.
Et donc nous repartîmes et fîmes un petit bout de chemin jusqu’à Love Rock.
Le fleuve était là, trois cents mètres plus bas. Disparaissait presque sous les bateaux – navires de charge en route vers le canal de l’Érié, steamers retournant leurs passagers vers la grande ville. Skiffs, canoës, pirogues, baignés de teintes géranium, brûlant sous le couchant. J’entendis, non loin, le canon tonner sur le champ de manœuvres : un gros boum, suivi par cent échos sur les flancs des collines. Le fleuve roulait vers l’est, roulait vers l’ouest, roulait vers le sud. J’étais là comme une île au milieu, et si l’on m’avait fait remonter l’histoire, j’aurais parlé aux Indiens ; ou à Benedict Arnold qui, jadis, s’était trouvé précisément à cet endroit ; ou je me serais joint à ceux qui avaient tiré une immense chaîne en travers de l’Hudson pour empêcher les Anglais de pénétrer plus avant dans les terres…
Et si j’avais eu une âme plus perméable, j’aurais réfléchi davantage à Dieu ou au destin – car Sylvanus Thayer venait de me demander une chose. De sauver l’honneur de l’Académie militaire des États-Unis et, par là même, de reprendre des fonctions, de retrouver un rôle auquel j’avais pourtant renoncé solennellement.
Sans doute des forces supérieures s’étaient-elles mises en mouvement… Je ne parlerai pas d’intervention divine, mais d’une intervention quand même.
Eh bien, mes pensées ne sont pas si profondes. Car voici où elles me menèrent : à Hagar, la vache. Soyons honnête : j’aurais aimé savoir où elle était partie. Vers le fleuve ? Les plateaux ? Se cacher dans une grotte sous une cascade ? Se réfugier dans un lieu connu d’elle seule ?
Voilà donc ce qui me préoccupait : où était-elle passée ? Reviendrait-elle ?
À six heures moins dix exactement, je me détournai de l’Hudson et récupérai le lieutenant Meadows à l’endroit précis où je l’avais laissé. Les mains derrière le dos, le regard fixe, impénétrable, tout à sa mission.
— J’ai terminé, lieutenant.
Cinq minutes plus tard, il m’avait escorté jusqu’à la salle B-3. Le corps de Leroy Fry y était toujours, recouvert d’un drap rêche. Thayer et Hitchcock étaient là eux aussi, en position de « repos », comme après la parade. Devant la porte, j’étais prêt à leur dire : « Gentlemen, je suis votre homme. »
Et j’ai dit autre chose. Avant même que je m’en rende compte :
— Voulez-vous que je retrouve le cœur de Leroy Fry ? Ou que je trouve d’abord qui a pendu cet homme ?
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