Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 55 sur 57

Pages du PDF

Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 42

Le récit de Gus Landor

42

 

Lors de sa première apparition ici, le première année Poe s’était comporté comme un visiteur dans un musée. Les sens en alerte, passant en ligne droite des stores vénitiens à l’œuf d’autruche, puis au chapelet de pêches, interprétant chaque objet l’un après l’autre…

Cette fois, il arrivait comme un grand chef. Il traversa le salon d’un pas alerte, posa sa cape sur la cheminée comme s’il lui importait peu de la suspendre proprement, tourna le dos à ce paysage grec que je n’ai jamais trop aimé, croisa les bras d’un air de défi et… attendit que je parle.

Je parlai. Avec un calme qui me surprit.

— Fort bien, dis-je. Vous savez pour Mattie. Qu’est-ce que cela vient faire dans nos affaires ?

— Oh, répondit-il. Cela vient faire toutes sortes de choses. Et vous ne l’ignorez pas.

Il tourna lentement dans la pièce, balayant chaque objet du regard. Puis il s’éclaircit la voix, se redressa et déclara :

— Je me demandais, Landor, si ce que j’ai découvert vous intéresserait. Le fil de mes déductions, du début jusqu’à la fin ?

— Bien sûr. Absolument.

Il m’étudia attentivement, comme s’il ne me croyait pas tout à fait. Puis il se remit à déambuler.

— Mes réflexions, voyez-vous, sont parties d’un fait assez étonnant. Il n’y avait qu’un cœur dans cette glacière.

Il marqua un temps – pour créer un effet, je suppose, mais en attente aussi de ma réponse. Comme il n’en reçut pas, il poursuivit.

— Je me suis trouvé au départ incapable de me rappeler la moindre chose qui s’est produite dans cette antichambre des enfers – j’étais comme revêtu d’un salutaire… manteau d’amnésie. Mais à mesure que les jours passaient, les détails de cet étrange… culte me sont peu à peu revenus avec une précision troublante. Et, malgré mes réticences à contempler la… l’horreur caractérisée de… je veux dire… qui…

Ces réticences ne l’ayant pas quitté, il s’interrompit – mais se reprit :

— Faute de pouvoir considérer la chose, je réussis du moins à longer son pourtour à la manière d’un touriste, en portant toute mon attention aux différents objets. Au cours de ce que j’appellerai mes missions de reconnaissance, je me heurtais régulièrement à l’énigme de… cet unique cœur.

« Supposons que ç’ait été celui de Leroy Fry. Fort bien mais, dans ce cas, où étaient les autres ? Ceux des animaux de la ferme ? Celui de Ballinger ? Et où était cette… cette autre partie de son anatomie ? Tout cela avait disparu.

— Rangés quelque part, suggérai-je. Pour les séances à venir.

Un lent sourire sombre. Quel bon professeur aurait-il fait.

— Ah, mais comprenez-vous, je doute qu’ils eussent envisagé de nouvelles séances. Cela devait être la dernière de leurs cérémonies, n’est-ce pas évident ? Cette fâcheuse question se posait donc toujours. Où étaient les cœurs manquants ? Alors je fis une deuxième découverte, sans lien apparent avec le reste. Et je l’ai faite alors que… (Il s’arrêta pour dégager un murmure de sa gorge.)… que je parcourais à nouveau les lettres de Lea. Certes, on m’a accordé le privilège d’assister à ses funérailles mais, comme je préférai décliner, ces dévotions me permettaient en quelque sorte d’honorer sa mémoire. En m’acquittant de ce… tendre devoir, je suis tombé sur le poème qu’elle m’avait dédié. Peut-être le seul vestige de son œuvre. Vous vous en souvenez sans doute, Landor, puisque je vous l’avais recopié.

« En le relisant donc, j’ai subitement compris – j’avoue, à ma grande honte, que cela m’avait échappé – qu’en sus de ses autres qualités, ce poème est un acrostiche. Le saviez-vous ?

Il tira de sa poche une feuille de papier à lettre roulée. Un souffle imperceptible de poudre d’iris s’en échappa tandis qu’il l’étendait sur la table. Je remarquai aussitôt que la première lettre de chaque vers était repassée à l’encre.

 

Esprit céleste, par les dieux transformé,

Diamant-cœur taillé d’extraordinaire pureté,

Grands yeux qui m’ont ouvert le chemin de ton âme…

Amour, puisses-tu de la Mort triompher,

Raviver non la plaie mais l’éternelle flamme.

 

— Mon prénom, dit Poe. Que j’avais sous le nez, sans pour autant le voir.

Il posa un instant la main sur la feuille, puis roula soigneusement celle-ci et la remit dans sa poche de poitrine, près du cœur.

— Peut-être devinerez-vous ce que j’ai fait ensuite ? Aimeriez-vous deviner ? Eh bien, j’ai examiné l’autre poème, celui qu’une voix métaphysique m’avait dicté, et que vous vous êtes complu à éreinter. Et je l’ai lu avec un regard neuf, Landor. Voyez vous-même.

Il produisit la longue feuille de papier ministre qu’il avait griffonnée dans ma chambre d’hôtel. Le texte entier couvrait trois fois plus de place que celui de Lea.

— Cela ne m’a pas sauté aux yeux, dit-il. Parce que j’ai voulu d’abord incorporer les alinéas. Mais une fois oublié ceux-ci, le message est apparu avec la clarté d’un soleil. Regardez, voulez-vous ?

— Je ne pense pas en avoir besoin.

— J’insiste.

Je baissai la tête devant la chose. Soupirai devant elle. Et, si j’étais le personnage fantasque de quelque histoire extraordinaire, j’irais jusqu’à dire qu’elle me renvoya mon soupir.

 

Mitoyen de rayonnants vergers circassiens,

Coulait un ruisseau tacheté de ciel -

Une eau d’éclats de lune agitée de ciel noir.

Avec d’agiles vierges qui, d’une moue incertaine,

Juraient obéissance à Athéna.

Tremblant, j’y trouvai Leonore perdue,

Criant à déchirer les nues.

Horrifié, torturé, je dus m’abandonner

À la vierge à l’œil de cérule -

La goule à l’œil céruléen.

In extremis j’allai me réfugier dans l’ombre somnolente,

Où le Noir me vêtit de sa frigide étole.

« Leonore, me diras-tu qui t’a emmenée

Sur ces mornes rivages nus,

Sur ces rives indésirables ? »

« Dois-je parler ? gémit-elle, apeurée.

Dois-je révéler le supplice des Enfers ?

Et l’aube qui chaque fois me rend

Aux démons qui ravirent mon âme

Et aux diables qui la déchirent ? »

Écumantes, mille ailes s’abattirent !

Profondes comme les ténèbres !

Saisi d’effroi, je l’implorai :

« Hâte-toi, hâte-toi ! »

Transie, elle ne répondit pas,

Me laissant seul devant la Nuit -

Ô l’immonde et funeste Nuit,

Qui, insondable et sans merci,

Recouvrit Leonore d’un voile d’oubli -

Tout autour de l’œil de cérule :

Épouvanté dans son trépas.

 

— « Mathilde est morte », murmura Poe.

Il laissa le silence s’épaissir avant d’ajouter :

— Un message dépourvu d’équivoque. Une fois de plus : caché à livre ouvert.

L’ombre d’un sourire me tendit les lèvres :

— Les acrostiches ont toujours amusé Mattie.

 

Je sentais son regard sur moi. J’entendais les efforts qu’il faisait pour parler d’une voix égale.

— Vous l’aviez vu vous-même, n’est-ce pas, Landor ? Voilà pourquoi vous vouliez me convaincre de modifier ces vers. Le début de ces vers. Vous souhaitiez que je récrive cette missive du Jardin élyséen pour qu’on ne puisse pas la déchiffrer.

Je lui montrai les paumes de mes mains. Ne répondis rien.

— Évidemment, poursuivit-il, je n’avais que le nom et le prédicat. Mais j’allais découvrir bientôt que j’avais beaucoup plus que cela. Deux autres textes, Landor ! Permettez-moi de vous les montrer.

Il pêcha dans sa poche deux bouts de papier qu’il disposa côte à côte sur la table.

— Ceci est le message qu’on a trouvé dans la main de Leroy Fry. Vous avez eu la négligence de le laisser en ma possession. Et cela, eh bien, c’est celui que vous m’avez adressé, vous rappelez-vous ?

Eh oui, Lecteur, c’était bien cela. Le mot que j’avais écrit pour soulager ma conscience, en sachant fort bien qu’il n’y suffirait pas.

 

« GARDEZ COURAGE »

 

— Je l’ai trouvé il y a quelques jours à peine. Au jardin de Kosciusko, dans notre cachette sous le rocher. Un noble sentiment, Landor, et qui, je vous l’assure, vous honore. Seulement, je crains d’avoir été tout bonnement frappé par la forme de vos lettres. Les majuscules – vous le savez bien – ayant finalement autant de personnalité, pour peu qu’on en connaisse l’auteur, que les minuscules. Accablant, n’est-ce pas ?

Son index allait et venait entre les deux messages.

— Voyez-vous ? Le A, le R, le D, le E. Pratiquement identiques à ceux de la note de Fry.

La surprise lui plissa le front, comme s’il venait de s’en apercevoir.

— Vous imaginez ma stupéfaction ? Un même homme aurait-il rédigé ces deux messages ? Comment cela se pourrait-il ? Quelle raison Landor aurait-il eue de correspondre avec Leroy Fry ? Et quel rapport cela aurait-il avec sa fille ? (Il hocha la tête, claqua mollement la langue.) Eh bien, la chance voulut que je fréquente, ce soir-là, l’établissement de Benny Havens. La divine* Patsy était une fois de plus de service et, connaissant sa véracité innée, j’estimai parfaitement naturel de lui demander ce qu’elle savait à propos de… à propos de Mattie.

Il s’arrêta près de mon fauteuil. Posa une main près de mon épaule.

— Il n’en fallut pas plus, Landor, que cette simple question. Elle m’a relaté toute l’histoire, ou du moins tout ce qu’elle en savait. Celle de trois anonymes brutes – « des gars louches », en effet, comme disait M. Fry. (Il retira sa main.) Vous étiez allé la trouver, bien sûr ? Le jour où Mattie est morte. Vous lui avez fait jurer de garder le secret, et puis vous lui avez dévoilé cette horrible affaire. Et elle l’a gardé, ce secret, Landor, il faut lui reconnaître ça. Jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il était en train de vous tuer.

Je savais maintenant ce que c’était d’être de l’autre côté – d’être le Dr Marquis, d’écouter quelqu’un peler les couches d’une existence qu’on tenait cachée. C’était moins terrible que j’aurais cru. Avec même quelque chose de vaguement agréable.

Poe s’installa sur le canapé en érable, étudia la pointe de ses bottes.

— Pourquoi ne m’avez-vous jamais rien dit ? demanda-t-il.

Je haussai les épaules :

— Cela n’est pas une histoire que j’ai plaisir à raconter.

— Mais j’aurais pu… J’aurais tenté de vous réconforter, Landor. Je vous aurais apporté mon aide, comme vous l’avez fait pour moi.

— Je ne pense pas qu’on puisse me réconforter. Du moins à ce sujet. Mais je vous remercie sincèrement.

Il s’était radouci mais, comme aiguillonné, retrouva le visage de la dureté. Il se leva, noua ses mains derrière son dos et reprit le fil de son récit.

— Il ne vous échappera pas que cette affaire prend maintenant une tournure fort curieuse. Une jeune femme, aimée de vous, Landor, et qui choisit l’art poétique comme moyen d’expression. À quelle fin, me demandai-je. Pourquoi m’éveiller, moi, à son existence ? Pour dénoncer un crime ? Un crime auquel son père est étroitement mêlé ? Eh bien, j’ai fait exactement comme vous. J’ai réexaminé toutes les hypothèses, une par une, à commencer par la première. Je crois que votre formulation est d’ailleurs la meilleure, et je vous cite : « Quelle est selon vous la probabilité que, par une même nuit d’octobre, ce pauvre Leroy Fry ait été la victime de deux individus distincts ? »

Penchant la tête vers moi, il attendit patiemment ma réponse. Comme je n’en émis pas, il soupira avec une légère pointe d’exaspération et continua :

— Infime. Une infime probabilité. Des coïncidences de cette sorte n’ont pas leur place dans l’analyse logique. À moins que… (Il agita un doigt à l’attention du plafond.) À moins qu’une des deux parties soit subordonnée à l’autre.

— Il vous faudrait parler plus clairement, Poe. Je n’ai pas votre niveau d’instruction.

Il sourit.

— Oui, toujours cette modestie exagérée. Vous en usez et vous en abusez, hein, Landor ? Bien, permettez-moi d’articuler la chose autrement. Et si l’une des deux parties était simplement à la recherche d’un cadavre ? Sans, pour l’instant, d’urgence particulière : disposée à attendre qu’une occasion se présente d’elle-même. Et voilà justement que, comme par magie, c’est ce qui se produit la nuit du 25 octobre.

« Pour cette première partie – appelons-la provisoirement Artemus et Lea –, pour cette première partie, donc, l'identité du mort n’a strictement aucune importance. En soi, Leroy Fry ne signifie rien pour eux. Ils n’y sont pas plus attachés qu’à un quelconque petit-cousin au troisième degré. Ils sont prêts à s’approprier n’importe quel corps disponible, pourvu qu’il ait un cœur. La seule chose qu’ils ne feront pas, c’est le tuer. Non, dit-il, c’est l’autre partie qui désire tuer, tuer cet homme en particulier, et qui s’y prépare, même. Pourquoi ?

« Serait-ce par vengeance, Landor ? Dans tout l’éventail des mobiles, celui-ci a fait ses preuves dans les siècles des siècles. J’affirme moi-même avoir souhaité la mort d’au moins deux personnes différentes au cours de ces dernières semaines.

Il se mit à tourner autour de moi. Pour tisser sa toile autour du coupable, comme je l’avais fait dans ma chambre d’hôtel avec lui – et avec quantité d’autres auparavant. Sa voix aussi ressemblait maintenant à la mienne : le ton qui monte et redescend, l’exposition des faits qui élève la tension. Un hommage ! Pensai-je.

— Venons-en alors, dit-il, à la seconde partie, celle qui nourrissait de si noirs desseins à l’encontre de Fry. Appelons-la temporairement, oh… Augustus, par exemple. Gênée au cours de son œuvre de mort, l’exécution ayant quand même eu lieu, la seconde partie bat furtivement en retraite vers son délicieux petit cottage de, disons, Buttermilk Falls. Notre Augustus a réussi à s’éclipser sans se faire pincer, il rentre chez lui inaperçu, et il s’en flatte. C’est donc pour lui un choc quand, le lendemain, on le convoque à West Point où il se trouvait la veille au soir. De fait, il peut raisonnablement prendre cela pour une arrestation. Me trompé-je, Landor ?

« Non, voulais-je dire. Non. » Je pouvais fort bien le croire. Et, d’un bout à l’autre de la route de l’Académie, adresser des prières à un Dieu dont je réfute l’existence.

— Quelle n’est pas la surprise de cet Augustus lorsqu’il apprend que, dans l’intervalle, le corps qu’il a laissé mort a été horriblement mutilé. Non seulement ce crime, disons, secondaire, le met à l’abri des soupçons, ce qui est déjà en soi extraordinaire, mais en plus l’état-major lui demande de l’aider à appréhender les malfaiteurs. Quel renversement de situation ! Il doit se dire que Dieu est de son côté, cet homme !

— Je ne pense pas qu’il entretienne ce genre d’illusion.

— Cependant, qu’elle émane de Dieu ou du diable, la providence travaille pour lui, non, puisqu’elle l’envoie chez Sylvanus Thayer ? Lequel le nomme sur-le-champ à la tête de l’enquête. Lui donne officiellement carte blanche, la permission de déambuler à sa guise dans le camp, et tous les mots d’ordre nécessaires. Il peut aller où il veut, parler à qui il veut. Il peut même, tant qu’il y est, profiter de la première occasion pour mettre la corde au cou de ses autres victimes.

« Ce faisant, notre seconde partie, notre Augustus, endosse le rôle du brillant investigateur, dont l’infaillible instinct et l’intelligence hors de pair lui permettront d’étudier des crimes qu’il perpètre lui-même.

Il arrêta de faire les cent pas. Ses yeux avaient la moire des écailles de poisson.

— La conséquence de cette duplicité étant que les malheureux membres de la première partie, que nous appelons provisoirement Lea et Artemus Marquis, passent à la postérité pour des meurtriers.

— Oh, dis-je nonchalamment, la postérité est un bien grand mot. Ils tomberont dans l’oubli comme la plupart d’entre nous.

Tout faux-semblant, toute dissimulation s’évanouirent aussitôt. Les poings serrés sur les flancs, Poe fonça droit sur moi, prêt à frapper, je n’en doutai pas. Toutefois, au dernier moment, il saisit l’arme qu’il maniait le mieux : les mots. Il se pencha pour bien me les tasser dans l’oreille.

— Je ne les oublierai pas, siffla-t-il. Je n’oublierai pas que vous avez entaché leur honneur.

— Ils s’en sont chargés tout seuls, répondis-je.

Reculant d’un pas, il plia et déplia les doigts comme s’il m’avait réellement donné un coup de poing.

— Je n’oublierai pas non plus que vous nous avez tous pris pour des imbéciles. Moi en particulier. J’étais un idiot de choix pour vous, n’est-ce pas, Landor ?

— Non, dis-je en le regardant dans les yeux. Vous êtes celui à qui, depuis le début, j’avais prévu de me livrer. Je l’ai su dès que je vous ai rencontré. Et nous y sommes.

Poe n’ayant rien à ajouter, son cours magistral se terminait. Il s’affaissa sur le canapé, les bras ballants de chaque côté, et se mit à contempler le vide.

— Mais où sont mes manières ? m’exclamai-je. Puis-je vous proposer un verre de Monongahela, Poe ?

À peine un soubresaut le long de ses membres.

— N’ayez crainte, poursuivis-je. Vous me verrez les servir. Et je boirai la première gorgée, cela vous convient-il ?

— Ce sera inutile.

Je versai deux doigts pour lui, deux de plus pour moi. Je me rappelle m’être observé avec quelque intérêt. Je remarquai, par exemple, que mes mains ne tremblèrent pas un instant. Je ne renversai pas une seule goutte.

Je lui donnai son verre, m’assis avec le mien, me réchauffai un peu dans le silence. Une de ces accalmies qui nous berçaient dans ma chambre d’hôtel, une fois les conversations épuisées, et la bouteille presque vide, quand il ne restait rien à dire ou faire.

Sauf que je n’arrivais pas à me taire. Ce silence, il fallait que je le brise.

— Si vous voulez que je vous dise que je suis navré, Poe, je le fais. Je pense toutefois que « navré » est loin d’être suffisant.

— Je ne veux pas de vos excuses, dit-il sèchement. (Agitant lentement son verre, en cercles réguliers, il regardait le dessin lumineux de la fenêtre rebondir et se répandre à la surface.) Vous pourriez éventuellement éclaircir quelques points. Si cela ne vous dérange pas.

— Pas le moins du monde.

Il m’examina du coin de l’œil. Se demandant, peut-être, jusqu’où il serait en mesure de me pousser.

— Le mot qu’avait dans sa main Leroy Fry, risqua-t-il. De qui croyait-il le tenir ?

— De Patsy, bien sûr. Il était toujours prévenant avec elle. J’ai commis l’erreur de ne pas le lui reprendre mais, comme vous dites, j’étais pressé.

— Les moutons et les vaches, c’est vous aussi ?

— Naturellement. Si je voulais tuer les deux complices, je savais qu’il me faudrait leur arracher le cœur – pour faire croire que c’était l’œuvre de satanistes.

— Et vous mettre à couvert.

— Exactement. En outre, comme je n’avais pas l’expérience d’Artemus, j’avais besoin de m’entraîner sur d’autres spécimens. (J’aspirai une gorgée, l’avalai par étapes.) Je dois cependant reconnaître que rien ne vous prépare à faire ça sur des hommes.

Je veux parler du bruit de la scie qui entame la chair, des os qui volent en éclats, du flux paresseux du sang mort, de la taille minuscule de ce petit paquet, emmailloté dans la cage thoracique. Cela n’est pas un travail facile, non – ni un travail propre.

—  Évidemment, vous avez placé le cœur de vache dans le coffre d’Artemus.

— Oui, admis-je. Mais Lea s’est montrée plus maligne que moi. En posant cette bombe, voyez-vous, devant la porte de sa chambre. Ce qui lui procura un excellent alibi.

— Ah, mais à la fin, vous avez tout de même réussi à lui soutirer des aveux ? Aux termes d’un marché selon lequel vous épargniez sa sœur. Cela doit être la raison pour laquelle vous vous êtes rendu seul à la glacière, sans appeler le capitaine Hitchcock à la rescousse. Ce n’est pas la vérité que vous vouliez, mais une condamnation.

— Si j’avais pris le temps de consulter Hitchcock, relevai-je, je n’aurais peut-être pas été en mesure de vous sauver.

Ce qu’il médita un moment. Les yeux rivés sur le contenu de son verre, il se passait la langue sur les dents.

— Vous auriez laissé Artemus se faire pendre en réparation de vos meurtres ?

— Non, je ne crois pas. Une fois expédié Stoddard, j’aurais imaginé quelque chose. Du moins j’aime à le penser.

Il vida ses dernières gouttes de whiskey. Je lui en offris un autre verre et, à ma grande surprise, il déclina. Pour une fois, supposé-je, il voulait garder l’entier contrôle de ses facultés.

— C’est le journal de Fry qui vous a révélé le rôle de Ballinger ?

— Bien sûr.

— Mais ces transcriptions que vous fournissiez chaque matin à Hitchcock ?

— Oh, elles étaient fidèles. Il manquait simplement de petites choses çà et là.

— Parmi lesquelles le nom de Ballinger. Et celui de Stoddard.

— Oui.

Brusquement troublé, il répéta :

— Ballinger. A-t-il… quand vous… a-t-il avoué ?

— Sous la contrainte. Fry également. Tous deux se rappelaient le nom de ma fille. Celui de la maîtresse de maison, aussi. Ils se souvenaient même du costume de Mattie. Ils m’ont confessé de nombreuses choses, mais pas question de trahir leurs camarades. Cela, je n’ai pas pu l’obtenir.

« Je ne dirai rien, répétaient-ils, comme s’ils s’étaient entraînés à l’avance. Je ne dirai rien. »

— Eh bien, grognai-je, refoulant ce souvenir. Ils m’auraient épargné du temps et des efforts en crachant le morceau, mais je suppose que… ces gentlemen avaient un code d’honneur.

De légers plis se formèrent sur le visage de cendre que j’avais devant moi. Qui marmonna :

— Il n’y a que Stoddard… Le seul qui ait échappé à votre châtiment.

 

J’avais envie de dire que c’était ma faute, mais je m’abstins. Vous ne me croirez peut-être pas, Lecteur, mais parmi toutes les choses que j’ai faites au nom de l’amour et de la haine, parmi tout ce que je regrette et aimerais voir défait, il en est une qui m’embarrasse plus que les autres. Je me suis vendu. À peine avais-je découvert le nom de Stoddard dans le journal de Fry que je me suis rendu au réfectoire dans le seul but de poser les yeux sur un homme que j’allais bientôt tuer. Pour bien l’inscrire dans ma mémoire, comme je l’avais fait des semaines plus tôt avec Fry, à la taverne. Sauf que je n’étais plus capable de contenir mes émotions. Stoddard avait croisé mon regard et, y lisant ce qu’il y avait à lire… avait compris qu’il était fait. Comme un rat C’est pourquoi il m’a fui.

 

— Vous avez raison, dis-je. Stoddard a disparu, et je n’ai ni la force, ni la volonté de le poursuivre. J’espère qu’il passera le reste de sa misérable existence à regarder derrière lui.

Poe m’étudia. En essayant, je pense, de revoir l’homme qu’il avait connu.

— C’est une chose horrible qu’ils ont faite, dit-il – tâtonnant en chemin, pesant ses mots comme on pose les pieds sur un parquet troué. Oui, c’est brutal, épouvantable, mais Landor… vous êtes un homme de loi.

— Au diable la loi, répondis-je calmement. La loi n’a pas sauvé Mattie. La loi ne l’a pas ramenée. La loi ne veut plus rien dire pour moi, qu’elle soit humaine, qu’elle soit divine.

Il se mit à sculpter l’air à mains nues.

— Mais, voyant votre fille blessée, vous auriez pu aussitôt vous rendre à l’état-major de West Point. Expliquer la situation à Thayer, procéder à des interrogatoires, obtenir des aveux…

— Je ne voulais pas qu’ils avouent, je voulais qu’ils meurent.

Il inclina son verre sur ses lèvres, se rendit compte qu’il était vide, le reposa.

— Bon, dit-il d’une voix douce. Je vous remercie de m’avoir éclairé, Landor. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’ai encore une question à vous poser.

— Je vous en prie.

Il ne parla pas tout de suite. Je déduisis de son silence que la question à venir était plus épineuse que les précédentes.

— Pourquoi vous en êtes-vous pris à moi ? Moi parmi tant d’autres ?

Je fronçai les sourcils à l’intérieur de mon verre.

— Tant que vous seriez de mon côté… la vérité vous échapperait…

Il hocha plusieurs fois la tête – chaque fois plus bas.

— Et maintenant… qu’elle ne m’a pas échappé ?

— Eh bien, cela dépend de vous, Poe. Du fait que vous êtes venu seul, je suppose que vous n’avez rien dit à personne.

— Quand bien même l’aurais je fait ? dit-il, sinistre comme une église. Vous avez tellement bien brouillé les pistes. Je n’ai que vos deux bouts de papier – n’importe qui aurait pu les écrire – et je ne parle pas de ce poème ridicule.

Le poème ridicule était posé sur la table. Toujours parcouru de froissures sous les majuscules repassées à l’encre. J’effleurai d’un doigt lent le pourtour de la feuille.

— Je suis désolé, dis-je. Désolé de l’avoir tourné… en ridicule. Je suis sûr que Mattie le trouverait bien.

Il toussa un rire amer.

— Elle peut, dit-il. C’est elle qui l’a écrit.

Je dus sourire moi-même.

— Vous savez, Poe. Je regrette souvent que cela ne soit pas vous qu’elle ait rencontré, le soir du bal. Elle aussi aimait Byron. Elle aurait adoré vous écouter des heures. Oh, certes, vous l’auriez peut-être assommée, mais pour le reste, elle aurait été à l’abri dans vos bras. Qui sait ? Nous serions devenus une famille…

— Au lieu de ce que nous sommes.

— Oui.

Il pressa ses mains sur son front. Sa bouche molle produisit un son.

— Oh, Landor, dit-il. Vous m’avez brisé le cœur plus… intégralement que cela ne m’arrivera jamais.

Je hochai la tête. Posai mon verre et me levai.

— Vous allez pouvoir vous venger, lui dis-je.

Je le sentis me suivre des yeux tandis que j’approchais de la cheminée, où je sortis mon vieux pistolet à silex du grand vase de marbre. Je glissai une main le long du canon lisse.

Poe se redressa… et se laissa retomber.

— Il n’est pas chargé, dit-il, méfiant. Ça ne sert qu’à faire du bruit, selon vous.

— Je me suis approvisionné en munitions à l’arsenal de West Point. J’ai le plaisir de vous apprendre qu’il fonctionne parfaitement.

Je le lui tendis : c’était un cadeau.

— Vous seriez bien aimable, lui dis-je.

Ses yeux s’affolèrent dans ses orbites.

— Landor.

— Faites comme s’il s’agissait d’un duel.

— Non.

— Je ne bougerai pas. N’ayez aucune crainte. Quand vous aurez fini, vous le lâcherez tout simplement… vous refermerez la porte derrière vous en partant.

— Non, Landor.

Je baissai mon bras avec l’arme. M’efforçai de sourire.

— Voyez-vous, Poe, je ne monterai pas sur la potence. J’ai vu pendre trop de gens, dans ce métier. La trappe ne s’ouvre jamais assez vite, le nœud se casse souvent – jamais la nuque ne se brise d’un coup. On voit parfois le condamné se balancer des heures avant de mourir. Si cela n’est pas trop demander, je préférerais…

Je lui tendis à nouveau le pistolet :

— Ce sera le dernier service que vous me rendrez.

Il se tenait maintenant à moins d’un mètre. Il soupesa le refouloir sous le canon… Puis, très lentement, comme s’il transformait déjà l’instant en souvenir, il fit signe que non.

— Landor, dit-il. C’est une conduite de lâche, ça, vous le savez bien.

— Je suis un lâche.

— Non, bien des choses, mais pas cela.

Collée sur les parois de ma gorge, ma voix faiblissait.

— Vous feriez acte de clémence, murmurai-je.

Je me souviendrai toujours de la façon dont il me dévisagea. Avec une grande tendresse. Il détestait décevoir.

— Mais voyez-vous, Landor, seuls les anges sont miséricordieux. (Il posa sa main au-dessus de mon poignet.) Je suis vraiment navré.

D’un pas lourd et cadencé, il alla récupérer sa cape (toujours déchirée à l’épaule) et se dirigea vers la porte. Il se retourna et me regarda une dernière fois… moi et mon inutile pistolet à bout de bras. Il dit :

— Je chérirai…

Mais il ne sut pas terminer sa phrase. Poe, le beau parleur, à court de mots ! Il ne réussit finalement qu’à articuler :

— Au revoir, Landor.

 

OceanofPDF.com