Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 23 sur 57

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Un œil bleu pâle

Rapport d’Edgar A. Poe à Augustus Landor Le 14 novembre 1830

Rapport d’Edgar A. Poe

 

à Augustus Landor

 

Le 14 novembre 1830

 

Il est malaisé de concevoir, monsieur Landor, la ferveur avec laquelle j’anticipais de prendre le thé, ce dimanche après-midi, au domicile de M. et Mme Marquis. Après ma dernière rencontre avec Artemus, j’étais intimement persuadé que l’observer dans ses pénates, pétri de confort et de chaleur douillette, serait la méthode par laquelle, mieux que toute autre, je semis amené à le proclamer coupable ou innocent Et, serait-il assez fin pour éviter de se compromettre dans le logis de son enfance, j’étais alors déterminé à extorquer de ses parents quelques propos involontaires, susceptibles de m’éclairer davantage qu’ils ne le pussent deviner.

La résidence familiale est une de ces bâtisses de pierre qui bordent le versant ouest de la Plaine – la rue porte le bucolique sobriquet de

Professors’ Row 10 . Rien ne distinguerait en vérité leur demeure des autres, si ce n’est cette broderie sur la porte qui nous dit : « Bienvenue aux Enfants de la Patrie ». Contrairement à ce que j’aurais attendu, ce ne fut pas la gouvernante qui m’ouvrit, mais bien le Dr Marquis lui-même. Je ne pourrais dire s’il savait quelles libertés j’avais récemment prises en son nom, toutefois l’appréhension que m’inspirait son teint rougeaud fut immédiatement balayée par la question qu’il posa. En effet, et d’un ton fort soucieux, il me demanda si mes vertiges avaient disparu. Je lui fis part de ma guérison complète, et alors il s’exclama avec un sourire d’une infinie gratitude : « Ah ! Voyez-vous, monsieur Poe, quels bienfaits l’on retire d’un petit peu d’exercice ! »

Si je ne connaissais encore l’excellente Mme Marquis, j’avais eu vent de certaines médisances dont elle est victime, selon lesquelles elle serait d’un tempérament instable, et de surcroît fort tendu. Je dois opposer mes propres observations à ce jugement, car loin de lui trouver le caractère d’une hystérique, je fus en tout point enchanté par ses dispositions. L’on nous présenta et, dès lors, son visage ne fut plus à mon égard qu’un sourire rayonnant. Qu’un humble première année comme moi suscitât pareille réaction, voilà qui ne cessa de m’ébahir. Et je fus plus surpris encore d’apprendre qu’Artemus lui avait parlé de moi en termes usuellement réservés aux grands Génies.

Deux de ses proches condisciples s’étaient également joints pour l’occasion. L’un d’eux est M. George Washington Upton, un distingué élève-capitaine originaire de Virginie. Le second – et sa présence m’accabla aussitôt – n’était autre que le belliqueux Ballinger. Me rappelant cependant mes devoirs envers Dieu et mon pays, je résolus d’ignorer son comportement mesquin, sa lâche agression, et le saluai avec une sympathie de circonstance. Mais d’autres stupéfactions m’attendaient ! Ce Ballinger avait soit totalement changé son fusil d’épaule, soit – ce qui est plus probable – on l’avait prié de me traiter avec déférence. Je me contenterai d’ajouter que sa conversation resta courtoise, légère, et désormais conforme à l’étiquette d’un gentleman.

Compte tenu des menus pathétiques composés par M. Cozzen pour la cantine de l’Académie, je nourrissais les plus grandes réserves quant à la collation qu’on allait nous servir. Mais je ne devais pas être déçu sur ce point. Les biscuits de maïs et les gaufres étaient de premier ordre, et les poires, je le vérifiai avec délices, généreusement arrosées de brandy. Le Dr Marquis se révéla le plus aimable des hôtes et tira un plaisir tout particulier à nous montrer un buste qu’il possède de Galien, ainsi que plusieurs monographies, aussi curieuses qu’intrigantes, dues à ce grand médecin de l’Antiquité grecque. Mlle Marquis – Mlle Lea Marquis, la sœur d’Artemus – joua du piano-forte en faisant preuve d’une convenable dextérité, et chanta même un florilège de ces mièvreries romantiques qui sont la honte de notre culture moderne – elle les exécuta toutefois de manière ravissante. (Il faut reconnaître que sa voix de contralto était poussée à rude épreuve par les tonalités choisies. Son interprétation de, notamment, From Greenland’s Icy Mountains aurait pu être exquise si elle l’avait transposée une quarte ou une quinte plus bas.) Artemus, qui avait insisté pour que je prenne place à son côté pendant le récital, me jetait à intervalles réguliers un regard interrogateur, comme pour s’assurer de mon admiration pour Lea. Une admiration mitigée seulement par la nécessité de suivre ses incessants commentaires : « N’est-elle pas merveilleuse ?… Un talent inné, savez-vous. Elle joue depuis l’âge de trois ans… Oh, jolie, cette roulade, hein ? » Un regard et une ouïe moins attentifs que les miens auraient de même perçu l’attachement profond qu’éprouve ce jeune homme pour sa sœur aînée. Et par certains signes manifestés lors des interludes, par certains sourires destinés aux seuls yeux d’Artemus, il devint évident que cette affection était pleinement réciproque, qu’il existait de fait entre eux une sorte de sympathie – de complicité fraternelle – que je n’eus personnellement jamais le bonheur de connaître (élevé comme je le fus dans une maisonnée à l’écart de celle où grandirent mon frère et ma sœur).

Monsieur Landor, vous avez sûrement participé à moult réceptions de ce genre, en vertu de quoi vous n’ignorez pas que, lorsqu’un récitant termine, on attend généralement d’un autre qu’il comble la brèche. Et donc, Mlle Marquis ayant quitté le piano-forte, son frère et sa mère m’exhortèrent à grands cris d’offrir à l’assemblée un échantillon de mes modestes vers. J’avoue que, m’attendant à cette éventualité, j’avais pris la liberté d’en sélectionner quelques-uns, rédigés au camp l’été dernier, et intitulés Stances à Hélène. Je n’aurai pas la vanité de vous les recopier intégralement (ni d’escompter piquer votre intérêt, vous le Grand A-Poétique !). Je vous indiquerai toutefois que, dans le style lyrique, c’est ce que je crois avoir fait de mieux, mais aussi que l’Hélène dont il s’agit est diversement comparée à des barques nicéennes, à la Grèce, à Rome, aux Naïades, etc. Et encore que, lorsque j’atteignis le vers final – « Ah ! Psyché ! de ces régions issue qui sont Terre Sainte ! » – mes efforts furent récompensés par de pénétrants murmures, confinant au halètement.

— Diable ! s’écria Artemus. Ne vous avais-je pas dit que cet animal est un prodige ?

Mais Lea paraissait affectée et, attendri comme je l’étais par la sollicitude que lui témoignait son frère, je pris soin de lui demander discrètement si, par malheur, mon humble offrande avait heurté sa sensibilité. Elle me rassura aussitôt avec un bon sourire et un hochement de tête dénué de toute ambiguïté.

— Non, monsieur Poe, c’était fort gracieux. Bien que je sois un peu triste pour cette pauvre Hélène.

— Cette pauvre Hélène ? Comment cela, « pauvre » ?

— Eh bien, prisonnière de cette « niche », le jour et la nuit « Comme une statue », disiez-vous ? Mais quel ennui pour elle, sincèrement ! Mon Dieu, c’est moi qui vous heurte, maintenant Veuillez accepter mes excuses. Je pensais simplement qu’une jeune femme solide comme Hélène aimerait sortir de cette « croisée » de temps à autre. Se promener un peu dans les bois, bavarder avec ses amis, même aller au bal, à l’occasion, si elle avilit envie de danser.

Je répondis qu’Hélène – celle de ma vision, du moins – n’avait pas besoin de se promener, ni de danser, car elle possédait un bien plus précieux : l’Immortalité, que lui avait conférée Éros.

— Oh, dit-elle avec un doux sourire, je n’imagine pas qu’une femme souhaite devenir immortelle. Peut-être souhaite-t-elle seulement qu’on la fasse rire. Peut-être souhaite-t-elle une simple caresse…

Elle n’avait pas plus tôt lâché ces mots qu’un léger rose colora ses joues de marbre clair. Elle se mordit la lèvre… se hâta de détourner la conversation… vers un terrain plus neutre… et elle finit… eh bien, monsieur Landor, par me parler de moi. Un rien intriguée par mes allusions à une « mer parfumée », à ce « voyageur las et défait », elle se demandait s’il se pouvait déduire que j’avais moi-même parcouru le monde. Ah, sa logique, lui dis-je, était inattaquable… En quelques mots, je lui dépeignis mes périples maritimes, mais aussi mes pérégrinations sur le continent européen, avec Saint-Pétersbourg pour ultime destination. Ultime, car les difficultés que j’y trouvai étaient d’une nature si complexe et détournée que, sans l’intervention de dernière minute du consul des États-Unis, je ne m’en serais jamais extirpé. (Passant près de nous à ce moment-là, Ballinger s’enquit de savoir si l’impératrice Catherine m’avait elle-même servi d’avocat Vu le ton, sardonique, je dus conclure que ses bonnes dispositions n’étaient qu’une façade passagère.) Mlle Marquis écouta mon récit avec un air des plus ouverts et une inlassable attention, m’interrompant à peine lorsqu’il lui manquait un détail pour ceci ou cela et, d’un bout à l’autre, elle manifesta un intérêt si pur et si constant pour ma misérable existence que… – enfin bon, monsieur Landor, j’avais oublié à quel point il est délicieux de s’épancher auprès d’une jeune femme. C’est pourtant, à mon avis, un de ces émerveillements qu’on ne vénère pas assez.

Mais je vois que je n’ai pas pris la peine de décrire Mlle Marquis. Était-ce Bacon, lord Verulam, pour qui : « Il n’y a pas de beauté exquise sans une certaine étrangeté dans les proportions » ? Car Mlle Marquis serait là pour confirmer cette judicieuse remarque. Sa charmante bouche, pour ne citer qu’elle, est de forme irrégulière – le tour glorieux de la lèvre supérieure, un peu courte, l’air doucement, voluptueusement reposé de l’intérieur : le triomphe de toutes les choses célestes ! Son nez a peut-être une tendance presque imperceptible à l’aquilin, cependant ses narines, harmonieusement arrondies, rivalisent de perfection avec les gracieux médaillons hébraïques. Certes, ses joues ont tendance à rougir, mais elle a le front haut et pâle. Et puis cette chevelure d’un noir de corbeau, lustrée, luxuriante, naturellement bouclée.

Comme vous m’enjoignez d’observer une honnêteté scrupuleuse en toute chose, il me faut ajouter qu’un observateur extérieur la situerait un nuage après la fleur de l’âge. En outre, il émane de sa personne une certaine tristesse*, dans laquelle (mais peut-être m’aventurai-je trop loin) se devinent bien des espoirs brisés, bien des promesses fanées. Pourtant, comme cette mélancolie lui sied, monsieur Landor ! Les effusions de mille écervelées prétendument mariables ne m’y feraient pas renoncer. Quand tant d’insipides femelles se présentent à l’autel, à peine échappées du foyer paternel, qu’une perle si pure soit confinée dans ce dernier, voilà qui me dépasse. Le poète aura sans doute raison d’affirmer : « Mainte fleur épanche à regret / Son parfum doux comme un secret / Dans les solitudes

profondes11 ».

 

Cet entretien ne dura sans doute guère plus de dix ou quinze minutes, toutefois combien de domaines avons-nous abordés ensemble ! Je ne saurais vous en rapporter l’éventail entier (encore faudrait-il que je me les rappelle tous), car j’étais sous le charme d’une mélodie presque magique : la modulation, la netteté et la placidité de la voix de Lea. Si, en tant que femme, elle est moins versée dans les sciences morales, physiques et mathématiques qu’un homme, elle tient cependant un français aussi courant que le mien et, à mon grand étonnement, sa connaissance des langues classiques court bien au-delà de l’élémentaire. Ayant manié à son propre bénéfice le télescope d’Artemus, elle avait toute compétence pour évoquer avec précision une étoile de sixième grandeur, proche de la grande étoile de la Lyre.

Plus encore que ses capacités cognitives, ce qui me frappa, me subjugua, est son intelligence naturelle, cette faculté d’accéder droit au cœur de tout sujet, aussi abstrus soit-il. Je me rappelle avec quelle lucidité elle m’écouta parler de Cosmologie. À son instigation, je lui annonçai que l’Univers était selon moi un éternel « revenant », un rien qui surgissait du Néant Matériel, prenait brièvement forme pleine avant de s’affaisser à nouveau dans le vide – le cycle se répétant ad infinitum. L’Âme de même : un résidu de divinité, sujet à ses phases propres d’annihilation cosmique et de renaissance éternelle.

Chez toute autre femme, monsieur Landor, j’aurais conçu que mes spéculations n’engendrent que du dégoût En revanche, je ne décelai chez Mlle Marquis aucune trace de révulsion : un certain amusement plutôt. À son expression narquoise, on aurait cru que je m’étais surtout livré à quelque gymnastique dangereuse et compliquée, cela sans meilleure raison que d’en avoir relevé le défi.

— Vous devriez prendre garde, monsieur Poe. Toutes ces dissolutions finiront par vous dissoudre vous-même. Naturellement, si votre souhait est de flirter avec… le néant matériel, dites-vous ? Alors il vous faudra aussi flirter avec le néant spirituel !

— Oh, le soldat Poe ne flirte jamais !

On mesurera à quel point nous étions mutuellement absorbés. La présence d’Artemus nous avait entièrement échappé, et sans cette brusque interruption… D’un autre côté, je considère comme très possible qu’il ait délibérément voulu nous déconcerter – qu’il n’ait approché à pas de velours que dans cette intention. Car cette facétie lui permit d’empoigner les deux bras de Lea, qu’il maintint derrière son dos pendant que, gentiment, il lui plantait la pointe du menton dans l’épaule.

— Eh bien parle, ma sœur. Que penses-tu de mon petit protégé ?

Elle se dégagea d’un air courroucé.

— Un protégé ? dit-elle. Je pense que M. Poe est bien au-dessus de ça.

Un grand désarroi se lisait sur le visage d’Artemus – il ne s’attendait pas à ce qu’elle le disputât. Mais l’exquise Mlle Marquis répugnant à fâcher quiconque, elle lui pardonna vite son crime d’un court éclat de rire.

— Et il ne se laissera pas corrompre par des gens de ton espèce ! lâcha-t-elle.

Ce qui eut pour effet de les plonger tous deux dans le plus inextinguible des rires. De fait, leur hilarité était d’une nature si dévorante et communicative que, loin de m’en croire l’objet, je m’esclaffai, quoique plus modérément, avec eux. Les ruses de Thalie ne m’ayant point dépossédé de mes esprits, je sus cependant discerner que Lea s’interrompit bien avant son frère, à qui elle décocha un regard aussi vif que pénétrant – lui-même, toujours possédé par la Comédie, ne s’en rendit pas compte. Je pense qu’à cet instant Lea scrutait jusqu’au fond de son âme, prête à découvrir quels huiles et pigments coloraient cette étrange toile. Cependant, y trouva-t-elle le réconfort ou la désolation, cela seul un métaphysicien pourrait le dire. Je me contenterai de rapporter que, si la gaieté lui revint aux yeux, celle-ci paraissait maintenant empreinte d’une certaine retenue.

Le destin ne me fournit pas de nouvelle occasion de converser avec Mlle Marquis. Artemus m’avait défié de le battre aux échecs (un passe-temps normalement interdit à l’Académie), tandis que Ballinger et Upton priaient Lea de leur consacrer un récital à part, bientôt noyé dans la cacophonie de leurs propres vocalises. Le Dr Marquis nous contemplait depuis les remparts de son fauteuil à bascule, pendant que son épouse brodait sans conviction sur son canevas. Duquel, soudain, elle s’arracha furieusement ! prétextant une migraine des plus effrayantes, et nous priant de l’excuser pour aller se réfugier dans sa chambre à coucher. Avec un doux reproche, le docteur tenta de lui faire différer son congé, et alors elle s’écria :

— Je ne vois pas en quoi cela t’importe, Daniel – à toi comme à quiconque, d’ailleurs !

Et elle s’élança hors de la pièce.

Après ce départ si abrupt, les invités ne tardèrent pas à murmurer leurs regrets et à céder au rituel obligatoire des au revoir. Un rituel sommairement abrégé, en ce qui me concerne, par Artemus qui pressa vigoureusement ma main avant de convoquer Ballinger et Upton pour qu’ils le raccompagnent à ses quartiers. Cette précipitation me laissait cruellement perplexe, car il n’était dans ce cas plus possible de prendre congé civilement (le Dr Marquis s’étant rendu au chevet de son épouse affligée). Je dus donc procéder moi-même. Tandis que j’attendais dans l’entrée que la gouvernante me rapporte ma cape et mon shako, je sentis soudain les yeux de Ballinger se glisser furtivement vers moi – avec une inimitié si criante que j’en restai pantois. Dieu merci, j’avais encore suffisamment d’esprit pour deviner que ce regard ne me concernait qu’à moitié. Me retournant vers le salon, j’y découvris l’autre bénéficiaire. D’un air absent, Mlle Marquis exécutait devant son piano-forte un thème fort simple dans le registre des aigus.

Ballinger avait eu beau rejoindre Artemus dehors, sa malveillante expression me dévisageait encore, tel quelque opiniâtre fantôme, et le sens profond de la chose s’imposa rapidement à mon esprit : le gaillard était jaloux – oui, jaloux ! et dans une fureur noire, même ! – à l’idée qu’on pût me laisser seul avec Mlle Marquis. Ce qui m’inspira – ô douce béatitude ! – la conclusion suivante… plus qu’un concurrent, il voyait en moi un rival !

Quelle ironie suave et seyante, monsieur Landor, car en me traitant de la sorte, Ballinger me donna le courage de me voir moi-même sous ce jour. Faute de quoi, à cet instant, je n’aurais jamais eu la force d’adresser un mot à Lea. Non, j’aurais plutôt tenu tête à une horde de Séminoles… je me serais jeté dans les rugissants abysses du Niagara… Mais, sûr maintenant de la menace que je représentais, ne fût-ce que pour les torves pupilles de Ballinger, je réunis assez de témérité pour…

— Mlle Marquis, je crains d’être d’une grossièreté folle en sollicitant de votre si gracieuse personne un entretien demain après-midi. Il n’est pourtant rien, rien au monde, qui ravirait autant mon cœur.

Ces mots avaient à peine quitté mes lèvres qu’une culpabilité dévorante m’envahit. Qu’un simple première année (pas un gamin, non, monsieur Landor) fit preuve d’une telle présomption face à une femme si séduisante et belle – comment ne pas y voir quelque injurieuse insolence ? Et cependant j’avais la sensation que vous – vous avant tout – me pressiez de le faire. Car si nous nous proposons de sonder les profondeurs du mystérieux Artemus, quelle meilleure sonde que sa sœur bien-aimée, dont l’estime, selon, le fait voguer ou chavirer ? Quoi qu’il en soit, bien conscient de mes insuffisances, j’attendais les dures remontrances qu’elle était habilitée à me faire.

Son attitude, cependant, trahit un sentiment fort différent Avec cet ironique sourire qui lui est propre – il commençait à m’être relativement familier – ainsi qu’une lueur dans le regard, elle me pria de lui indiquer si nous nous rencontrerions à Flirtation Walk, à Gee’s Point, ou un autre de ces lieux isolés qui ont la faveur des élèves enamourés. Je bafouillai :

— Pas un de ceux-là.

— Eh bien où, monsieur Poe ?

— Je pensais plutôt au cimetière.

Malgré sa surprise, considérable, elle se reprit rapidement et braqua sur moi un œil si sévère que j’en faillis blêmir.

— J’ai déjà un engagement demain, dit-elle. Mais je vous retrouverai mardi après-midi à quatre heures trente. Vous aurez quinze minutes de mon temps. Au-delà de quoi, je ne puis rien promettre.

Nul besoin de promesse, c’étaient quinze minutes de plus que je n’aurais osé espérer. Il me suffisait de savoir que, avant quarante-huit heures, j’aurais le bonheur renouvelé de sa présence.

 

En parcourant ces lignes, monsieur Landor, je m’aperçois que je donne maintes fois l’impression d’être envoûté par les si nombreux charmes de Mlle Marquis. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. Si je suis convaincu de ses qualités, je le suis plus encore de la nécessité de mener notre enquête. En faisant plus ample connaissance avec Lea, je réussirai avant tout à réunir les informations relatives au caractère et aux tendances de son frère, qui, en définitive, serviront cette Justice que nous appelons de nos vœux.

 

Oh, toujours à propos de Mlle Lea Marquis – j’allais presque oublier une chose qui, pour être un détail, n’en est pas moins fascinante et curieuse. Ses yeux, monsieur Landor, ses yeux ! Ils sont d’un bleu exquis et résolument pâle.

 

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