Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 35
Le récit de Gus Landor
35
Le 12 décembre 1830
« GARDEZ COURAGE »
En fin de compte, voilà tout ce que je me résolus à lui dire, que je griffonnai au dos d’un effet de commerce, que je portai au seul endroit où j’étais sûr qu’il le trouverait : notre cachette sous le rocher des jardins de Kosciusko.
Cela fait, je suis resté, je ne sais pourquoi. Peut-être parce que j’avais le jardin entier pour moi. Assis sur le banc de pierre, je regardais s’étendre l’Hudson, j’écoutais le frémissement de la source dans son bassin – et je me demandais ce que cela pouvait signifier de lui laisser pareil message. Pourquoi Poe prêterait-il attention à mes paroles, quelles qu’elles fussent ? Et, si mon intention était de soulager ma conscience, comment ces deux mots solitaires viendraient-ils à bout d’une tâche aussi ardue ?
Des questions, les unes sur les autres et, s’insinuant entre elles, des fragments de la scène que j’avais à mes pieds : un soupçon de feldspath, des marbrures d’eau de pluie, une sorte d’oreille pointue dans une barbe d’ombre.
— Bonjour.
Lea Marquis se dressait devant moi. Empourprée par sa course. Sa cape négligemment posée sur les épaules, comme si quelqu’un la lui avait jetée au passage. Et sur la tête, un bonnet du rose le plus pâle, légèrement de travers.
La surprise me priva un instant de mes bonnes manières, mais je parvins tout de même à me relever et lui faire signe de prendre place.
— Je vous en prie, lui dis-je, asseyez-vous.
Prenant soin de laisser un mètre entre nous, elle se contenta d’abord de frotter ses chaussures l’une contre l’autre.
— Il ne fait pas si mauvais aujourd’hui, continuai-je. Même un peu moins froid qu’hier.
Je me rappelai – trop tard – ce qu’il en avait coûté à Poe lorsqu’il avait abordé avec elle le sujet du temps. Je me préparai à quelque réprimande, mais il n’en vint pas.
— Eh bien, risquai-je au bout d’un bon moment. Je me réjouis d’avoir un peu de compagnie. Cela n’est pas juste de profiter tout seul d’un endroit si charmant.
Elle hocha brièvement la tête, comme pour me rassurer : elle m’avait entendu. Puis, les yeux dans les genoux sous des sourcils froncés :
— Navrée de vous avoir imposé ce petit spectacle, l’autre soir. Edgar et moi cherchions seulement à nous divertir et nous n’avions… pas sérieusement envisagé les conséquences. Pour les autres, je veux dire.
— Ce fut sans conséquence pour moi, ne vous inquiétez pas pour cela, mademoiselle Marquis. Et M. Poe, m’a-t-on dit, a réussi à…
— Oui, je sais.
— Donc il n’y a pas vraiment… de… enfin, je vous remercie de cette attention.
— Mais de rien, dit-elle.
S’étant acquittée de son devoir, elle releva les yeux et chercha activement les miens. Ses pâles iris brillaient soudain d’un éclat particulier, qui semblait même l’animer tout entière – et j’avais d’elle une sensation nouvelle.
— Monsieur Landor, permettez-moi de ne pas faire semblant. Je vous ai suivi dans un but bien précis.
— Je vous écoute.
Elle arrondit la bouche avant de parler :
— Je sais… (Elle marqua un temps.) Je sais que, depuis peu, vos soupçons se portent sur mon frère. Que vous le suspectez d’avoir commis des choses terribles. Que, si vous aviez des preuves, vous le mettriez en état d’arrestation.
— Mademoiselle Marquis, lui dis-je en rougissant comme un gosse. Vous devez comprendre que je ne peux… évoquer… ces…
— Dans ce cas, je parlerai pour vous et moi. Mon frère est innocent et il n’a tué personne.
— Voilà qui est envoyé. Je n’en attendais pas moins de sa sœur.
— C’est la vérité.
— Alors elle se fera jour.
— Non, répondit-elle. Je n’en suis pas certaine.
Elle se leva brusquement. Avança vers le fleuve et étudia l’escarpement.
— Monsieur Landor, poursuivit-elle, le dos tourné. À quel prix renonceriez-vous ?
— Vous m’étonnez, mademoiselle. Nous ne nous connaissons pas assez pour que vous me soudoyiez.
Elle fit volte-face, puis un pas vers le banc.
— Ça vous plairait ? s’écria-t-elle. De faire mieux connaissance ?
Ah, il fallait la voir, Lecteur ! La lèvre cruelle et l’œil dur. Les narines épatées jusqu’à l’indécence. Un volcan enveloppé d’une couche de glace. Somptueuse à tous points de vue.
— Très franchement, lui dis-je, vous me convenez ainsi.
Aussitôt le feu s’éteignit, la glace fondit Ce n’était plus que Lea, les bras ballants devant moi.
— Ah, fit-elle, assagie. J’avais donc raison. Ce n’est pas ce que vous cherchiez. (Elle rit) L’intrigue n’est décidément par pour ce cœur-là, dirait ma mère. Et si je promets de ne jamais vous demander de m’épouser ? Même de ne jamais plus vous revoir ?
— Aucun homme sain d’esprit n’exigerait cela de vous, mademoiselle.
— Mais vous êtes différent des autres. Je m’étais dit que, peut-être, aimer… aimer vraiment encore… n’était pas votre objet.
Je détournai les yeux et regardai le fleuve où, dans un ruban de brume, un chaland bleu naviguait au sud. Une tourterelle triste ricochait comme une pierre dans le creux de l’eau.
Je repensai alors à Patsy, qui s’était dérobée lors de notre dernière rencontre. J’en avais été pour partie attristé, et pour partie réjoui… d’avoir finalement ce que je voulais.
— C’est vrai, confessai-je. Je crois m’être lassé de ce genre de chasse.
— Au profit d’une autre, certainement. Dont mon frère sera la proie et ma famille le trophée.
— Je veux que justice soit faite, dis-je posément.
— Quelle justice, monsieur Landor ?
J’étais sur le point de répondre quand je me figeai. Un changement venait de se produire. Pas tout d’un coup, non. Ce furent d’abord ses yeux, bouillant dans leurs orbites. Puis ses joues se firent blanches comme le sucre, et sa bouche s’ouvrit comme un piège à ours.
— Vaste question, répondis-je d’un ton volontairement léger. Vous devriez la soumettre à votre ami Poe, il excelle dans cette sorte de sujet. Cependant, j’ai du travail et peu de temps à consacrer à…
— Arrêtez !
Un rugissement de fond de gorge – sa bouche n’avait rien dit, mais l’air devant celle-ci parut se briser comme une vitre dont les tessons tournoyèrent sur eux-mêmes.
— Non !
Ce n’était pas le cri qu’elle avait poussé dans le bureau du gouverneur. Celui-là lui appartenait, c’était un son humain, surgi de profondeurs qui m’étaient inconnues.
Et je pense en avoir été soulagé, Lecteur. Car ce qui la tourmentait n’avait aucun lien avec moi.
— Mademoiselle Marquis…
Elle n’entendait plus. On aurait pu croire que sa conduite l’embarrassait, puisqu’elle s’éloignait d’un pas incertain, comme aux prises avec un sentiment d’échec. Je répétai plus fort :
— Mademoiselle Marquis !
Pourquoi je ne me suis pas précipité, je ne me l’explique pas. J’avais certainement compris ce qu’elle se proposait de faire, cependant mes membres ne répondaient pas.
Les siens, en revanche, même raidis, sinon gourds, poursuivaient leur œuvre. Je ne sais comment elle réussit, chancelante, à se hisser sur la corniche… à se dresser, grelottante, un instant au bord… avant de se jeter de l’autre côté.
— Non ! criai-je à mon tour.
Je lui saisis le bras mais le reste disparaissait – et il était déjà trop tard car, emporté par son élan, son corps avait raison de tout, à commencer par moi, qui basculai avec elle dans un îlot de cailloux sous la brûlure du vent. Si le sol se dérobait sous mes pieds, elle, je ne la lâchai pas.
Par miracle, la terre réapparut, nous reprit en son pouvoir.
Rouvrant les yeux, je m’amusai presque des entailles et des éraflures dont mon dos et mes genoux étaient lacérés – cela n’était après tout pas grand-chose à payer ! Nous nous retrouvions trois mètres plus bas sur une saillie de granite et nous étions sauvés, n’est-ce pas ? Toujours attachés l’un à l’autre, mais sauvés.
Je me trompais gravement. Notre situation était plus périlleuse encore.
Loin de s’être posée, Lea avait rebondi sur le granite et elle était – Dieu, que j’étais lent à comprendre ! – suspendue dans le vide. Avec moi pour unique amarre, et pas bien solide avec ça, juché comme je l’étais sur ce rebord de pierre à nous maintenir tous deux.
Dessous : rien que de l’air – des litres et des litres d’air –, puis les rochers érodés par le fleuve, tout prêts à nous réduire en poudre.
— Lea, hoquetai-je, Lea !
Réveillez-vous ! Voilà ce que je voulais lui dire. Cependant, vu son état, je savais bien que cela ne mènerait à rien. Elle était maintenant au plus fort de sa crise ; rigide comme un lutrin, son corps se cabrait sans arrêt, soumis à des spasmes brutaux qui me rendaient la tâche pratiquement impossible. J’étais chaque fois à deux doigts de céder. Sa main n’était plus qu’un poing, elle avait les yeux révulsés, la salive écumait entre ses dents. Elle était hors d’atteinte.
Et je la sentais m’échapper, millimètre par millimètre.
Pas une fois je n’appelai au secours ; c’est elle que je voulais appeler, car elle était la seule à pouvoir nous aider. Nous avions basculé trop loin pour que quiconque, en haut, nous aperçoive. Quant aux pirogues et aux skiffs qui effleuraient la surface du fleuve, ils passaient sans rien voir, la main sur l’aviron, l’œil sur leurs livraisons.
À cet instant, je me sentais aussi vulnérable que je l’avais été dans la penderie d’Artemus. C’était à nouveau un duel, sans autre soutien que ceux de ma volonté et de mon cerveau, mais face à un adversaire beaucoup plus puissant. La vie, nos vies, ne tenaient qu’à un fil.
Et Lea qui continuait de glisser, et moi qui la suivais peu à peu… Elle m’attirait hors de notre éperon de pierre, toujours plus près de la roche noire et mouillée qui attendait bien patiemment en bas.
Enfin je réussis à enrouler fermement ma main autour de son poignet. C’en fut alors fini de patiner et, profitant de ce répit, je me mis à étudier le terrain, comme on se débat dans le noir, à la recherche d’un point d’appui, quelque chose, peu importe, mais à quoi se retenir… et rien ne se présentait…
Jusqu’à ce que mes doigts rencontrent une forme dure, sèche et calleuse.
Que je lus comme Blind Jasper sait lire : au toucher. C’était une racine. La racine découverte d’un arbre qui affleurait la roche.
Oh, comme je m’y accrochai ! Oh, comme je la serrai… tandis que, de l’autre main, je commençai à remonter Lea.
Il y eut des moments, je l’admets, où je craignis d’être écartelé par le jeu des forces opposées. Je dus vite me rendre compte qu’elles n’étaient pas égales. Sous le poids combiné de nos deux corps, la racine plia bientôt.
« Je t’en prie, l’implorais-je. Tiens bon. » Mais sans m’écouter, elle pliait et pliait encore, craquant comme une épine dorsale et, avant peu, ma silencieuse supplique fut remplacée par une autre, à haute voix celle-là : les mêmes mots, cent fois répétés. Je ne dus m’en souvenir que plusieurs jours plus tard.
« Stop. Stop. »
Comme une prière à Dieu, diriez-vous, Lecteur. De ma part ! D’un homme qui préférerait mourir que croire ! Je dirai seulement que, lorsque la racine se rompit, ma main s’élança – par intuition, par miracle – vers une souche voisine qui, elle, jugea bon de tenir. Je n’eus pas le temps de penser que je me retrouvai à califourchon sur la saillie granitique, avec Lea devant moi, toujours frissonnante… mais vivante.
J’eus alors – quel luxe – le temps de réfléchir à la suite de notre ascension. Ah, de toute évidence, ça ne serait pas une épreuve de triple saut : nous avions trois mètres à parcourir pour atteindre la corniche et, si Lea tremblait moins violemment qu’auparavant, elle était toujours inconsciente.
Une chose au moins jouait pour nous : une série d’autres racines qui, à condition de zigzaguer de l’une à la suivante, constituaient un itinéraire. Le problème étant de nous hisser ensemble jusqu’au plateau. Après quelques tâtonnements, je découvris qu’en ajustant mes cuisses autour de la taille de Lea, et en gardant le dos contre la falaise, je pouvais nous remonter tous deux sans risquer de la voir dégringoler.
Mais, bon sang, quel travail ! Dur, lent, acharné. Couvert de sueur, je dus plus d’une fois m’octroyer une pause en m’arc-boutant sur une racine.
« Trop vieux, me rappelé-je avoir pensé un moment. Tu es beaucoup trop vieux pour ça. »
Il nous fallut bien un quart d’heure pour nous élever d’un mètre cinquante. Je mesurais le chemin en pouces – chaque nouveau pouce gagné laissant entrevoir la possibilité du prochain : qu’importe si la roche me tailladait la peau, qu’importe si mes cuisses flageolaient autour du corps inerte de Lea, je pouvais bien en gravir encore un, non ?
Et donc, pouce après pouce, nous finîmes par gagner la corniche, où nous nous effondrâmes dans un enchevêtrement de bras et de jambes. Le temps d’inspirer profondément, je soulevai Lea et la transportai jusqu’au banc de pierre. Haletant, contusionné et saignant de partout, je restai un instant penché sur elle. Puis je la repris dans mes bras. Tandis que ses convulsions s’espaçaient, qu’elle redevenait maîtresse de son corps, la terreur que je ressentais se mua en une sorte de tendresse.
Car je comprenais mieux maintenant. Du moins, je comprenais mieux cette tristesse qui ne la lâchait pas, même au comble de la joie. Cela aussi : je la connaissais si peu. Ce qui ne changerait probablement jamais.
Quand je baissai de nouveau la tête, ses pupilles étaient revenues à leur place, ses paupières recommençaient à cligner spontanément Pourtant son corps tremblait toujours contre le mien, et j’eus l’impression que ce moment-là était pour elle le pire. Elle quittait l’obscurité sans pour autant retrouver la lumière et dans ces limbes, elle pouvait encore être happée par les ténèbres.
— Il fallait… réussit-elle à dire.
— Quoi ?
Une minute entière s’égrena avant qu’elle ne parvienne à terminer sa phrase.
— Il fallait me laisser.
Une autre minute s’écoula sans que je sache quoi répondre, la gorge obstruée par mes mots.
— Et cela aurait arrangé quoi ? lui dis-je finalement.
Je lui caressai lentement le front, tandis que son visage recouvrait les couleurs de la vie. La lumière revint dans ses yeux, et elle me regarda avec une expression d’insondable pitié.
— N’ayez crainte, il a dit que tout irait bien. Tout s’arrangera.
Qui l’avait dit ? Cela aurait dû être ma prochaine question, mais j’étais trop ébranlé par cette affirmation pour penser à autre chose.
Un instant plus tard, elle fut capable de redresser la tête, et peu après de s’asseoir. Se passant une main sur le front, elle dit d’une petite voix :
— Sauriez-vous me rapporter un peu d’eau ?
Je me dirigeai vers la source. J’allais y remplir mon chapeau quand j’entendis à nouveau sa voix, un peu plus fort cette fois :
— Et un bout de pain ou quelque chose, si cela n’est pas abuser.
— Je reviens tout de suite.
Je montai les marches deux par deux. Un plaisir de retrouver ses jambes – de se mouvoir, de faire quelque chose – et je me demandai où j’allais dénicher de la nourriture à cette heure de la journée. J’arrivais en vue de l’hôtel lorsque je fourrai ma main dans ma poche, d’où je ressortis un bout de pemmican. Brun, dur et flétri comme un vieux mendiant, mais c’était mieux que rien, pensai-je. Je rebroussai chemin et redescendis l’escalier.
Elle n’était plus là.
Elle avait disparu, purement et simplement : j’inspectai les buissons et les arbres, je suivis le sentier de gravillons au-delà de Battery Knox, de Lantern Battery, et jusqu’à Chain Battery ; oui, j’ai même jeté un coup d’œil sur l’escarpement au cas où Lea aurait fait une seconde tentative. Elle n’était nulle part. Je n’avais pour compagnie que sa voix, une voix qui me parlait, où que je me tournasse.
Tout s'arrangera.
Exactement ce que ma fille avait dit.
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