Un œil bleu pâle
Le récit de Gus Landor 38
Le récit de Gus Landor
38
À la vérité, je venais seulement d’élucider la chose. L’étrange commentaire d’Artemus dans cet escalier sombre de leurs quartiers m’était resté en tête : « Je doute cependant que… vous vous soyez… comment dirais-je… déjà donné à une femme. » J’avais ruminé ces paroles des journées entières en attendant qu’elles révèlent leur sens, et je comprenais maintenant qu’il ne s’agissait pas d’une curiosité déplacée : Artemus se renseignait pour le compte d’un certain Henri Le Clerc. Lequel, en vaillant sorcier qu’il était, exigeait le sang d’un homme vierge pour l’ultime cérémonie.
Se penchant vers Poe, Lea lui glissa trois doigts sous le menton.
— Écoute-moi, dit-elle. Tu comprends qu’il le faut, n’est-ce pas ?
Il acquiesça – de lui-même ou sous l’impulsion du poignet de Lea, je ne sais. Mais il acquiesça. Il la regarda ensuite soulever la burette, qui était presque pleine.
Telle une assiette de soupe chaude, elle la porta avec mille précautions jusqu’au grossier autel de pierre. Elle se retourna, embrassa la pièce du regard, scruta chaque paire d’yeux. Alors elle leva la burette au-dessus de sa tête… et la renversa calmement.
Une molle cascade de sang s’agglutina au sommet de son crâne. Puis de luisants rubans dévalèrent sur ses joues. L’effet était presque comique, Lecteur, comme si elle s’était posé un abat-jour à franges sur les cheveux.
Des franges qui lui collaient à la peau tels les sept péchés capitaux. Lea rouvrit les yeux sous ce voile brun-rouge pour une horrible tirade, en anglais cette fois, et parfaitement distincte :
— Père Tout-Puissant, délivre-moi de mon maléfice ! Libère-moi, ô Père miséricordieux !
Elle contourna l’autel… se dirigea vers une niche dans le mur, d’où elle retira un coffret de bois. Une boîte à cigares, pensai-je, empruntée à son père. L’ouvrant, elle en étudia le contenu avec une fixité absolue puis, en bon précepteur, le présenta à ses acolytes.
Comme cela semblait léger, dans cette petite barquette ! Guère plus gros que le poing, avait dit le Dr Marquis. Et loin, certainement, de valoir toute cette peine.
Mais il avait été au début de tout, ce cœur, et il en serait aussi la fin.
De la bouche de Lea se déversait maintenant un lumineux torrent de ce… que j’appellerais des jurons. Elle était repartie dans son idiome inepte. Toutefois le claquement des consonnes, la saveur cruelle de chaque son sur ses lèvres… tout cela baignait dans une vile obscénité. Puis sa voix retomba, et le silence se fit quand elle leva le cœur vers le plafond.
Je compris que nous étions au seuil de quelque chose. Qu’il n’y avait plus rien à gagner dans l’expectative. Si je voulais sauver Poe, il me fallait intervenir, et sans délai.
Curieux. Ce n’est pas le danger qui m’avait figé, mais un étrange sentiment d’orgueil. Tout simplement, je refusais mon rôle d’acteur dans cette macabre comédie. Un acteur qui ignorait ses répliques, qui n’avait de l’intrigue qu’une idée assez floue…
J’avais cependant perçu une chose : le maillon faible de la chaîne familiale. Si je l’exploitais avec assez de célérité, si je parvenais à garder mon sang-froid, alors peut-être serais-je capable de surmonter l’épreuve, de tirer Poe d’affaire… et de vivre un autre jour.
Jamais je ne m’étais senti si vieux, en lambinant dans ce couloir. Si j’avais pu trouver quelqu’un pour agir à ma place, je l’aurais poussé dans l’ouverture sans l’ombre d’un regret. Mais ce quelqu’un n’était pas là, Lea Marquis levait la tête comme pour ranger son linge sur l’étagère, et ce simple geste – tout ce qu’il annonçait aussi – réussit finalement à me sortir de ma transe.
Je fis trois enjambées dans ce cloître indécent. Me dressai sous les torches qui me brûlèrent la face. Attendis qu’ils daignent me voir.
Je n’eus pas à attendre longtemps. Mme Marquis ne mit pas cinq secondes à tourner la tête sous son capuchon. Presque aussitôt imitée par ses deux enfants. Même Poe – aussi drogué fût-il, ses forces le quittant dans un ruisselet de sang – même Poe arriva à sceller ses yeux dans les miens.
— Landor, murmura-t-il.
La chaleur des torches n’était rien, comparée à leurs regards. Ils me transperçaient. Et derrière ce regard, une exigence commune : que je justifie ma présence. Tout était immobilisé.
— Bonsoir, dis-je.
Je consultai ma montre de gousset :
— Pardon : bonjour.
Je parlai d’une voix aussi légère qu’il était humainement possible. Mais d’une voix qui restait celle d’un intrus. Lea Marquis tressaillit. Elle posa sa boîte à cigares par terre, puis s’avança, les bras tendus – un geste de défi, et non de bienvenue :
— Vous n’avez rien à faire ici.
L’ignorant, je m’étais tourné vers le personnage le plus proche, dont, sans conteste, les lèvres tremblaient sous le capuchon.
— Madame Marquis, dis-je d’un ton rassurant.
Elle changea d’attitude en entendant son nom. Repoussa son capuchon, libéra ses boucles. Et même – ah, Lecteur, elle ne pouvait s’en empêcher ! – elle me sourit.
Comme si elle nous invitait à la table de whist, chez elle à Professors’ Row.
— Madame Marquis. J’avais justement une question pour vous. Auquel de vos enfants voulez-vous éviter la corde ?
Ses pupilles s’assombrirent ; son sourire frémit de confusion. « Non, semblait-elle penser. J’ai dû mal entendre. »
— Mère, ne répond pas ! cria Artemus.
— Il ment ! renchérit Lea.
Je ne leur prêtai pas attention. Je me concentrais de toutes mes forces sur leur mère.
— Je crains que vous n’ayez pas le choix, madame. La vérité est que quelqu’un doit payer pour tout cela. Vous le comprenez, n’est-ce pas ?
Ses yeux faisaient des allers et retours ; sa bouche s’affaissa.
— On ne peut impunément assassiner les élèves de l’Académie et leur arracher le cœur, tout de même ? Cela créerait pour le moins un précédent fâcheux.
Tout sourire s’était évanoui : privé d’espoir, privé de joie, son visage était maintenant parfaitement nu.
— Vous n’avez rien à faire ici ! répéta Lea en hurlant Cet endroit est notre sanctuaire.
— Je suis au regret de contredire votre fille, madame. Ce petit cœur qu’elle tenait à l’instant… Je crois bien que c’est mon affaire, si. (Je tapotai mes lèvres du bout du doigt.) Celle de l’Académie aussi.
Alors je me mis à marcher. À pas légers, sans direction particulière, et sans peur apparente. Bien qu’un son me suivît : le plic-plic du sang de Poe sur le sol.
— Une triste affaire, d’ailleurs. Très triste, madame Marquis. Pour votre fils surtout, promis jusque-là à… une si brillante carrière. Mais voyez-vous, c’est un cœur humain que nous avons ici, et qui, selon toute probabilité, était celui d’un élève-officier. Nous avons en outre un jeune homme qui a été drogué, enlevé, et, il serait juste de dire : violenté. Me trompé-je, monsieur Poe ?
Il me regarda d’un air inexpressif, comme si je parlais d’un absent. J’entendais son souffle, court et irrégulier…
— Eh bien, toutes ces choses s’ajoutant les unes aux autres, je n’ai plus beaucoup le choix, madame. Vous vous en rendez compte, sûrement.
— Vous en oubliez une, dit Artemus, les mâchoires contractées. Nous sommes trois et vous êtes seul.
— Ah oui ? (Inclinant la tête comme un moineau, je fis un pas vers lui sans quitter sa mère des yeux.) Cela veut-il dire que votre fils a l’intention de me tuer, madame ? En sus de tous les autres ? Avec votre bénédiction ?
La voilà qui mettait de l’ordre dans ses boucles, telle la coquette qu’elle avait été autrefois. Lorsqu’elle répondit enfin, ce fut d’une voix douce, conciliante, comme si elle avait oublié d’inscrire un nom sur son carnet de bal.
— Allons, voyons, risqua-t-elle. Personne n’a tué personne. Ils m’ont dit… ils m’ont assurée qu’il n’y avait pas eu…
— Tais-toi ! coupa Artemus.
— Au contraire, dis-je. J’insiste. Je veux vous entendre, madame Marquis. Et j’ai toujours besoin de savoir lequel de vos enfants je suis censé sauver.
Elle agit comme par réflexe : elle en regarda un, puis l’autre – les installant, pour ainsi dire, sur les deux plateaux de la balance. Jusqu’à ce qu’elle prît conscience de l’horreur de la chose. Elle replia ses mains sur ses épaules, et sa voix se fragmenta :
— Je ne… Je ne vois pas pourquoi…
— Oui, la tâche est ardue, n’est-ce pas ? Voyons, si vous tenez à ce qu’Artemus poursuive ses études, il vaudrait mieux que Lea soit le cerveau de l’affaire. Qu’elle ait manipulé son frère. Comme vous, d’ailleurs. Dans ce cas, si l’on réunit assez de preuves contre elle, Artemus s’en sortira peut-être avec, oh, quelques jours de cachot Et il peut au printemps être nommé officier. Fort bien ! (Je frappai mes mains l’une contre l’autre.) Ouverture de l’instruction contre Lea Marquis. Commençons par les cœurs disparus, et demandons-nous : qui avait besoin de cœurs humains ? Eh, votre fille, bien sûr ! Pour honorer son cher ancêtre… et se débarrasser du mal tragique qui l’étouffe.
— Non, dit Alice Marquis. Lea ne…
— Si, si, elle a besoin de ces cœurs, et elle sait que son frère n’a pas… comment dirais-je ?… assez d’estomac pour les lui fournir. Voilà pourquoi elle sollicite l’ami le plus cher, le plus proche de celui-ci, Randolph Ballinger. La nuit du 25 octobre, elle envoie un message à M. Fry pour le faire sortir de ses quartiers. Ah, il devait être aux anges ! Un rendez-vous secret avec la belle des belles ! Quelle déception pour lui de trouver Ballinger à la place de Lea, un nœud coulant entre les mains. Oh, dis-je en jetant un rapide coup d’œil à Poe, pour neutraliser l’adversaire, il s’y entendait, ce Ballinger, je l’ai vu à l’œuvre…
— Lea, dit Mme Marquis, les ongles enfoncés dans les paumes. Lea, dis-lui que…
— C’était un si bon ami de la famille, la coupai-je. Toujours prêt à rendre service. Surtout si mademoiselle votre fille le lui demandait. Prêt, même, à pendre un homme… et, suivant les ordres de celle-ci, à lui arracher le cœur. En revanche, il ne savait peut-être pas tenir sa langue, Ballinger. Et donc il a fallu le faire taire.
« Reste mobile, Landor ! » me répétais-je constamment tandis que je sinuais entre les torches, que j’écoutais goutter le sang de Poe… que je souriais à la figure blême d’une Alice Marquis effondrée. « Remue, Landor ! »
— Je suppose que c’est là qu’intervient M. Stoddard, dis-je alors. Comme il est lui aussi épris de votre fille – on n’a que l’embarras du choix, hein ? –, il veut bien se charger de Randolph. La différence étant que, contrairement à celui-ci, il n’attend pas qu’on lui règle son sort.
Poe trouva pour la première fois la force de protester.
— Non, murmura-t-il. Non, Landor.
Sifflant entre ses dents, Artemus l’interrompit :
— Vous êtes immonde, monsieur.
— Eh bien, voilà, conclus-je, souriant toujours, tel un vieil oncle, à Alice Marquis. Fin du réquisitoire contre Lea. Vous pouvez admettre qu’il n’est pas si mauvais. Tant qu’on n’aura pas retrouvé M. Stoddard, il offre l’explication la plus vraisemblable, ce me semble. Évidemment… (Ce que je dis dans un registre plus léger.)… au cas où je me tromperais, je reste ouvert à toutes les suggestions…
Alors, finalement, je plantai mes yeux dans ceux d’Artemus.
— Mais si je me trompe vraiment, continuai-je, j’aimerais qu’on me le dise. Parce que, voyez-vous, je n’ai besoin de remettre aux autorités qu’un individu et un seul. Les autres feront ce qu’ils voudront En ce qui me concerne… (J’étudiai rapidement la pièce, les torches, l’arbre en feu, le brasero à charbon dont les flammes montaient au plafond…)… en ce qui me concerne, vous pouvez bien aller au diable, tous autant que vous êtes.
Nous arrivions ici à la partie de la pièce que je ne maîtrisais pas. Avec l’entrée d’un nouveau personnage : le Temps.
C’était à lui de dérouler son fil, de s’abattre sur Artemus Marquis, de peser sur lui de tout son poids jusqu’à ce qu’il conçoive clairement l’alternative qui se présentait Tandis qu’il transigeait, je vis les épaules du jeune homme se tasser, ses joues perdre de leur arrogance, sa peau s’affaisser… si bien que, lorsqu’il parla, ce fut d’une voix chancelante, et bien plus sourde que d’ordinaire :
— Lea n’est pas responsable. C’est moi.
— Non !
Les yeux fumants, le doigt pointé comme une rapière, Lea Marquis fondait sur nous.
— Je ne le permettrai pas !
Sa soutane vola, elle passa un bras au cou de son frère qu’elle entraîna près des torches pour un bref conciliabule. Semblable, sans doute, à celui auquel Poe avait assisté devant leur verger : un bourdonnement régulier, rompu d’aigres chuchotements.
— … arrêter… il ne cherche… nous diviser…
Oh, j’aurais pu les laisser continuer, mais le Temps venait de quitter la scène, et je tenais de nouveau (je le compris avec une sorte de picotement) l’action entre mes mains.
— Mademoiselle ! Lançai-je. N’empêchez pas votre frère de dire ce qu’il a à dire ! C’est un élève-officier, tout de même !
Pour être honnête, je ne crois pas qu’ils m’aient entendu. Non, ce fut le silence de l’intéressé qui finalement les détacha l’un de l’autre. Car au bout d’un moment, la seule voix qui émergeât était celle de Lea, et plus elle parlait, plus il apparaissait clairement, je pense, que son frère avait déjà choisi sa route. Rien d’autre à faire, donc, que de le regarder cheminer.
Elle eut beau resserrer son étreinte, l’implorer avec les accents les plus désespérés, Artemus fit un pas de côté pour se placer devant les flammes meurtrières du brasero, les traits figés par une sombre détermination.
— J’ai tué Fry, dit-il.
Comme sous l’effet d’un coup de couteau, sa mère se plia en deux, cracha un long gémissement.
— J’ai tué Randy aussi.
En revanche, Lea… Lea restait muette. Les bras morts, le visage mort. À part ceci : une unique larme sur sa joue de craie.
— Stoddard ? risquai-je. Quel a été son rôle ?
L’espace d’une seconde, Artemus parut plus impuissant que jamais. Agitant les bras comme un mauvais prestidigitateur, il répondit :
— Stoddard était mon complice, si vous voulez. Disons qu’il a pris peur. Il a pris peur et il s’est enfui.
Tant de fausses notes dans cette voix, tant d’horribles dissonances. Il m’aurait fallu des journées pour tenter d’harmoniser ça. Mais ces journées, je ne les avais pas.
— Eh bien, dis-je en frottant mes mains l’une contre l’autre. Cela convient très bien, n’est-ce pas ?
Cherchant confirmation, je me tournai vers Mme Marquis, qui était maintenant à genoux. Son capuchon de moine lui était retombé sur le crâne ; elle était ensevelie sous les plis de sa bure ; il ne restait d’elle qu’un murmure grinçant :
— Vous ne pouvez pas, c’est impossible…
Ne croyez pas que je sois sans pitié, Lecteur. Mais comprenez : j’avais en même temps à l’oreille le bruit du sang. Du sang de Poe, qui gouttait toujours sur la pierre. Et j’aurais fait n’importe quoi pour l’arrêter.
— Oui, oui, dis-je. Il ne reste qu’à… oui, cette pièce à conviction, il faudrait la mettre à l’abri. Mademoiselle Marquis, je vous serais fort reconnaissant de bien vouloir me confier votre petit paquet.
Mais elle avait oublié où il était ! Affolée, elle balaya toute la pièce du regard, scrutant le damier de l’obscurité et des flammes – avant de le trouver à l’endroit où elle s’y attendait le moins : à ses pieds.
L’ouvrant une fois de plus, elle étudia son contenu d’un œil glacé et ébloui. Puis elle releva la tête vers moi. Je n’oublierai pas son expression de sitôt. Acculée, une meute aux abois autour d’elle, avec une légère différence toutefois : quelque chose comme un soupçon d’espoir, comme si l’évasion lui tendait les bras, tout près, derrière les liens qui se resserraient…
— Je vous en prie, dit-elle. Laissez-nous. C’est presque fini. C’est presque…
— C’est fini, lui dis-je.
Elle recula : d’un pas, deux pas. J’avançai au même rythme. À cet instant, elle ne cherchait plus à me convaincre. La seule idée qu’elle eût encore était de fuir.
Ce qu’elle fit. La boîte dans ses mains, elle bondit vers l’autel de pierre.
Je pensai d’abord qu’elle tenterait de détruire l’unique preuve qu’on tenait contre elle, de la jeter dans le brasero, de la cacher sous quelque chose, ou Dieu sait quoi. Mais quand je m’élançai à sa suite, Artemus me coupa le chemin, s’opposa à moi de tout son poids.
Nous étions de nouveau face à face, dans un silence complet, comme nous l’avions été dans sa penderie, chacun à un bout du sabre de Joshua. Cette fois, il ne faisait guère de doute que je serais dominé.
La jeunesse, oui, triompherait de l’âge, et Artemus me poussait – pas seulement en arrière, compris-je, mais dans une direction bien définie. Je ne sais quand l’idée lui traversa l’esprit. Je dus le deviner en sentant la chaleur me piquer les vertèbres : nous allions droit vers le brasero.
Comme il était étrange de soutenir le regard d’Artemus sans rien y voir que le reflet d’une tour de flammes. J’entendais à proximité les sourdes mélopées d’Alice Marquis, les litanies de sa fille, toutefois le bruit qui m’oppressait était le crépitement du feu, qui me caressait le dos et me gonflait la peau.
Le feu dans mes jambes aussi : mes muscles me brûlaient à force de résister. Une résistance futile, car la distance se réduisait avec les flammes, qui embrassaient mes omoplates, me léchaient les poils du cou. Cela, je le voyais dans ses yeux, et je le voyais, lui, déterminé à en finir.
Soudain, sans raison apparente, il renversa la tête. Toussa une sorte de cri. Et j’aperçus à terre, agrippée comme une tique à la jambe d’Artemus, une forme recroquevillée : le première année Poe.
Malgré sa torpeur, malgré le sang perdu, il avait rampé jusqu’à nous et pris dans ses mâchoires le mollet gauche d’Artemus – lui infligeant une morsure d’une profondeur et d’une largeur respectables. Et il s’attribuait la seule tâche dont il fût encore capable : le clouer au sol. L’y amener lentement, coûte que coûte.
Oh, Artemus tenta bien de s’en défaire, mais la volonté de Poe avait dû grandir en raison directe de sa fragilité – il n’en démordait pas. Se voyant maintenant lutter avec deux adversaires, Artemus s’attaqua au plus faible. Il leva le poing et visa bien, avant de l’abattre sur le crâne de Poe.
Il n’en eut jamais le temps, car je fus plus rapide. Mon propre poing droit s’écrasa sur son maxillaire, aussitôt suivi par le gauche qui frappa sous le menton.
Artemus s’effondra. Poe s’étala complètement, sans pour autant lâcher la jambe qu’il tenait dans ses crocs, de sorte que, malgré ses efforts, Artemus ne réussit pas à se relever. J’avais déjà saisi une des torches, que je maintins devant lui jusqu’à ce que des maillons de sueur étincellent sur son front.
— Ça sera tout, lui ordonnai-je entre mes dents serrées.
Ce qu’il allait peut-être réfuter, mais impossible de le dire, car un curieux bruit retentit à cet instant précis. Un bruit terriblement anormal.
Lea Marquis se tenait devant l’autel de pierre – les yeux grands comme des lunes, les joues barbouillées de ce qui aurait pu être de l’argile. Et elle gardait une main rouge nouée sur sa gorge.
Je compris aussitôt ce qu’elle venait de faire. Ce qui s’appelle saisir sa dernière chance. Furieusement décidée à changer le cours de son existence, elle avait suivi à la lettre les instructions d’Henri Le Clerc. La dernière chose à laquelle je me serais attendu, et qui aurait dû être la première. Ce cœur à porter en offrande, sans doute, elle l’avait avalé. Entier.
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