Un œil bleu pâle

Louis Bayard · Chapitre 6 sur 57

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Un œil bleu pâle

Le récit de Gus Landor 5

Le récit de Gus Landor

 

5

 

Lazare ayant commencé à puer au bout de quelques jours, pourquoi Leroy Fry aurait-il fait autrement ? Toutefois, lui, personne ne se proposait de le ressusciter dans un avenir proche. En outre, sa famille n’étant pas attendue avant trois semaines, la direction de l’Académie avait comme un problème. Soit on l’enterrait sans tarder – dans ce cas les parents seraient furieux –, soit on le gardait sur terre au risque d’une décomposition avancée. On en débattit un moment et on choisit la deuxième solution. Seulement, la glace était encore très demandée, et le Dr Marquis fut obligé de recourir à une pratique qu’il avait observée maintes fois lorsqu’il était carabin à l’université d’Edimbourg. À savoir que, pour conserver le cadavre, il l’immergea dans un bain d’alcool.

C’est donc dans ce dernier que le capitaine Hitchcock et moi-même retrouvâmes le jeune Fry. Tout nu, dans une caisse de sapin pleine d’alcool éthylique. Pour lui fermer la bouche, on avait coincé un bout de bois sous sa mâchoire ; et pour qu’il reste au fond, on lui avait bourré les côtes de charbon. Son nez, cependant, persistait à trouer la surface, et ses paupières refusaient de se fermer. Il flottait là-dedans, l’air plus vivant que jamais, comme si une vague, bientôt, devait le rapporter sur terre.

La caisse avait été calfatée, mais pas suffisamment, de sorte qu’on entendait goutter sur le tréteau. D’agressives vapeurs s’élevaient autour de nous, et je pensai que, dans les jours à venir, c’est ce que je trouverais de plus proche de l’ivresse.

— Capitaine, dis-je. Vous êtes-vous déjà promené au bord de l’océan ?

Il me répondit que oui, à plusieurs occasions.

— Je n’y suis allé qu’une fois, continuai-je, et je me souviens d’une petite fille – elle devait avoir huit ans – qui bâtissait une cathédrale sur le sable. En tout point remarquable, d’ailleurs, avec un cloître, plusieurs clochers… un luxe de détails que je ne saurais vous rapporter. Elle avait tout prévu – sauf la marée. Et elle avait beau travailler vite, les vagues arrivaient de toute façon plus vite. Une heure plus tard, cette belle chose qu’elle faisait n’était plus qu’une série de mamelons ensablés.

Je fis un geste de la main qui signifiait : table rase.

— Brave petite, poursuivis-je. Et sensée. Elle n’a pas versé une larme. Je pense parfois à elle quand j’échafaude mes constructions – intellectuelles, s’entend. Ces réalités simples, voyez ? Vous édifiez quelque chose d’intéressant et, d’un instant à l’autre, il ne reste qu’un tas de bosses. Vos fondations, en quelque sorte. Malheur à celui qui oublie d’en poser.

— Bien, des fondations, et alors ? me dit Hitchcock.

— Réfléchissons un peu. Nous sommes partis dans l’idée que Leroy Fry souhaitait en finir avec la vie. Ce qui me paraît une excellente fondation pour la suite. Pour quelle raison, autrement, un jeune homme se pendrait-il à un arbre ? D’accord, il était déprimé, c’est une vieille histoire. Mais que fait-on, dans ce cas ? On laisse un mot d’adieu, voilà ce qu’on fait. Pour expliquer son geste à ses parents, à ses amis. Leur soutirer un peu d’une attention qu’on n’a pas eue de son vivant. Alors…

J’ouvris les paumes de mes mains.

— Où est-il, ce mot d’adieu, capitaine ?

— Nous n’en avons pas trouvé.

— Humm. Bon, tant pis, tous les suicidés n’écrivent pas. Dieu sait combien j’en ai vu se lancer subitement dans le vide en passant sur le pont. Bien, donc notre Leroy Fry fonce tout droit vers la première falaise… Ah, non, non, attendez une seconde, il décide plutôt de se pendre. De préférence dans un endroit où on ne le retrouvera pas tout de suite. Il ne veut pas déranger, peut-être… (Je marquai un temps.)… Enfin, voilà, ça y est, il y a cet arbre, là, un bel arbre bien solide, il notre sa corde sur la branche… Oh, mais il est un peu distrait, l’élève Fry, trop distrait pour vérifier si la corde est à la bonne hauteur…

Avant de poursuivre, je fis un pas devant moi, puis un autre.

— … cependant il voit qu’il a toujours les pieds par terre. Bon, d’accord, il faut enlever de la longueur, recommencer… Et puis non, il veut en finir tellement vite qu’il tire encore sur ses jambes…

Je joignis le geste à la parole.

— …jusqu’à ce que la corde fasse son travail.

Je regardai le sol d’un air perplexe.

— Mais c’est que ça prend du temps… de se briser la nuque sans être suspendu à un arbre… sans pendaison, quoi…

Hitchcock finit par objecter :

— Vous avez dit vous-même qu’il n’était pas dans son état normal. Donc il faut partir du principe que son comportement n’était pas rationnel ?

— Oh là. Croyez-en mon expérience, capitaine, il n’y a rien de plus rationnel qu’un homme décidé à se suicider. Qui veut la fin veut les moyens. J’ai vu un jour une femme se tuer devant moi. Elle s’était représenté la chose jusqu’au moindre détail. Et, lorsqu’elle est passée à l’acte, on aurait cru qu’elle faisait ça de mémoire. Parce qu’elle avait mille fois imaginé la scène.

Alors il répondit :

— Cette femme dont vous parlez, était-ce…

Non. Non, il ne dit pas cela. En fait, il ne dit rien du tout pendant un petit moment. Il tournait autour du cercueil, ses bottes laissaient des traces sur le parquet ciré.

— Peut-être était-ce un coup d’essai… et qui a mal tourné ?

— À en croire notre témoin, capitaine, ce n’est ni l’un ni l’autre. Si Leroy Fry avait réellement voulu en finir, il avait les moyens de le faire.

Hitchcock continuait de tourner en rond.

— La corde… La corde s’est peut-être dénouée après qu’il s’est pendu. Ou bien Huntoon l’aura heurté plus fort qu’il ne veut bien se rappeler. Il peut y avoir toutes sortes de…

Eh oui, il bataillait, il bataillait : c’était son caractère. D’autres l’auraient trouvé admirable ; moi, il commençait à me donner le tournis.

— Regardez ça, lui dis-je.

Je me débarrassai de ma veste en feutre, retroussai mes manches et mis les deux mains dans le bain d’alcool. D’abord réfrigérant, l’effet était aussitôt contredit par une sensation de brûlure. Et cela aussi : la curieuse impression d’avoir la peau qui fond et durcit en même temps. Ce qui n’empêchait pas mes mains d’agir, et je relevai la tête de Leroy Fry vers la surface. Raide comme les tréteaux sous le cercueil, le reste du corps suivit le mouvement. Je dus le soutenir pour l’empêcher de repartir au fond.

— Le cou, dis-je. Ça m’a tout de suite frappé. Voyez ? Ça n’est pas net du tout. La corde a fouillé de haut en bas, parce qu’elle cherchait une prise.

— Comme si…

— Comme s’il s’était débattu. Regardez ici aussi : les doigts.

Que j’indiquai d’un signe du menton. Après une courte hésitation, le capitaine Hitchcock retroussa ses manches à son tour et se pencha sur le cadavre.

— Vous y êtes ? La main droite. Le bout des doigts.

— Des ampoules.

— Voilà. Et des ampoules toutes fraîches, apparemment. Je pense qu’il s’est… agrippé à cette corde, pour la détacher de son cou.

Nous gardions les yeux rivés sur la bouche de Fry, comme pour la forcer à s’ouvrir et révéler son secret. Une bizarre coïncidence voulut que, à l’instant même, une voix puissante emplit la pièce – ni la mienne, ni celle d’Hitchcock. Une voix si puissante que nous retirâmes nos mains. Aussitôt le corps s’affaissa dans le cercueil avec un sinistre glouglou.

— Puis-je savoir ce qui se passe, ici ?!

Nous devions offrir un curieux spectacle au Dr Marquis : deux profanateurs en bras de chemise, penchés sur un cadavre en plein jour…

— Docteur ! m’écriai-je. Ravi de vous revoir. Nous aurions bien besoin d’un avis médical.

— Gentlemen, bafouilla-t-il. Tout cela… ne me paraît pas… réglementaire…

— Ça ne l’est certainement pas. Je me demandais si vous voudriez bien tâter le crâne de M. Fry ?

Il sembla évaluer le bien-fondé de la chose. Au bout de quelques secondes, il décida de jouer le jeu et de suivre la piste que nous lui offrions. Il grimaça lorsqu’il saisit le crâne entre ses mains, puis sa grimace s’évanouit, remplacée par une grande sérénité : cet homme retrouvait son élément.

— Alors, docteur ?

— Attendez… Hm… Hm… Oui. Un genre de contusion, à cet endroit.

— Vous voulez dire une bosse ?

— Oui, une ecchymose, quoi.

— Décrivez-nous cette bosse.

— C’est au niveau du pariétal. Sans être trop précis… d’une circonférence de sept centimètres, peut-être ?

— Et l’épaisseur, à peu de chose près ?

— Pas tout à fait un centimètre…

— Ah. Et quelle serait la cause de cette bosse, docteur ?

— Comme toutes les bosses : un objet contondant qui vient heurter le crâne. Je ne peux vous en dire plus sans bien l’examiner.

— Mais l’ecchymose… date d’avant ou après la mort ?

— Après, c’est peu probable. Un bleu, une ecchymose, doivent leur couleur au sang extravasé – le sang qui est sorti des vaisseaux. Quand le sang ne circule plus – a fortiori s’il n’y a plus de cœur…

Là, le Dr Marquis eut la bonne idée de ne pas éclater de rire.

— … il ne peut y avoir de bleu, de bosse, ou d’ecchymose.

Lentement, et comme de mauvais gré, nous reprîmes une allure civilisée : nos manches leur place le long des bras, et le veston par-dessus.

— Eh bien, gentlemen, que savons-nous exactement ? leur demandai-je en faisant craquer les articulations de mes doigts.

Faute d’une réponse de leur part, je dus en fournir une.

— Nous avons ici un jeune gars qui n’informe personne de son désir de mourir. Qui ne laisse pas de lettre derrière lui. Qui meurt, semble-t-il, les pieds par terre. Nous trouvons sur son crâne des traces de contusion, comme dit le Dr Marquis. Des ampoules au bout de ses doigts, le cou cisaillé par la corde… Je vous pose la question : est-ce là le portrait d’un homme qui veut sciemment rejoindre son créateur ?

Je revois encore Hitchcock tripoter ses galons, comme doutant de son propre rang.

— Que s’est-il passé, alors, selon vous ?

— Oh, je ne peux faire qu’une hypothèse. À savoir que votre élève Fry a quitté sa chambrée entre, approximativement, dix heures et onze heures trente ce soir-là. Il sait, bien sûr, qu’en faisant cela, il s’expose à… S’il vous plaît, monsieur Hitchcock, quelle sanction encourt-il ?

— Sortir du quartier des élèves après la retraite du soir ? Un blâme.

— Un blâme ? Eh bien, il prend le risque, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Parce qu’il a besoin de regarder couler le fleuve, comme le charmant M. Huntoon ? Éventuellement. Peut-être se trouve-t-il parmi vos élèves un escadron secret d’amoureux de la nature. Toutefois, en ce qui concerne M. Fry, j’ai plutôt l’impression qu’il a un genre de course à faire. Plus exactement, qu’il veut rejoindre quelqu’un.

— Et ce quelqu’un… ? répéta le Dr Marquis, sans aller jusqu’au bout de sa phrase.

— Admettons pour l’instant que ce soit la personne qui lui a donné un coup sur le crâne. Qui lui a passé la corde au cou. Et qui lui a tiré dessus.

Je reculai d’un pas, fis un sourire au mur, puis me retournai :

— Ça n’est bien sûr qu’une hypothèse, gentlemen.

— Je pense que vous parlez par euphémismes, me dit le capitaine Hitchcock, plein de colère contenue. Vous ne pouvez émettre une telle hypothèse sans y croire un peu.

— Sans doute, lui dis-je. Cependant, demain, la marée reviendra et l’océan effacera tout… woush !

Silence – à peine interrompu par l’alcool qui gouttait sur les tréteaux, et Hitchcock qui traînait ses bottes sur le plancher… Le capitaine reprit finalement la parole, d’une voix plus crispée de mot en mot.

— Monsieur Landor, vous nous mettez un second mystère sur les bras, alors que jusque-là il n’y en avait qu’un. À vous entendre, nous devons non seulement découvrir qui a volé le cœur de ce pauvre Fry, mais aussi qui l’a tué avant.

— À moins, dit le Dr Marquis, qui nous regarda timidement l’un et l’autre, que ces deux mystères n’en fassent qu’un.

Je ne me serais pas attendu à ce que cette suggestion vienne de lui, mais ce fut le cas. Un nouveau silence s’ensuivit, d’une tonalité différente. Comme si nous avions le sentiment de nous élever dans la montagne en suivant chacun un sentier distinct.

— Eh bien, docteur, déclarai-je, ce pauvre garçon est ici la seule personne qui pourrait nous le dire.

Leroy Fry vacillait légèrement dans son cercueil – raide comme une planche et les yeux entrouverts. Je savais que bientôt le cadavre perdrait de sa rigidité, que le cartilage commencerait à fondre… et peut-être alors son corps nous révélerait-il quelque chose.

Puis je remarquai – pour la deuxième fois, devrais-je préciser – le poing fermé de sa main gauche.

— Veuillez m’excuser, s’il vous plaît.

C’est à peu près ce que j’ai dû dire, toutefois j’étais à peine plus conscient de mes gestes que de mes paroles. Une chose était sûre : il fallait que je l’ouvre, cette main.

Et comme la présenter à la lumière impliquait de tirer le corps, je me contentai de travailler sous la surface. Mes deux compagnons ne comprirent ce que j’entreprenais qu’en entendant craquer le pouce de Leroy Fry. Même amorti par le liquide alcoolisé, c’était un son assez brutal, comparable à celui d’un poulet dont on tord le cou.

— Monsieur Landor !

— Oui, quoi ?

Les autres doigts se brisèrent plus facilement. Ou peut-être savais-je maintenant user de la force nécessaire.

Clac. Clac. Clac. Clac.

Une fois l’étau desserré, je trouvai dans la main de Leroy Fry une minuscule boulette, jaunâtre, froissée, trempée. En réalité, un bout de papier.

Le temps que je le lève à la lumière, et j’avais de part et d’autre un médecin et un capitaine qui lurent avec moi, comme trois élèves en classe de latin ânonnent ce que leur professeur aligne au tableau noir :

 

ENS ME RETRO

II H

ARCADAIRE

HE TO

 

— Ça n’est peut-être rien du tout, dis-je en refaisant une boulette du papier, que je fourrai dans ma poche.

Je sifflai alors longuement, puis, scrutant tour à tour le visage de mes compagnons, je leur demandai :

— Dois-je remettre ce poing dans l’état où je l’ai trouvé ?

 

Pendant ce séjour à l’Académie, je ne fus pas constamment traité comme un prisonnier. Il y eut des occasions, au cours des semaines suivantes, où le soldat qui me faisait escorte s’éloignait brièvement, voire me permettait de faire un petit détour. On me lâchait la bride une minute ou deux, et, me retrouvant seul au milieu de West Point, j’écoutais les messages que m’adressait mon corps : la frange qui, sous le vent, s’agitait sur mon front, le gémissement de mon poumon gauche, la douleur dans ma hanche… et, couronnant le tout, ces battements répétés que j’avais perçus le premier jour dans le bureau de Thayer. Autant de sensations dont je me réjouissais, car elles signifiaient que je n’étais pas encore anéanti par l’ordre militaire – et combien d’élèves, sinon d’officiers, pouvaient en dire autant ?

Laissez-moi, Lecteur, revenir au moment où un certain Pr Church nous interrompit, le capitaine et moi-même (nous avions laissé le Dr Marquis procéder à quelques réparations sur la dépouille du jeune Fry), alors que nous nous rendions au bureau du directeur. Ce Pr Church avait un grief à présenter personnellement à Hitchcock. Les deux hommes se retirant ensemble, je poursuivis tranquillement mon chemin jusqu’à me trouver dans le jardin de Thayer : petit, mais fort seyant avec ses rhododendrons, ses asters, un chêne sur lequel serpentaient quelques rosiers grimpants. Fermant les yeux, je m’assis presque sans m’en apercevoir sur le banc en cuivre. Seul.

Sauf que je ne l’étais pas. Car une voix s’insinua dans mon dos. Une voix pressée et comprimée.

— Veuillez m’excuser…

Alors je me retournai et le trouvai. À moitié caché derrière un poirier de Saint-Michel. Et aussi irréel qu’un farfadet – car n’avais-je pas vu (ou entendu) les élèves de l’Académie marcher au pas pour petit-déjeuner, déjeuner et dîner ? Marcher au pas vers leurs salles de classe, leurs dortoirs, et procéder ainsi jusqu’à la revue ? Marcher au pas vers leurs lits, dormir au pas, se réveiller au pas ? J’en étais venu à penser que ces garçons suivaient toujours un officier, un instructeur, qui leur imposait la cadence. Aussi l’idée que l’un d’eux puisse sortir du rang avec une mission de son cru (plus urgente que tremper un orteil dans le fleuve Hudson) me paraissait aussi étrange que voir des jambes pousser sur un caillou.

— Pardonnez-moi, monsieur, êtes-vous bien Augustus Landor ?

— Oui.

— Élève-officier Poe, pour vous servir.

 

Commençons par ça : il était trop vieux. Du moins comparé aux élèves de sa classe, la première. Ces garçons avaient encore des guirlandes d’acné sur les joues, ils avaient de grandes mains mais le torse creux, et ils sursautaient facilement, comme si le bâton du maître d’école claquait toujours dans leurs oreilles. Ce Poe n’était pas comme eux : ses boutons s’étaient cicatrisés depuis longtemps, et il se tenait droit comme un officier corseté.

— Enchanté, monsieur Poe.

Deux mèches de cheveux noirs pendaient, raides, sous son grotesque képi de cuir (une casserole à l’envers), encadrant des yeux gris-noisette, bien trop grands pour ce visage-là. En revanche, ses dents étaient petites et fort jolies – de celles qu’on verrait aisément orner le collier d’un chef cannibale. De fines dents, assorties à sa carrure, car il était maigre comme un clou, léger – excepté son front que la casserole ne parvenait pas à contenir. Un front pâle et massif, gonflant son enveloppe de peau, telle la proie de l’anaconda qui dessine une protubérance dans le cou de celui-ci.

— Monsieur, dit-il, si je ne me trompe, on vous a chargé de résoudre l’histoire extraordinaire de l’élève Fry.

— En effet.

Bien que la nouvelle ne fût pas encore officielle, il ne servait à rien de le nier. De toute évidence, ce jeune homme ne s’attendait pas à ce que je le fasse. Il semblait pourtant hésiter, tant et si bien que je me sentis obligé de lui demander :

— Que puis-je pour vous, monsieur Poe ?

— Monsieur Landor, pour préserver l’honneur de cette institution, et le mien aussi, il m’appartient de vous soumettre certaines des conclusions que je viens de tirer.

— Des conclusions… ?

— À propos de l’ 3 affaire* Fry.

Ce disant, il releva le menton. Je me rappelle avoir pensé que l’expression en elle-même – « l’affaire Fry » – supposait, en effet, que son locuteur relevât le menton ! Exactement comme il le fit.

— Je les écouterais avec le plus grand intérêt, monsieur Poe.

Il se préparait à poursuivre, mais il s’interrompit pour inspecter les lieux, à gauche puis à droite. Pour s’assurer, je suppose, qu’on ne nous épiait pas – ou plus probablement que je lui accordais toute mon attention. Quittant enfin le tronc d’arbre qui lui servait de paravent, il se dressa entièrement devant moi… puis il se pencha (avec un soupçon d’excuse dans le geste) et me souffla à l’oreille :

— L’homme que vous cherchez est poète.

Il n’avait pas plus tôt lâché cela qu’il mit la main à la visière, s’inclina, et fila au pas de charge. Quand je le reconnus plus tard, il s’était fondu sans effort dans le flot des élèves qui se dirigeaient vers le réfectoire.

 

Pour la plupart, toutes nos premières rencontres restent nimbées de brume. Il faut attendre que l’une ou l’autre revête une importance cruciale pour que nous tentions de déceler, en nous les remémorant, les ferments qu’elles portaient en elles… Bien que, pour être honnête, cet homme, cette femme nous fussent apparus comme le fruit des circonstances, et que leur visage fût commun. Toutefois, en ce qui concerne ce monsieur, ma première impression n’a fait que se confirmer par la suite. Pour la simple raison que, chez lui, rien n’était ordinaire. Et ne le serait jamais.

 

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