Ainsi pleurent nos hommes
Kigali, mardi 2 janvier 2018
Lawurensiya,
– Lâche prise et arrête de vouloir le posséder ! disais-tu.
Nous discutions au téléphone.
– Écris-lui, as-tu ajouté. Ou écris sur lui. Exorcise ça de ton corps. Vite !
Je t’ai écoutée.
Sur près de cent vingt pages, police douze, caractère Times New Roman, je me suis adressée à lui.
Extraire de moi, cette chose.
Provisoirement, appelons-la une dévastation.
Écrire me dépeçait. Au sens strict, je me faisais hara-kiri.
J’ai arrêté.
Une année s’est écoulée.
Ça ne passait pas, Lawurensiya. Sur ma peau, rien ne s’est effacé.
J’ai besoin de quitter cette zone de transit, entre le vide et le néant.
Je vais te craboutcha des lettres, ma sœur.
Procéder à ta manière :
– Contextualise, Erika. Donne-moi des éléments de compréhension, s’il te plaît.
Puis je partirai à la recherche d’un endroit. Juste fréquentable.
Je vais quitter le Rwanda.
La putréfaction des cœurs est en train de me gangrener.
Je veux vivre, moi !
J’ai le corps habité de cadavres.
Les nôtres bien sûr. Pas uniquement les génocidés.
Les défunts des autres, aussi.
De la mère. Surtout.
Des familles associées. Des proches. Des amis. Des amants.
Des siens.
Des inconnus rencontrés au fil du hasard dans les bus, les cabarets, les commerces.
Dans les soirées. À la maison.
Les ondes de tous ces gens… Leurs morts finissent par me squatter.
Faut que je parte, Lawurensiya.
Que je m’arrache de ce cimetière en pleine explosion capitaliste.
Le miracle économique rwandais, enragent-ils.
Ni coup de chance merveilleux ni prodige.
De la pure conscience.
Trente-cinq ans de violence par Caïn, ça schlague la volonté.
D’insectes, leur alchimie de haine nous a métamorphosés en bâtisseurs stratèges.
Notre vrai holocauste, c’est d’espérer humaniser Caïn. C’est d’encore toujours les aimer.
Lawurensiya, ça t’insupporte, hein, ce propos ?
Il fallait les exécuter !
Pas de vengeance ! 1 ont imposé les guérilleros d’hier, nos Inkotanyi.
Construisons notre pays !
Ils ont eu raison. Les Mille Collines sont florissantes.
Un véritable laboratoire, ce pays ! s’extasient les chercheurs étrangers, enquêtant sur nos méthodes et nos succès, remarquables.
Tout ça, je ne t’en parlerai pas. Tu as accès à l’information.
Tout ça, c’est le réel, palpable, et nos mascarades, impalpables, d’unité et de réconciliation.
Désormais, on est tous des Rwandais dèh !
1. Soldats de l’Armée de libération pendant la période du génocide des Tutsis (1990-
1994).
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