Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 13 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 18 mars 2018

 

 

Lawurensiya, notre dernier appel m’a troublée.

Laisse-moi évacuer un doute avant de démarrer la narration de mon séjour stambouliote. Pourtant, dans mes lettres, c’est évident, non ?

J’essaye de me désembourber de mon chagrin Vincent et des vagins éclatants éclatés des Tatas,

J’essaye d’interpréter la victoire rampante du génocide.

Cette chose sans lieu, qui a eu lieu,

Arrimée, telle une inscription, indiscernable,

Dans les corps-objets, profanés.

J’essaye d’interpréter la victoire rampante du génocide derrière la survie.

Je veux dire, derrière l’apparence d’avoir refait corps avec son histoire,

Je veux dire, de s’être extrait du passé décomposé.

Derrière la survie,

Je veux dire, derrière la réhabilitation dans un linceul social cousu de relations, d’amis, d’un travail et d’activités.

Je veux dire, derrière tout ça,

Sans issue,

L’incapacité à se lier.

Derrière la survie, derrière, ânonnent-ils, la résilience, providence des sans-ressources,

Derrière la réconciliation dont le pays se gargarise,

Derrière la reconstruction du pays qu’ils ont mis à sac,

Il y a un prix. À payer,

Caché, cash.

Lawurensiya,

On doit gagner ensemble dans le vivre-ensemble, dans le réel,

On est en train de gagner ensemble dans le vivre-ensemble, dans le réel.

Même si, derrière la survie, il y a un prix. À payer,

Caché, cash.

Car après la destruction, vois-tu, faut encore juguler la rage des bourreaux et de leurs familles, la culpabilité des lâches, la vomissure négationniste.

Le prix à payer, caché cash, pour tous redevenir des Rwandais dèh,

C’est d’atrophier la sensibilité. De séquestrer l’émotion,

Bref, de la boucler !

Lawurensiya,

J’essaye d’interpréter la victoire rampante du génocide,

À savoir,

L’entame récurrente de notre appétence à vivre,

De nos désirs… De nos envies… De nos élans.

Une récidive seule décelable au pays,

Où la cohabitation,

Où les succès comme les défaites du collectif, dans d’infinies nuances, ou pas,

Viennent te ravager dans l’intime,

Viennent te remémorer qu’un jour, d’une durée de trente-cinq ans,

Caïn a aiguisé sa haine de la vie sur les tiens,

Caïn a déféqué sur toi,

Souillant les siens pour l’immortalité.

Lawurensiya,

À Bruxelles, déjà. À Istanbul, ensuite. Loin de ce qui l’affecte au crime,

Sans relâche,

Vincent m’a confié les codes d’accès à ses hantises. Détaillé Gaspard.

Lawurensiya,

Quatre nuits et jours turcs,

À envahir la ville,

De nos emmêlements. De regards, de doigts, de mots.

De notre imprescriptible soif.

De nos rires ! À tout propos et hors de propos.

Interrompus d’allers-retours à l’hôtel.

Dès le seuil, Vincent se plaquait aux murs de la chambre. M’emboîtait à lui,

Sans ménager mon corps, devenu carnassier.

Chaque fois, sa question. Rituelle :

– Je ne te fais pas mal ?

Il me portait au lit. M’ensevelissait sous lui.

Vincent, il n’embrassait jamais. Il enlaçait mes yeux.

Lawurensiya, je te jure !

Vincent, je l’ai senti céder. S’arc-bouter aux montants du lit pour s’empêcher de

S’effondrer.

Se recueillir derrière moi. Retenir ma crinière,

Déflagrer,

Cœur brisé déployé,

– Ni wowe nshaka.

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