Ainsi pleurent nos hommes
Kigali, vendredi 19 octobre 2018
Les événements se sont précipités.
Lawurensiya,
James a fait un saut en Belgique pour la naissance de son fils.
Un métis.
À force de nous prendre pour des connes, a résumé la Colonelle.
Fin de semaine, le vendredi soir après le sport, l’affaire Gaspard.
Manzi, des instructeurs et une partie du groupe, nous sommes sortis au Pacha Club, à Kimironko. Un cabaret en plein air avec un orchestre congolais. On a débarqué à une quinzaine, la moitié balèze, et on a consommé la bière par casiers. Je papotais avec des copines au bar, quand Gaspard m’a enlacée de dos et pressée contre son flanc. Je l’ai repoussé avec brutalité. Il a chancelé et s’est rattrapé au comptoir, renversant des verres. Manzi a rappliqué. Il y a eu un frémissement d’inquiétude… Les deux karatékas se sont salués, épaule contre épaule. Manzi a fait rire la galerie puis il m’a attrapée, vénère.
– Erika, je t’ai vue ! Dépêche-toi de t’excuser !
– Non.
– Dépêche-toi ou je te gifle ! Tu vas pas foutre la merde. Excuse-toi, j’te dis.
Il m’a rabattue contre son torse. Ses muscles trop contractés et son ceinturon m’ont fait mal au ventre sous ma robe de tulle. J’ai croisé ses yeux, lames mordorées luisantes malgré l’éclairage estompé.
– Non.
– Dépêche-toi !
Le Gaspard a posé une main conciliante sur mon bras nu. Large, sensuelle… Je l’ai observée. Regardé Manzi. La main. J’ai eu une nausée. Manzi l’a ressentie. Il a imperceptiblement reculé. J’ai pensé à Vincent et ravalé un sanglot. Vincent. Tout ce gâchis. Manzi prêt à me frapper. J’ai eu peur. Je me suis dégagée de sa poigne pour me suspendre au cou puissant du Gaspard.
– Gaspard, pardonne-moi je t’en prie, j’ai pas fait exprès, je ne savais pas que c’était toi.
Le Gaspard dèh. Il m’a serrée contre lui. M’enfin Erika, c’est rien, rien du tout ! Lawurensiya, la fraîcheur musquée de sa peau… J’ai eu envie de lui. J’ai éprouvé une sensation violente de connu. D’être à ma place. D’avoir mon empreinte déjà tracée sur son corps. J’ai eu un angoissant sentiment de bascule dans le vide.
Aux petites heures, retour chez Manzi. Je me suis lavée. Il a retiré ses lentilles.
– Nesquik, Gaspard te fait peur.
– Non, il m’écœure. C’est plus fort que moi. Je me sens injuste.
– Je vous surveille depuis des semaines. Il te quémande constamment. Sans déraper et toi, sans ambiguïté. Erika, tu as peur. Ou tu en as peur. Et ça, pour moi, c’est tout simplement exclu. Inenvisageable.
Il m’a tendu une serviette de bain. Lawurensiya, je te l’ai écrit. Nos hommes ne supportent pas notre peur. Je me suis assise sur le rebord du bain pendant sa douche. (Lawurensiya, mater Manzi, c’est pas du voyeurisme. C’est de l’esthétisme.)
– Erika, je dois trouver une solution. Tu as failli vomir de peur ! C’est ma faute. Ou tu me caches quelque chose ? Dis la vérité !
Il a élevé la voix et m’a aspergé le visage d’eau. J’ai pensé à mon désir brutal pour Gaspard, je me suis énervée.
– Je te cacherais quoi ? Oui, j’ai peur ! Je veux quelque chose mais tu n’accepteras pas !
J’ai fondu en larmes. Il s’est calmé. Rincé.
– Je ferai tout. C’est quoi ?
– Une investigation du mec des Renseignements généraux. Comme pour le mari de Vénantia.
Il est sorti de la baignoire en m’observant. Je lui ai rendu la serviette.
– T’es malade ou quoi ? J’aurai l’air d’un con, le type jaloux primaire.
J’ai recommencé à pleurer.
– Tu vois !
– Arrête de chialer ! Comment veux-tu que j’amène le truc ? Sur la base de quel élément ?
– La phrase de Gaspard. Le mardi où tu lui as présenté James.
– Quoi ?
– Gaspard s’est étonné de ne pas le connaître. Ils ont presque le même âge. J’étais au front, a rétorqué James.
– Et alors ?
J’ai crié.
– Gaspard a larmoyé un nous avons vécu tellement de choses douloureuses. Tu parles ! Il était pas ciblé ! Peinard chez lui depuis sa venue au monde !
On était dans le salon. Je suivais Manzi à la recherche de ses lunettes. Il m’a fait face.
– Erika, tu lui fabriques un procès d’intention !
On s’est affrontés du regard. J’aimais ses yeux après l’alcool. Les éclats vert bouteille dans ses noisettes dorées voilées. Il a ramassé ses binocles sur un accoudoir du canapé.
– Viens ! Couchons-nous !
Je l’ai repoussé.
– Alors ?
– Je mènerai moi-même l’enquête, je t’en donne ma parole ! Paye une avance tout de suite pour le service à venir !
Il était nerveux et m’a grimpé dessus. À peine entreprise, il s’est inquiété d’un j’te fais pas mal ?
– Redis-le et je te frappe !
Il a souri, marmonné en kinya et m’a propulsée dans l’ascenseur vers la Voie lactée. Et puis. Tais-toi, répétait-il. Tu connais ces choses-là, Lawurensiya. J’explorais, émerveillée, notre galaxie. J’ai dû m’extasier… Faire des vocalises copulatoires. Trop fort. Manzi m’a massacré la bouche d’une main féroce et hurlé Ta gueule ! Il a roulé sur le côté et, à plat ventre, tête dans un coussin, cogné du poing le mur. J’étais sur le dos. Tétanisée. Il a remonté le drap d’un coup sec sur moi, j’ai sursauté.
– Erika, tes gémissements…
Je me taisais. Yeux rivés au plafond. Vincent non plus ne supportait pas ça. Tu me déconcentres.
– Je sors courir, j’ai trop les nerfs. Quelle soirée de merde ! Trois mois pour percuter ta panique, je suis pas foutu de te protéger, j’ai failli te gifler, j’ai aggravé ta peur, tu gémis dans mon oreille, moi aussi je suis dans mon trip, blindé de whisky, je veux te retourner, tu gémis, ça se télescope en agonie.
Il s’est frotté la figure. Dans ce mouvement d’aller-retour commun aux soûlards et aux myopes. Debout, il a fini d’une traite le reste d’une carafe d’eau sur la table de nuit et ouvert la commode en bois où sont rangés ses vêtements de sport. Il a enfilé un caleçon et un pantalon de jogging. Un débardeur. Il est allé dans la salle de bains. Je l’ai entendu se brosser les mains. Rituel des verres de contact. Ses mots m’ont rattrapée. Je suis pas foutu de te protéger. Tu gémis, whisky, ça se télescope en agonie. J’ai foncé dans le salon. Il était assis sur une chaise, en train d’enfiler des chaussettes. Il a haussé des sourcils étonnés. Je me suis accroupie en tenant ses genoux.
– Pars pas, Manzi. S’il te plaît. Les mabere ya nyoko, ils vont pas nous avoir comme ça, hein, Manzi ? Ne pars pas. Ou on bouge ensemble ? Je t’invite ! Un petit déjeuner au champagne au Marriott ? Un footing au lac Muhazi et moi je bouquine ?
Il s’est rejeté bien droit contre le dossier et a soulevé son débardeur pour s’essuyer le nez. Il a reniflé. Lawurensiya, ainsi pleurent nos hommes.
– Un Nesquik très chaud et très sucré au lit, je peux avoir ?
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