Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 43 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, samedi 27 octobre 2018

 

 

Voilà.

Lawurensiya,

Hier, j’ai téléphoné à Vincent. Il a décroché d’un tendre salut, ça va ? Il a amorcé la conversation à notre habitude. En décrivant à l’autre sa localisation. Son activité. Son habillement. Je n’ai pas embrayé.

– Vincent, pardon pour mon silence.

– Je ne t’en veux pas.

Un appel jusque tard la nuit. Soulagés. Volubiles.

Heureux.

Avec des interruptions. Une réunion pour lui, une animation pour moi. Un passage au salon de beauté, ça faisait un bail. Il a voulu choisir la couleur du vernis à ongles. Il est allé courir le long du Bosphore. J’ai cuisiné du poulet sauté aux légumes pour les filles et Matt. Il en a demandé le goût sur ma langue. Il est rentré à pied à son appart’hôtel, en passant devant la mosquée bleue. Certains vitraux, a-t-il affirmé, ont les nuances turquoise de mon sweat-shirt préféré. Lawurensiya, des paroles à fleur de peau.

Vincent.

Le lendemain, soleil pêchu. Après un petit déjeuner dominical sur la terrasse avec les filles et Matt, je me suis vautrée sur le canapé à l’extérieur. Il était près de 11 heures. Je me suis resservi un thé et j’ai appelé Vincent. Il sortait des vestiaires d’un club de fitness. J’ai attaqué. Sans coup de semonce. À la voix hachée.

– Tu m’as manqué grave, Vincent.

Il a allumé une cigarette. Quelque chose est tombé. Un briquet ? Des clés ?

– Jeudi, je serai à Dar es Salam pour décharger des conteneurs. Si les Tanzaniens font pas chier, je peux être à Kigali dès lundi prochain. Je ferai au plus vite. Je pourrai prendre maximum dix jours à cause du travail.

Il est allé déjeuner. Il a interdit que je raccroche.

– Tu ne m’as pas dit hier ? C’est quoi ta lecture en cours ?

Je me suis tue. C’est un patient, Vincent. Il reprenait un café.

– Rien… Aucune.

– Rien ? Tu ne lis rien ? C’était quoi le dernier livre ?

J’ai dû réfléchir. Je ne me souvenais pas.

Il n’en revenait pas ! Il s’est empêtré dans un mélange de kinya et de français. Lo, Vincent, il ne confond les langues que dans le love.

– Jamais, en huit ans, tu m’as dit ne rien lire !

Je n’ai pas osé l’entretenir de ma nouvelle exégèse, l’Évangile selon saint James,

Jouir pour ne pas mourir. Remédier à l’agonie par l’acte de vivre, baiser.

Après le déjeuner, il est parti au port d’Ambarli. Je suis retournée à mes gamberges sur la terrasse. Lawurensiya, mes bouquins et les documentaires historiques de Vincent, ça comptait pour nous. On en discutait des heures, souvent en se promenant. Lui, quelque part en Turquie ou sur des débarcadères en Afrique. Moi, à Kigali ou à l’intérieur du pays. On s’interrompait. Pour une description d’un insolite. D’une vue. D’une senteur, d’une couleur. D’un oiseau. J’avais dit à Vincent m’être mise au sport. Je crois, pour me justifier de ne plus lire.

– Ah ! Bravo ! Quel genre ? Et comment as-tu atterri là ?

J’ai expliqué. Par un ami de Tonton Damas.

J’étais dans mes divagations quand James a klaxonné pour aller à L’Église. Il est mal mon Jaja. Mon fils est métis, répétait-il, hagard. Je suis humilié à vie. Je ne signerai pas de désaveu de paternité ! Il se retenait d’injurier Assumpta devant Mzee Idelphonse. Le vieil instituteur a préconisé un procès gacaca de l’épouse indigne, en présence de James, de l’amant et de leurs proches. On a bien rigolé ! Le Mzee s’est enhardi :

– Je fais tout un fromage, moi, parce que le père de ma fille Erika est un Blanc ?

Tonton a battu un jeu de cartes. James a prévenu être le gagnant. Ça nous a rassérénés.

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