Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 6 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, samedi 20 janvier 2018

 

Lawurensiya. La famille.

Pulvérisée par leur orgasme.

Lawurensiya, une question me maltraite.

Si jouir c’est être touché dans l’être, chez eux, le plus intime, à quoi ça correspond ?

Vois, nos plus belles fleurs. Les Tatas. Gaudence, Dévota, Ansila et Daphrosa.

L’effeuillage de leur marguerite. Se servir asservir,

Pour détruire.

C’était insuffisant.

Eux, leur nécessité, c’était l’être,

Entier.

Affects, sens et imaginaire,

Les saturer à satiété pour écœurer la vie.

Un pied de dingue ils ont pris.

L’heure était à la revanche.

Rappelle-toi, Lo. Depuis le décès de notre grand-mère, Tante Gaudence était l’autorité de la famille. Aînée de sa fratrie, elle avait recueilli dans son foyer ses trois jeunes sœurs, nos Tatas.

Dieudonné, le fils d’un cultivateur hutu aisé, était amoureux de Dévota. Ils flirtaient en cachette. Cela se savait. Tata Gaudence tolérait la situation. Faisait semblant de l’ignorer. Elle avait néanmoins clarifié auprès de ses sœurs son désaveu catégorique de mésalliance ethnique. Il n’y aurait aucune exception. Tata, elle n’a pas oublié les persécutions de novembre 59.

Trois ans avant le génocide, les hommes de la famille de Dieudonné, en tenue d’apparat, se sont présentés au portail de Tata Gaudence. Ils ont sollicité une audience pour introduire une demande en mariage. Tata ne les a pas reçus. Elle avait mandaté Félix pour les chasser, scandalisée par l’audace.

Le 7 avril 1994. La même délégation s’est rendue chez Tante Gaudence.

Le voisinage, amassé dans l’entrée de la parcelle, attendait Dieudonné et ses proches.

L’amoureux éconduit a enchanté les spectateurs.

C’est vrai, toutes ces années de tensions, à ressasser l’humiliation publique,

Libido à cran,

D’arrêt,

À patienter le signal, le feu,

Roquetté par Caïn la nuit du 6 avril 1994.

Tout le monde en position de tir 1

Les gars du quartier, les voisins, les amis d’hier,

Ils ont ligoté les Tantes, nues, aux montants d’acier de la clôture, chevilles encordées les unes aux autres. Les bonnes copines, Goretti, Immaculata et autres Ingabire, elles suivaient leurs hommes pour dépiauter les Tatas, distribuer gifles et commentaires hilarants.

Dieudonné a vociféré à Félix d’apporter les outils jardiniers de ce chien de Blanc, notre père. Félix s’est empressé. Il a rappliqué avec une brouette remplie. Il a recommandé le sécateur. Félix savait que Dieudonné se réservait la Gaudence. Félix a justifié sa sélection. Elle était si mince, le coupage des os serait approprié. Le sécateur, vois-tu Erika, c’est un instrument très important, c’est pour les Blancs ou les patrons.

Félix s’est fait plaiz…

Il en voulait aussi à Tante. Il était gardien de jour et jardinier. Elle avait reçu de son beau-frère un sécateur de Belgique. Plusieurs fois, Dokiteri

Yohani 2, Papa, a montré au domestique comment procéder. C’était évident, mais ça ne marchait pas avec Félix, un truc infernal ! Excédée, Tante Gaudence l’a injurié devant ses sœurs, les Tatas. Idiot ! Quand capteras-tu que cet outil s’emploie de la main gauche ?

Le sécateur ergonomique à poignée tournante pour gaucher. Je vois d’ici le père à son magasin Brico à Bruxelles ! Il essaie l’engin, enthousiasmé par la nouvelle formule sécurité, pas de risques pour les gamins. Et puis, notre légendaire distrait oublie de l’acheter en modèle droitier.

Au cabaret, jadis, Félix avait accusé la famille de l’humilier. Gaudence, de chercher à le rabaisser. Autour de la bière, il déclenchait les rires. Y a-t-il aussi deux versions pour le râteau, la bêche et la pelle ?

Dieudonné a apprécié la suggestion de Félix.

L’amoureux déchu s’était fait une fête de choisir la cisaille pour tailler la fleur de Gaudence et l’abreuver à son geyser. Paraît qu’il s’est énervé grave, pour la plus grande joie du public ! Tata Gaudé achevée, il a remonté sa braguette pour s’intéresser à Dévota. Il lui a élargi le vagin au sécateur. Enfoncé un des manches en scandant chaque poussée d’un t’aimes les grosses bites, hein, toi ? Fendu le visage en y plantant la branche convexe et tranchante de l’outil. Dieudonné a houspillé sa parentèle, acharnée à des travaux horticoles sur Tantes Ansila et Daphrosa. On se dépêche ! J’ai soif !

J’ai voulu interroger Félix sur un unique point. Où se trouvaient les ossements ?

Vincent a fait un appel de phares. Il s’est remis au volant.

– Viens !

Il a démarré et s’est avancé à ma hauteur. J’ai quitté Félix sur une poignée de main. Il m’a remerciée pour la visite et les bières, a aidé Vincent à replacer la banquette et la roue. Ils se sont salués.

Nous sommes repartis. Il était près de 15 heures.

On se taisait.

Vincent fixait la route. Il y a beaucoup de dos-d’âne et de flics sur cet axe vers la Tanzanie. Le paysage est dégagé et pourtant la vitesse est limitée à quarante kilomètres par heure. Les gens s’impatientent. Sauf Vincent. Ce calme, toujours.

On se taisait.

À Kayonza, quinze kilomètres plus loin, Vincent s’est parqué sur la place devant la mairie. Il avait faim. Sans se consulter, on a contourné la poste et emprunté la ruelle jusqu’au Chapter Two. C’est un hôtel modeste, dissimulé par une haie de bougainvilliers rouge-orange. Avec, au rez-de-chaussée, un bar dans une paisible cour intérieure. Des tables étaient occupées, recouvertes de bavardages à voix basse, la fréquence locale. On s’est installés sur des sièges en plastique au fond, histoire d’avoir une vue d’ensemble sur la salle et les toilettes. Un réflexe de Vincent.

Nos coudes se sont touchés. Nos yeux, croisés. Depuis l’instant où il s’était retourné vers moi à la station-service, on ne s’était plus regardés. La serveuse s’est pointée. Œil machinal de Vincent sur son cul. Il a commandé des brochettes de foie pour lui. Je ne voulais rien. Il a tranché.

– Des frites pour Madame, des Primus et un cendrier.

Une demi-bière plus tard, j’ai cassé le silence.

– Félix, tu sais qui c’est ?

– Celui qui n’en revient pas de ta ressemblance avec ton propre père ?

On a souri bien sûr.

Vincent.

Il avait attendu trois heures trente dans la voiture.

Ça m’a submergée.

– Vincent, pourquoi m’as-tu abandonnée avec lui ?

J’avais une voix minuscule.

Il se taisait. Impassible. Il nous a allumé des clopes, nous les avons fumées en silence. Il a écrasé la sienne.

– Si j’étais resté à tes côtés, jamais il n’aurait parlé. Jamais ! Maintenant, tu l’as vu et tu as sa version. Tu peux confronter les infos. T’es contente quand même, non ?

– Contente, t’imagines même pas !

On a souri bien sûr.

Vincent.

Lo, moi, mon besoin, c’était de trouver asile dans les bras de Vincent. De coker son odeur comme un rail de pure. Je n’osais pas. Il était à la fois distant et très présent. Il avait mal à la gorge. Avais-je un foulard ? J’ai sorti de mon sac et déplié le carré fuchsia en soie et satin. Ton cadeau de Noël 2010.

En l’enroulant, il s’est mis à parler. Avec son accent traînant en français, à trop étirer les voyelles.

– Banalise les relations avec le Félix ! Comme moi avec Gaspard. Fais-lui sentir que tu n’as pas peur. Que tu n’es pas seule. Tu les connais. Pas de famille ici, ça signifie être de la merde. Qui parle en je est vulnérable, un minable, un isolé sans support. Tu les connais, non ? Degré zéro de la conscience !

– Vincent, banaliser les rapports avec Félix ? Ou, toi, avec Gaspard ? J’ai pas peur, moi ! J’ai la rage !

Vincent s’est penché vers moi dans des effluves de tabac, d’alcool et de Bleu, son parfum. Phrases encombrées par la taffe et les gorgées de Primus. Bouteille entre le pouce et l’index, il me heurtait l’épaule pour ponctuer ses propos d’un tu vois ce que je veux dire ?

Oui, acquiesçais-je, fascinée par ses orbites comme aveugles malgré des pupilles scintillantes, parfois irritées par la fumée. Il la soufflait et en profitait pour décapsuler d’autres bières.

Je ressentais son bouleversement. Ses tentatives de réconfort. Il a allumé une énième cigarette. Je me suis rapprochée de lui. Je l’écoutais et déboutonnais sa chemise. Quelqu’un s’est exclamé. Je n’entendais rien, je ne voyais rien. Je voulais me scotcher à la peau de Vincent et faire l’amour avec.

– Je vois, a-t-il souri.

Il a appelé la serveuse. Rematé son cul. Souhaité la chambre de la fois précédente, à l’arrière, avec une petite terrasse sur le jardin.

– On mangera là-bas. Madame a froid. Dépose la nourriture devant la porte.

Vincent est parti chercher nos sacs dans la voiture. Des clients ont pouffé de rire à son passage, sa chemise était ouverte jusqu’au nombril.

La porte de la chambre à peine fermée, Vincent nous a déshabillés et s’est plaqué contre un mur. Il m’a soulevée. Je me suis ventousée à lui. J’ai enserré mes poignets sur sa nuque, cuisses autour de ses hanches. Il transpirait abondamment. L’alcool, le tabac. Les peaux dérapaient.

Ce jour-là, t’ai-je écrit, ses doigts ont brûlé. Là où ils me soutenaient. À l’origine de la vie.

Alors, notre fin d’après-midi de ce dimanche 27 janvier 2013, quarante-quatre ans du frère et récit de la mise à mort des Tatas, ce lundi a ressemblé à l’incendie du port de Matadi, au Zaïre, sur la rive gauche du fleuve Congo.

Quand les dockers ont laissé échapper le déchargement des Toyota Land Cruiser, dont celle du père. Devant lui et nous trois, la fratrie. Devant la foule agglutinée. Nous tous, rossés par le soleil. Cette chaleur humide, persécutrice.

Lawurensiya, à Kayonza, cette fin d’après-midi du dimanche 27 janvier 2013, quarante-quatre ans du frère et récit de la mise à mort des Tatas, c’était Matadi,

L’incendie,

La détonation. L’écrasement des tôles, l’explosion,

Vincent. Moi. Nous.

Les hurlements de rage,

Caïn.

D’effroi. De détresse.

Les Tatas.

Les bousculades.

L’aîné, bras en travers de mon ventre, Erika bouge pas !

Ce dimanche 27 janvier 2013, le frère aurait eu quarante-quatre ans.

Au Zaïre, à la maison, le père décrivait la scène à Maman. Un indescriptible feu d’artifice, Agnès.

À Kayonza, notre nuit a été comme l’éclat des Jeeps à Matadi.

Vincent l’a baptisée la nuit de l’écharpe. Il me l’a confisquée.

Longtemps après, il m’a étalée sur lui et,

Sur sa peau, à l’oreille, il entortillait mes tresses,

Longtemps,

Je lui ai dit,

Les Tantes.

 

1. Koffi Olomidé, album Loi.

2. Dokiteri Yohani : Docteur Johan.

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