Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 7 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 28 janvier 2018

 

 

Ma Sista,

Il est bientôt 6 heures du matin. Je t’écris dans mon lit.

J’ai mal au cœur.

Hier vendredi, dîner whisky vin rouge et prise de tête avec Damien Verstraeten. À propos du génocide. De nos frères défunts. Je n’en ai pas dormi. J’ai une animation muséale cet après-midi. Ça promet !

Damien, notre ami d’enfance à Kigali, d’adolescence à Kinshasa. Damien, tes amours zaïroises…

Tu le sais, il est réviseur d’entreprises et revenu au Rwanda dès nonante-cinq. Quarante-neuf ans, l’âge du frère. À peine changé. Le même. Mélancolique, enjôleur et drôle. Avec son teint bronzé, son long corps mince bien entretenu, ses boucles et yeux bruns, il fait entraîneur ridé de club de vacances, gaspillé par l’alcool, le tabac et le soleil. Il pratique toujours le tennis et la natation au Cercle sportif à Kiyovu.

J’adore Damien. Il me le rend bien. Ma comptabilité, par exemple. Comment ferais-je sans ses réprimandes ?

– Erika, tu le fais exprès ? C’est quoi ce boxon ? Tu es historienne de l’art indépendante, aux revenus aléatoires, tu dois avoir une traçabilité de toutes tes entrées et sorties financières ! Apporte-moi des factures !

Hier donc. Vers 18 h 30. Je terminais une visite guidée au musée Campaign Against Genocide, situé dans le Parlement. Le bureau de Damien est pile en face, au-dessus du supermarché Simba. Je suis passée l’embrasser. Je l’ai tout de suite remarqué. Il n’était pas bien. Déplaisant avec son interlocuteur au téléphone. On s’est serrés dans les bras. Il était moite.

– Damien ! Tu es malade ? Malaria ?

– Sinistrose.

J’avais oublié. La date anniversaire de la mort de son petit frère, Gaëtan. Gaëtan, mon condisciple en primaire et à Kin. Il aurait quarante-trois ans comme moi.

– Damien, clôture, je t’emmène boire un verre. Nyamirambo ? Chez les Congolais ? Chez toi ? Où tu veux.

– Chez les Blancs. Besoin de bouffer blanc, voir blanc, causer blanc.

– Tu vas si mal ?

Il a souri et réservé une table au restaurant Poivre noir. Lo, c’est un resto tenu par un couple de métis. Cuisine franco-belge. Une des meilleures adresses de la capitale, établie à Kimihurura, mon quartier, dans une des rues parallèles à la mienne.

Il était tôt pour dîner. Nous avons pris place sur la belle terrasse en plancher, aménagée de meubles en fer forgé et de plantes. Damien a attaqué direct au whisky pour l’apéro et demandé au serveur de déboucher une bouteille de vin rouge. Il s’est enquis de toi.

Tout allait bien, Lawurensiya.

Nos steaks frites salade venaient d’être servis. Viande fondante, friture cuisson belge, fraîcheur des légumes.

Puis. Son pote Vianney a débarqué avec des mecs genre cadres dynamiques, assurés et bien sapés. Le Vianney, c’est un Rwandais, entrepreneur régional plutôt fortuné, célibataire. Damien me l’avait présenté à l’occasion, on se fait la bise. Justement, nous a-t-il proposé, je voulais vous inviter à mon anniversaire ce dimanche au Pili-Pili.

– Merci, vieux, s’est engagé Damien, Erika et moi serons là.

Lawurensiya, j’étais déshydratée. Je tentais, sans succès, d’étancher ma soif au vin. Damien et moi avions beau faire, nous revenions aux frères.

– Les cons ! a-t-il répété. Des conducteurs de merde, Erika ! Quand c’est pas ton frère, pilote patenté de motocross, qui rate un virage à moto à Kinshasa, c’est Gaëtan qui loupe le sien ici en voiture.

Lawurensiya, Damien, c’est lui seul ma famille belge au Rwanda. Je suis à l’aise… Alors, une fois les talons tournés, pinard aidant, le Vianney je te l’ai flingué.

– T’iras sans moi à sa sauterie Verstraet’. Tu le considères exemplaire pour avoir publiquement imploré le pardon pour la faute des siens, incarcérés. La faute dèh ! Vianney n’a rien fait. Nous le savons tous les deux. C’est bien ça le problème ! Il avait vingt-six ans en 94 ! Ah c’est vrai, suis-je bête, il n’avait pas le choix !… Et je devrais aller minauder dans une petite robe glamour à sa table ? Mon pardon, c’est d’être cordiale avec cet ancien manifestant en treillis militaire. Tu comprends pas, Damien ? T’es né dans ce pays ! Entre le Vianney et moi, il y a une rivière de sang, la Nyabarongo. Il me dégoûte ! Il doit avoir une énorme famille !

Damien a soupiré. Suffisamment fort pour faire radiner un serveur. Ça tombe bien, en a profité mon Verstraet’. Remets-nous la même chose. Whisky, vin rouge et eau pétillante.

– Faut tourner la page, Erika. Ça fait bientôt vingt-cinq ans. C’est fini ! Pourquoi restez-vous là-dedans, les Tutsis ? À ressasser votre génocide ?

– C’est un peu plus complexe, tu sais…

Lo, j’essayais de me reprendre. De ne pas être débordée par notre alcool, nos frères, toi, notre trajectoire similaire à celle des Verstraeten. Damien et moi, on a besoin d’être en lien. Chaque semaine. Au minimum une pause à Question Coffee, la coopérative de café local, c’est près de sa société et de l’Assemblée nationale. Il a réagi.

– Non, Erika ! Toutes les familles rwandaises ont été endeuillées. Nous aussi, les Blancs, on a perdu des amis, des proches. Je parle pas de nos frères. Passe à autre chose ! Y a prescription ! Avance ! On a tous des morts dans les tripes. Il est dur, le Grand, mais il a raison ! Vous vivez ensemble, vous devez vous réconcilier. Vianney, c’est peut-être un mec super, t’en sais quoi ?

Le patron nous a interrompus, encore en tablier. Oui, l’avons-nous rassuré. C’était parfait ! Il nous a offert un verre. Damien a continué au whisky, moi j’ai choisi des mignardises. Damien, c’est un bon client, on était dorlotés.

Pendant le bavardage avec le patron les mots de Damien me fouettaient ! Les faut tourner la page, y a prescription, le Grand pour

qualifier Muzehe wacu 1. Les toutes les familles rwandaises, votre génocide… Vous vivez ensemble… Lui, Damien, il vivait pas avec nous ? Lawurensiya, je te jure. Ils me sidèrent chaque fois, les Européens d’Afrique. Ils ne comprennent rien à rien de rien ! Damien, il est né ici. À part cinq ans d’études en Belgique, il n’a jamais quitté le continent maternel. Lawurensiya, le patron parti, les sucreries et le whisky apportés, ma colère a claqué.

– Damien, lâche la grappe avec Gaëtan !

Il a posé son verre en fronçant les sourcils. Reculé sa chaise. Allumé une clope en me scrutant. Tu connais ses mimiques. Se ronger les ongles qu’il n’a plus, se lisser les cheveux et recommencer.

– Damien, tu vas nous barber jusqu’à quand ? Tourne la page ! Gaëtan est décédé en 2000, n’est-ce pas ? Déjà dix-huit ans. Passe à autre chose ! Quasi deux décennies ! Y a prescription, non ?

Il est venu s’asseoir à côté de moi. Il m’a entouré les épaules.

– T’énerve pas, ma puce…

– Je m’énerve pas, Verstraet’. Je ne comprends pas ce faut tourner la page à propos du génocide. Et toi ? Et ta famille ? Pourquoi ne passez-vous pas non plus à autre chose ? Regardez-vous ! Comment le décès d’un seul des vôtres vous a rompus. Une mort bien proprette pourtant. Un mauvais virage en saison des pluies. Un bel enterrement, en bonne et due forme. Pour te consoler, tu t’es camé à la nénette afro et ta femme s’est barrée.

Lo, on a rigolé. Sa bobonne dèh. Elle ne nous manquait pas. J’ai insisté.

– Hein, Damien ? Pourquoi serait-ce différent pour nous et nos familles ?

Il y a eu un court silence. Damien a ouvert un paquet d’Intore.

– C’est vrai, Erika. Pourquoi ? Peut-être parce que l’Afrique nous use avec ses haines. Et nous, dans les Grands Lacs, on s’en est accommodés.

– Nous, c’est qui ?

 

1. Littéralement, « notre vieux ». Le terme muzehe signifie l’âge et/ou le respect accordé

à quelqu’un. Il s’agit ici de Paul Kagame, le président de la République du Rwanda. La contraction de muzehe est mzee.

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Je reviens vers toi, Lawurensiya. Il est environ 8 heures.

Impossible de fermer l’œil. Malgré l’alcool, la fatigue et une douche chaude. Je me suis relevée pour préparer une infusion au gingembre. Dérisoire tentative de purge interne. Enfiler un sweat-shirt à capuche, sortir en griller une sur la terrasse et t’écrire. Rembobiner la soirée. L’évocation récurrente de Gaëtan. Il était touchant, Damien. Révoltant, aussi.

Ses propos me harcèlent le cœur. Passer à autre chose. Tourner la page.

Suis-je bouleversée ou effarée ?

Gaëtan. Comment dire ? Il n’est que mort. Voilà.

Les Tantes, il ne s’agit ni de la mort ni de la vie d’une personne. Non plus de la haine.

Il s’agit de leur lente déshumanisation. Gratuite. Cadeau !

Il s’agit de cruauté. De mépris. De tortures.

Il s’agit de l’agonie, planifiée, de la dignité humaine.

De la cafardisation des nôtres.

De la mère.

De Maman.

De Vincent.

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