Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 35 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 12 août 2018

 

Ma Sista !

À l’entrée de Gisenyi, à l’angle formé avec la route vers la Bralirwa, le chauffeur a baissé la musique et pointé du doigt un joggeur en short, s’engageant dans l’entrée arborée du Serena.

– C’est Karatéka.

Il a ralenti à son niveau. En nage, l’homme s’est tourné vers nous et j’ai reconnu Manzi.

– Bébé Nesquik, ça va ?

Je n’ai pas pu m’empêcher de rire, déclenchant le sien et celui du conducteur.

– Nesquik, rendez-vous sur la terrasse côté piscine dans quinze minutes ?

Lo, j’adore cet hôtel. Pas pour son luxe aseptisé prévisible. Pour sa tranquillité. Sa vastitude. Sa luminosité. Tu traverses la réception et empruntes un large couloir extérieur en pierre, empiété de plantes grimpantes. Il apparaît. Le Tout Beau. À gauche, un salon-salle à manger confortable, avec plancher et luminaires intimistes. Un bar en bois sculpté et des hommes accoudés. Devant toi, la terrasse carrelée en forme de U et la piscine, surplombant une plage privée de sable fin et Goma.

Je me suis installée à la table près des marches, vers le bassin d’eau, pour n’incommoder personne avec mes cigarettes. Un Blanc aux traits burinés fumait, appuyé sur la petite rambarde de l’escalier. On s’est salués de la tête. J’ai sorti mes clopes, le type s’est avancé avec un briquet.

– Regardez.

D’un geste, il a désigné Manzi en train de faire des pompes près des vestiaires hommes. La précision du mouvement était remarquable. Tu voyais le détail musculaire sous le débardeur de sport trempé. Manzi descendait au ras du sol, paumes à plat placées sous le plexus. Il ramenait un genou puis l’autre à l’épaule, étendait la jambe et ainsi de suite. Au-dessus de nous, à l’étage, sur le balcon du restaurant, des serveurs observaient aussi.

– C’est beau, ai-je dit à mon camarade fumeur, en aspirant une bouffée de tabac. (Lawurensiya, je te jure, si la réincarnation existe je veux revenir en T-shirt masculin.)

On s’est souri, le Blanc m’a souhaité une belle journée et a écrasé son mégot dans le cendrier.

– Bonjour, Erika. Ça fait longueur !

Jocelyn. Un des plus anciens serveurs, relativement âgé, apprécié des habitués. De taille moyenne, baraqué, traits épais et bouc grisonnant soigné. Un Congolais parlant parfaitement le kinya.

– C’est Karatéka. Tu le connais ?

– Oui, j’ai rendez-vous avec lui. Il me donne un lift pour Kigali.

On a papoté comme à chacun de mes passages. Sa première question a été pour Maman et toi. L’Agatha m’a de nouveau assaillie. Et tes enfants ? questionnai-je. La famille ?

Manzi est arrivé. Énergique, en jean et tongs, une paire de baskets de sport à la main. Il sentait bon le produit de douche. Il a tapé dans le dos de Jocelyn en riant et, à ma stupéfaction, balancé un Mabere ya nyoko, c’est comment ?

– Ça va, Karatéka. Ça va. Merci. On est là. Et toi ? Je vous apporte quoi ?

On a passé notre commande. J’ai allumé une cigarette et demandé à Manzi pourquoi il insultait Jocelyn.

– Toi, d’abord. Pourquoi fumes-tu, là, à 7 heures du matin ?

– Ça m’aide à respirer.

– Dans ce cas… Il a glissé la visière de sa casquette sur la nuque en rigolant.

Jocelyn revenait avec café et thé, des œufs, du beurre et du pain. Manzi m’a fixée, noisettes dorées scintillantes. Une intuition m’a oppressée.

– Jocelyn, Erika wacu pense que tu es son frère congoman.

Jamais je n’avais vu Jocelyn dans un tel état ! Il est devenu gris. À ma stupeur, il s’est emparé d’une des serviettes en tissu, assorties à la nappe couleur beige. Il s’est épongé le front. Jocelyn transpirait abondamment sous son uniforme de service nickel, une chemise en pagne bien coupée sur un pantalon noir. Il a disposé le petit déjeuner, centré sur son travail.

– Erika a grandi chez Papa Mobutu, a repris Manzi, imperturbable. Mais nous ? Hein Jocelyn ? On se connaît, hein ? On était là ensemble, hein ?

Sibyo se 1 mabere ya nyoko ?

– Oui…

Les pupilles mordorées de Manzi étincelaient. Son téléphone a sonné. Jocelyn et moi étions hypnotisés par son regard. Manzi a souri, les yeux chauds glaçants. Il a décroché et s’est éloigné dans le jardin. J’ai allumé une cigarette et bu mon thé. Manzi s’est rassis. Il petit-déjeunait avec appétit et a parlé de sa Grand-Tante paternelle. Elle avait quatre-vingt-sept ans et vivait avec une de ses amies d’enfance. Une Hutue, dont le mari tutsi et les enfants ont été massacrés en sa présence.

– Tu verras, c’est une fameuse paire !

– J’apporte quoi aux mamans ?

– Des bières !

– Des bières ?

– Sous prétexte d’honorer la visiteuse, elles profiteront de l’aubaine pour les descendre sur-le-champ. Avec moi, le neveu, elles minaudent. Diffèrent la dégustation biblique !

J’ai ri. Elles m’étaient sympas, les mamies ! J’ai rallumé une clope. Manzi m’a prévenue. Des militaires nous escorteraient. Pour intimider le voisinage, des familles d’Interahamwe incarcérés. À chacune de ses visites, convaincus que Manzi lestait du cash, des mabere ya nyoko détérioraient un bien appartenant aux vieilles. Une clôture. Une récolte de céréales mise à sécher dans leur petit enclos. Dix jours plus tôt, un cap a été franchi. On a sectionné les jarrets de leur unique vache, source de lait. La Grand-Tante a kilométré des heures jusqu’à la paroisse Saint-François de Gisenyi. Fait appeler Manzi devant elle. Ils ont tué la vache. Ça a été sa seule phrase. Elle a raccroché. Elle est remontée chez elles à travers champs.

Manzi s’est interrompu.

– Erika, tu dois manger ! Y en a pour plus d’une heure de bagnole. Puis une marche dans les collines.

– J’ai plus faim. Réponds-moi pour Jocelyn. Combien ? Il a pris combien ?

– Dix-sept ans.

– Quoi ! Dix-sept ans ! Il a participé aux ibitero, les attaques en masse ?

– Dix-sept ans, Nesquik, tu es carrément meneur de groupe ! Tu connais la zizique… Réduction de peine contre reconnaissance des faits. Il a bien cafté ! Son joker a été l’unanimité des rescapés sur l’absence de viols. Il a abusé de cette carte et aligné les noms des violeurs. À commencer par les siens ! Son père, ses frères et demi-frères, son propre fils et ses neveux.

– Jocelyn… Ça me bouleverse… À un point… Il m’a fait gober être congolais de Goma, harassé par la corruption et l’insécurité du pays. Manzi, des heures j’ai passées avec Jocelyn… Avec sa femme, aussi… Dans sa boutique au marché. À causer autour d’un thé. À chouchouter Trésor, le cadet.

– C’est un chien ! Aux procès 2 gacaca, Jocelyn a scandalisé l’assistance. Dis ! Balancer ta famille ! La consigne politique portait sur le résultat, l’éradication des Tutsis. Pas sur la manière. Nesquik, Jocelyn je l’apprécie pour cela. Il nous a dépucelés.

Là-dessus, Manzi l’a sifflé.

– Mabere ya nyoko ! Avec le reste, fais des sandwichs take away et amène la facture.

En partant, comme d’habitude, je suis passée par le bar. Échanger des politesses avec l’équipe. Saluer Jocelyn d’une poignée de main, un billet plié en creux. Il s’était ressaisi et m’a emboîté le pas jusqu’à la réception. Avec force bénédictions pour Maman et toi.

L’Agatha m’a de nouveau assaillie…

Dans le parking, Manzi, nerveux, s’agaçait. Allez ! Erika ! J’ai couru. À l’arrière du pick-up, cinq soldats armés et le jeune convoyeur. Ils n’ont pas répondu à mon bonjour, mwaramutse neza.

Et puis, Lawurensiya. Il y a eu le lac Kivu. Cent quatre-vingts degrés plein la vue du Tout Beau. De collines, de cultures. D’enfants espiègles.

En quittant Gisenyi, des automobilistes ou des piétons ont hélé Manzi. Karatéka ! Comment ?

– Karatéka, ça vient d’où ?

– Du karaté. Je suis instructeur. Les mardis et vendredis de 18 à 20 heures au stade Amahoro. Tu es la bienvenue. Tu fais du sport, toi ?

– Quelle idée ! Sortir volontairement de chez moi pour suer et puer ? Non, merci.

Il a ri. Il était sociable. Fluide. Rafraîchissant. Il a demandé si j’ai fait des études.

– Histoire de l’art ? C’est quoi ?

Il a écouté avec attention, l’œil sur les militaires dans le rétroviseur.

– Si je comprends bien, ton daron a financé quatre années d’université en Europe pour feuilleter des albums illustrés ?

Il s’est retenu de rire. Plus je développais, plus il était incrédule. Alors, mon stage muséal d’un an en Italie, il s’est bidonné.

– C’est de l’exploitation parentale !

Il a récapitulé. Cinq années de minerval et les frais adjacents pour palabrer sur des images ? Il a posé une foultitude de questions. Lo, il était mort de rire ! Et ta sœur ? Ah ! Médecine ! Gynécologue ! Il m’a un peu piquée dèh. Genre, j’étais la cadette, à laquelle on avait passé les caprices.

– Et toi, Manzi ?

– Les maths. À Kinshasa.

– Les maths ?

– Ouais ! Pour le bonheur d’un langage universel muet, qui ne produit ni connaissance, ni sens, ni valeurs. Un régal d’inhumanité pour remblayer le vide de 94 !

J’ai déballé mes sandwichs. Concentrée sur les cahots de la piste. Sur la dispersion de la population, augmentant par contraste la densité du lac. Bientôt, il faudrait tracer à pied.

Était-ce l’effet post-Jocelyn ? L’évocation d’avant  ? Manzi s’est laissé aller.

– J’avais une moyenne de seize sur vingt. Je ne faisais qu’étudier ou du sport. Quoi d’autre ? J’étais seul, je craignais de sombrer, je végétais en dispensant des leçons particulières. Je sous-louais un taudis sur le campus. Pour tout arranger, j’ai engrossé une idiote mais au cul faramineux ! Des jumeaux yebabawe  ! Des garçons. L’idiote voulait la reconnaissance des enfants. Imagine-toi ! Deux mois après les naissances, des flics se sont garés devant l’université. Ils escortaient l’oncle de l’idiote. Un gradé de l’armée. Il m’a convoqué, là, sur l’aire de stationnement. À la congolaise. En vociférant. Prenant à témoin un attroupement d’étudiants. Petit Rwandais, moi aussi je suis un homme. La famille ne te reproche pas les affaires avec notre fille. On ne veut pas l’argent que tu n’as pas. On ne te veut pas. Les Tutsis, vous êtes des chiens. Même les vôtres vous haïssent. En tout cas, les bébés ne peuvent pas porter notre nom. C’est un déshonneur. Donc, demain tu vas à l’administration. Ou on règle ça autrement.

– Et ?

– Ma chère, le lendemain petit Rwandais était à l’état civil.

On a ri.

– Bah ! Le temps a passé. Ce sont de chouettes gars. Je suis content. Ils étudient à Kampala.

On arrivait. Le ciel était couvert.

Manzi et les militaires se sont accordés en swahili. Un soldat est resté avec nous, il fermait la marche. Les autres se sont éclipsés. Le jeune convoyeur a juché un casier de Primus sur sa tête. Dix minutes plus tard, je transpirais ! Peut-être, suite aux confidences de Manzi ? À mon cœur bringuebalant à cause de Kigufi ? À un sentiment irrémédiable de perte générale ? J’en sais rien. J’ai causé des Tantines. De ma Gaudé. De nos promenades sur les collines et dans les champs. Comment elle me tapait sur les fesses, ma boutique d’huile de palme zaïroise ! Je m’étouffais en riant, j’ai attrapé le bras de Manzi pour me tenir. Il était leste. Aucunement impacté par l’altitude et l’effort. J’ai dû m’arrêter pour souffler. Manzi a voulu une description de Tante Gaudence. Je la vois d’ici, s’est-il esclaffé. Longiligne, noueuse et super costaud. Je lui ai raconté. Les Tatas et les cousins. Surtout Tata Gaudence. Ma Gaudé, mon poumon droit, quarante pour cent de mon foie.

La pluie est tombée. Nous nous sommes abrités sous un énorme rocher devant un Tout Beau majestueux. La quiétude du lieu, Lawurensiya. L’odeur des plantations imbibées, des herbes et du vent. Le lac Kivu avait comme la chair de poule et sa couleur alternait dans des tons de vert bouteille et bleu.

– Nesquik, ta question à propos de mon pseudo, Karatéka.

– Ouais.

– Viens aux entraînements qui précèdent le karaté. Attends ! Laisse-moi finir, s’il te plaît. C’est ouvert à tous et ça dure une heure trente. C’est un mélange d’endurance, de renforcement musculaire et d’exercices de respiration.

– Félicitations, Manzi.

Les sportifs prosélytes. Pénibles.

– Erika, je veux pas te gaver. Après dix minutes de marche, tu es en nage et tu suffoques. Tu ne sais pas respirer.

– Je suis grosse et fumeuse.

Manzi n’a pas du tout ri.

– Tu n’es pas grosse. Tu as de l’embonpoint et un cul préférable à tous les diplômes des histoires d’art.

– Histoire de l’art !

– Erika, tu étouffes à cause des mabere ya nyoko. C’est tout.

Je me suis tue. Mon menton et mes lèvres tremblotaient. Nous étions accroupis sur le sol. La pluie s’est arrêtée. Manzi s’est levé et m’a donné la main pour me redresser.

– Nesquik, contrôler sa respiration c’est contrôler ses émotions. Nous faisons une excursion magnifique mais tu es incapable de savourer la nature autour de toi. Sauf par intermittence. Quel paradoxe, n’est-ce pas ? Tu décris tes enchantements avec tes Tatas, ils sont là, devant toi, tu ne peux pas t’en réjouir, tellement tu luttes pour ne pas craquer.

J’ai voulu quitter la grotte. Manzi m’a attirée à lui. Ému.

– Te souviens-tu de mon témoignage à votre mukubite umwice – votre église, comme vous dites ? Ma fuite vers le Zaïre en mars 93 ?

– Oui, Manzi, bien sûr.

– Erika, mes sœurs. Si dans leur vie elles avaient fait cinq minutes de sport, elles auraient pu se hisser par la lucarne. Il y avait des sortes de crampons aux murs. J’étais sur le toit. Malgré leur corpulence, j’aurais pu les soulever.

Il m’a secouée par les épaules. Ses yeux mordorés dilatés.

– Pour qui te prends-tu, toi ! Que fais-tu pour te préserver de leur haine ?

Il m’a repoussée sèchement.

– Dukomeze ! Continuons !

 

1. « N’est-ce pas ? »

2. Juridictions traditionnelles au Rwanda.

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