Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 25 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 20 mai 2018

 

 

Lo,

Un samedi de février 2014 vers 10 heures.

Il pleuvait des cordes. J’étais bloquée au marché de Kimironko avec mes emplettes. J’ai appelé James à la rescousse. Il est venu et m’a charriée ! Locataire à Kimihurura, quartier bourge, mais dépourvue de moyens de locomotion.

– James, apéro liturgique ?

– Une bière ? Dès le matin ? À L’Église ?

– Ben ouais.

Il a acquiescé, stupéfait. Consterné ! Il a passé ses nerfs sur les chauffards au rond-point devant Chez Lando, tout en m’observant à la dérobée.

Chez Maman Colonel, le zinc était déjà chargé. On a traversé le bar et salué les abrutis. Dans la cour, Mzee Idelphonse s’agitait à sa table. Je te l’ai dit, c’est un ancien instituteur. Un élégant cravaté avec un cartable en cuir noir bien ciré, posé sur un casier. Prêt à aller enseigner. Le chemin vers l’école l’a sauvé le vendredi 8 avril 1994. Comme on dit ici, il a vu beaucoup de choses. Le Mzee s’est adressé à James et moi. Canne pointée vers les ivrognes agrégés au comptoir.

– 1 Karibu mes enfants ! À la bonne heure ! Reconstruisons le pays, investissons dans la pisse !

On l’a embrassé en riant. James lui a glissé un billet dans une poche. Nos bières servies, deux Mützig pour lui, une Primus pour moi, James m’a tendu une cigarette.

– Y a quoi, Erika ?

– Te moque pas, mon Jaja. Je suis en train de craquer. En direct.

– Tu penses trop et tu ne bois pas assez. Je te jure ! Ça te tuera. D’ailleurs, pourquoi cette feignasse ne t’a apporté qu’une Primus ?

Il a sifflé la servante. Il était ému. Cherchait quelle contenance adopter. Il a répété.

– Y a quoi, Erika ?

J’ai retenu avec force un Kivu de larmes. Avalé une gorgée et tenté une brèche.

– Vincent ! Ses comportements. Ses descentes dans les cabarets. Ses mutismes. Il est inabordable. James, je t’ai écouté. Je ne pose aucune question. Aucune ! Il ressurgit au mitan de la nuit. Le veilleur lui ouvre toujours le portail. Vincent gratte à ma fenêtre. Souvent, Coco l’entend avant moi. T’imagines ? Elle vient me réveiller. Entre ! crié-je à Vincent. La porte de la cuisine n’est jamais fermée. Il le sait. Il se lave d’abord. Dans la douche du gardien. À l’eau glacée. Après, il s’assied au chevet du lit. Torse nu. Serviette autour des reins. Il s’excuse. Il n’y a pas d’autre femme. Il le jure. À plusieurs reprises. Bonne nuit, Vincent. J’écarte les draps. Je dors sur le ventre. Il me bascule sur lui. Il est gelé ! Je me rendors. Le matin, je l’ignore. Je sors.

James s’est fermé. Il a rallumé une clope et examiné sa manucure. J’ai eu le temps d’en griller une. D’entamer ma deuxième Primus.

Il a déplacé sa chaise en plastique à mes côtés. Pris la main. J’aime bien ce geste.

– Erika, umva, écoute. Vincent a peur. Ne l’attends pas. N’attends rien. Imite tes copines. Tes saintes qui touchent en camouflage mariage. Fais comme nous tous ! Tape-toi un mec. N’importe lequel. Pratique l’acte de vivre !

– Quel intérêt, James ? Pourquoi irais-je baiser à tout vent ?

– Voilà, tout de suite tu ramènes ça au cul. Je te parle de sexe, moi ? C’est de légèreté, de spontanéité, d’envie que j’te cause !

– Pratiquer l’acte de vivre, c’est la sexualité, non ?

Il a haussé les épaules.

– La sexualité, c’est quoi ? C’est être en vie. Désobéir ! Jouer ! Lâcher le contrôle, quoi.

Il s’est tu. Il a retiré sa main. Braqué sa chaise face à moi. Bout des phalanges appuyées sur mes genoux.

– Erika. Regarde-moi, s’il te plaît. Ça n’engage que moi, c’est vrai ! Tu refuses de l’admettre. Pourtant, c’est toi qui m’as éclairé. Erika, je te le dis. Pas un autochtone n’est épargné par l’angoisse. Pas un. Enfonce-le-toi profond dans le sang. Les raisons, les enjeux, les modalités sont spécifiques. Désormais, je suis ton frère. Je dois te protéger. De l’inouï de la violence des impuissantés. Nous, les mecs rwandais, nous sommes vulnérables. Le reste, c’est bagatelles.

Le vieil Idelphonse s’est penché. Il a heurté de sa canne les pieds de ma chaise.

– Angélique ! Ne l’écoute pas ! Te fais pas avoir par cet imbécile !

– Mzee wacu, a crié Tonton Damas, qui nous rejoignait à l’instant. C’est pas ta fille ! C’est Erika, ma nièce. Les revenants, c’est la nuit. Mange ! Prends une assiette pour moi.

– Mzee ! Vous pouvez m’appeler Angélique. Ça m’honore.

– Vous voyez ! Bande d’imbéciles !

James s’est levé en souriant pour donner l’accolade au vieux. Il l’a fait rire. Lawurensiya, James, c’est quelqu’un d’attentionné tu sais.

La serveuse a rapporté des Mützig et un Fanta citron pour moi.

J’ai tapoté le bras de James, distrait par sa messagerie.

– En quoi t’ai-je éclairé ?

– En me montrant que l’insécurité des femmes nous est insupportable. Que pour amadouer les hommes, il suffit d’énoncer j’ai peur. Ça m’étonne ! L’ignominie masculine, ici, c’est une éthique, hein. Tant mieux s’ils ont changé. J’ai trois princesses. Un jour, peut-être, elles rentreront. Mais je suis très sceptique. Je les ai vus à l’œuvre.

Il a eu un rire bref. Désabusé.

On s’est tus. Mon téléphone a sonné dans un des sacs de bouffe. Je n’ai pas décroché. Maman Colonel a servi des brochettes vers 11 h 30. On les a mangées.

– James ? Être vulnérable, c’est pas un vice, une perversion ! C’est la condition humaine, non ?

Il a ri. Badigeonné de piment sa viande.

– Toi, t’es vraiment la fille d’un 2 muganga muzungu ! Une espèce gavée de paix depuis trois générations. Fais pas ta conne, Erika. Être vulnérable, c’est être un chien.

– Aimer ? T’as déjà envisagé ? Ça peut aider à se sentir vivant…

Il a dégluti. Quelque chose m’a inquiétée. Je sais pas. Sa façon de mordiller la lèvre inférieure. De se frotter la bouche. De lisser les pinces impeccables de son pantalon en toile beige.

– Erika, je t’aime fort, tu le sais ? T’es au courant ?

– Non.

On a ri. Ses yeux bruns étaient dilatés. Je l’ai scruté.

– Erika, umva. Vincent, mes frangins et moi, pour ne parler que de la famille restreinte, on est comme ton frère. Morts.

– Des morts qui font chier !

On a ri. Il était à cran. Il a réprimandé la domestique, elle tardait à apporter un petit seau d’eau chaude et du savon pour se nettoyer les mains.

– Erika, umva. Vincent, je suis convaincu de sa sincérité. Il n’y a pas d’autres femmes.

– Pourquoi réduis-tu tout aux femmes ?

– Erika, tu surestimes complètement l’amour. Pour des types comme Vincent et moi, l’amour est attentatoire à notre intégrité. Car si tu veux développer une relation, rien à faire, tu dois immerger dans ton tréfonds. Et l’intime chez nous, c’est de la merde. Un précipice. Des fosses. En toi aussi, Erika, y a plein de tombes. Pour t’aimer, Vincent est devenu funambule. Tu crois quoi, toi ? Hé oui, parfois il a besoin de shoots d’alcool pour assommer son vertige !

James s’est levé. Il a repoussé sa chaise. Elle s’est renversée. Mzee Idelphonse et la Colonelle bavardaient. Tonton Damas suivait un match de foot sur son smartphone. J’ai essuyé des larmes.

James m’a menacée du doigt, bras tendu. Il a gueulé !

– Si tu pleures, je te cogne !

Il y a eu un silence. Ahuri. On a entendu la rue. Le bruit du bar, les voix rauques, les bouteilles. Le sport à la radio. James avait un visage cadenassé. Il nous a passés en revue, tous les quatre. Nous nous étions mis debout. Le vieux s’est avancé. Il a redressé la chaise de James. Il m’a bercée dans ses bras. Oh Lo ! Affreuse son étreinte. Pleine de tristesses.

– Les enfants, réconciliez-vous ! a-t-il chevroté. Immédiatement ! On est restés à combien ? La dispute, c’est un luxe d’Interahamwe. C’est pas pour nous.

Il s’est tourné vers James.

– Et toi ? Idiot ! Nous sommes à la maison. Entre nous. Ma fille peut pleurer.

James et moi nous sommes confondus en excuses. Le Mzee, il était ému. Très.

– Allez ! Les enfants, serrez-vous la main, s’il vous plaît ! Toi, James, tu nous achètes une bière pour le pardon.

Finalement, on s’est tous embrassés. James a payé une tournée et raccompagné le vieil Idelphonse à sa table. Lawurensiya, je m’en suis voulu tu sais. Je l’avais négligé mon Jaja. Il n’allait pas si bien. Je l’ai détaillé pendant que la bonne ouvrait nos bières. Toujours bien sapé. Il portait une chemise blanche, manches longues, aux col et poignets en pagne. Il avait maigri.

– T’as maigri, James ?

– Ouais. Pour faire contrepoids à ma sœur.

On a ri. Il a soulevé un des sacs de course de la pointe d’un mocassin en cuir.

– Erika. Revenons à notre discussion initiale. À l’acte de vivre. Exister, ça m’obsède, tu sais. Moi, pour tenir la vie, pour la sentir, j’ai besoin de défonce. D’extase. Je vois seulement deux possibilités. Dieu ou le sexe. J’ai choisi. Bacchus en lingerie fine. Comment dire ? La connexion charnelle, c’est une résurrection de la chair. C’est faire corps. C’est inventer une langue avec quelqu’un.

– Ben voilà. Toi, tu es un interprète. Polyglotte. Moi, je suis monolingue.

Il a souri sans joie. On s’est dévisagés.

– Je tente de t’expliquer que ton option, aimer, elle est caduque. Il est grand temps de te chiner un amant !

– James, arrête de louvoyer. Crache !

Il a ouvert une Mützig avec les dents. Comme d’usage, j’ai fait mine de le frapper. On se fixait. Il a réclamé une serviette en papier à la serveuse et s’est essuyé les lèvres avec soin. Il a allumé une cigarette. Ses mains. Elles tremblaient.

– Erika. Vincent. Il n’y arrivera pas. Il est dévasté. Il m’a appelé. Imploré de te le dire. J’ai refusé. C’est à lui de le faire. Erika, je préfère te prévenir. Il est en train de te quitter. Il t’a déjà quittée. Byemere, Erika, accepte ! Vincent, l’amour, c’est trop anxiogène pour lui. Je veux dire, l’éventualité de te perdre. Ça le met en danger, Erika. Ça lui fait revisiter trop de trucs. Son divorce et tout. Erika, je suis désolé. Erika, c’est pareil pour moi tu sais. Je n’aime que mes enfants. Mes frangins. Et toi. Tu me fais tellement penser à ma sœur Uwera.

Lawurensiya.

Sache-le. Le compte à rebours de ma fuite vient de s’enclencher.

 

1. « Bienvenue ! »

2. « Médecin blanc ».

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