Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 5 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, vendredi 19 janvier 2018

 

 

Lawurensiya, si tu meurs je te tue.

Je te dois le récit écrit de la mise à mort des Tantes. Quatre fleurs délicates et sublimes.

Gaudence. Dévota. Ansila. Daphrosa.

Tu disais être incapable de m’entendre te confier leur agonie.

Je vais faire de mon mieux. Pour ne pas souiller une seconde fois les Tatas, pour ne pas les salir avec des mots ordinaires, je recourrai à la métaphore florale.

Ce récit de l’assassinat des Tantes, je l’ai eu pile un mois après mon retour au pays,

Le dimanche 27 janvier 2013.

Je vais dérouler lentement cette journée. Étape par étape. L’appel à Maman, à Bruxelles. La rencontre fortuite avec Félix, notre ancien domestique. La nuit, à Kayonza.

Vincent était au Rwanda, à la maison. Je m’étais donné congé.

Ce jour-là, nous avions prévu de quitter la capitale pour une semaine d’excursion dans la province de l’Est, dont deux jours au parc de l’Akagera.

Tu me connais, je suis matinale. Dès 8 heures, j’étais prête ! Toilette faite et petit déjeuner sur un plateau. Je savourais une théière sur la terrasse. L’air était doux. Les oiseaux sifflotaient. La bonne chantait dans la cuisine. Vincent était réveillé. Il traînait au lit. Nous n’étions pas pressés. J’en avais profité pour tresser à l’indienne ma masse chevelue. La journée s’annonçait belle. Le ciel était dégagé et lumineux. Il faisait chaud. Je portais un short en jean assez court et un débardeur dans des tons jaunes.

Par une fenêtre ouverte, j’entendais Vincent se doucher.

C’était le 27 janvier 2013. La date anniversaire de naissance du frère. Il aurait eu quarante-quatre ans.

J’ai appelé Maman.

– Oui, ma fille. Tout va bien.

Nous avons papoté quelques minutes et raccroché. J’ai allumé une cigarette en pensant à lui. Il se définissait exclusivement rwandais, eh bien ! Plus moyen de lui échapper. J’ai mis une casquette pour protéger mes nattes et je me suis étendue dans le canapé, cap sur le passé.

Le frère, c’était mon immunité.

Son incantation : Je les tuerai tous. Depuis quand la proférait-il ?

La première fois, je crois, c’était à l’occasion de l’incident survenu au centre-ville de Kigali, une fin de matinée. La mère était venue me chercher en classe, à l’école belge, pour m’accompagner chez le dentiste. J’étais en troisième primaire. En 1983. Elle avait promis de préparer des beignets, si je me tenais bien. J’ai été brave. Nous avons fait un saut au marché central, pour acheter des légumes et de la farine.

Il y a eu ce propos du vendeur.

– C’est la vôtre, cette mignonne ?

Je me suis collée à elle. Elle portait une longue robe beige avec une grosse ceinture en cuir brun à la taille. Elle était en train de ranger les emplettes dans un sac. J’ai serré son avant-bras. Je la gênais dans ses mouvements.

– Oui, merci, a-t-elle répondu en se concentrant sur les courses.

Elle était embarrassée. Tu la connais avec les compliments… Elle a pris ma main.

J’observais le marchand. Il a dit avoir une question.

– Oui ? a souri Maman.

– Comment un chien et une 1 inyenzi ont-ils pu engendrer un si joli enfant ?

Elle a salué courtoisement et nous sommes parties.

– Ça veut dire quoi, Maman ? ai-je sautillé à côté d’elle, soudain surexcitée.

– N’écoute pas ! C’est sale ! Il est malade.

Quelque chose d’imperceptible s’est modifié. Elle n’était plus la même. Je ne sais pas… Des doigts évanescents dans une main absente. Je me souviens avec précision du métal de sa bague contre ma paume, la topaze jaune carrée. Elle avançait, impassible. J’ai voulu savoir. Je l’ai provoquée.

– Je demanderai à Papa ! C’est un docteur ! Il connaît toutes les maladies, même celles des chiens, des inyenzi et des engendrés.

– Ah, non ! Ne dérange pas ton père avec des stupidités !

Maman et moi sommes rentrées à la maison. Je ne sais plus s’il y avait cours l’après-midi. Le père vous ramènerait, le frère et toi, pour le déjeuner. Je t’ai attendue, assise par terre, devant la porte de ta chambre. Déterminée à te révéler un secret, si tu m’expliquais la signification d’engendrer et inyenzi.

– Où as-tu entendu ça, Erika ?

J’ai tout balancé d’une traite.

– Quoi ! t’es-tu exclamée.

Le frère a surgi, agacé.

– Vous êtes sourdes ou quoi ? À table !

Il s’est radouci.

– Y a quoi ?

Je vous revois. Ton explication. La contraction de sa mâchoire. Son injonction menaçante à me taire.

– Erika, ce sont de très gros mots. Si tu racuspotes auprès de Papa, il tapera un scandale au marché. Ce sera compliqué pour Maman, après. Tu comprends ?

Non, je ne comprenais pas. Inyenzi, engendrer, était-ce grave ? C’était ma faute ?

Le frère avait quatorze ans. Toi, onze. Moi, huit. Vous étiez mes idoles. Je me tairai.

L’aîné m’a tenue par la nuque pour me pousser vers la salle à manger. Au niveau du chambranle, il m’a attirée contre lui.

– T’inquiète, petite ! Je suis là. Je les tuerai tous.

Les pas de Vincent ont interrompu mes pensées. Il m’a souri et tirée par les chevilles. Il était détendu. Beau, dans une chemise à manches courtes et carreaux sur un jean ajusté. Nos yeux se sont croisés. J’ai eu une boule au ventre d’émotion. Je me suis redressée.

– Un café, Vincent ?

– Un thé, dans ta tasse. Reste près de moi.

Nous avons mangé des toasts au fromage et ensuite démarré.

À cinquante kilomètres, à l’entrée de Rwamagana, à la station-service à droite, Vincent s’est arrêté pour faire un plein d’essence. Lo, imagines-tu la probabilité ? Si Vincent avait choisi la station de gauche, jamais je ne serais tombée sur Félix. On est descendus du véhicule. Lui, pour ouvrir le réservoir. Moi, pour des achats à la boutique. J’ai entendu Vincent rire avec le pompiste. Tu sais, Vincent, il est taquin.

Ce rire…

En revenant vers eux, je l’ai vu. Il m’a vue. Félix.

C’était la première fois, depuis.

Il n’avait pas changé. Dans son bleu de travail. Petit, très foncé, baraqué. Un visage carré, un nez épaté, des yeux vifs et un large sourire.

Vincent était appuyé contre la voiture. Il me tournait le dos. Il a allumé, au ralenti, une cigarette. Là, à côté du carburant. Il s’est retourné d’un bloc vers moi.

Son regard.

Des étoiles éteintes.

Il avait compris. Immédiatement.

Félix a bégayé. Si ravi de te revoir, répétait-il en rangeant le piston.

Vincent est venu vers moi à grandes enjambées. Félix aussi s’est approché. Le domestique de naguère voulait m’étreindre.

J’ai reculé. Vincent m’entravait. Il me poussait vers Félix, d’une pression ferme sur les omoplates. Alors je l’ai salué à la traditionnelle, en se tenant par les épaules, ses doigts sur ma peau.

– Tu ressembles tellement à ton père, a constaté Félix, ému.

Obséquieux, il s’est adressé à Vincent.

– J’ai travaillé longtemps pour la famille d’Erika. Elle était bébé. C’était vraiment ma famille. On a perdu beaucoup.

Vincent et lui se sont tapé dans la main, ensuite poing contre poing, dans une gestuelle virile, presque chaleureuse. Conforté par l’attitude de Vincent, Félix s’est enhardi, gentil.

– Tu es diaspora ? Tu étais à l’étranger pendant la guerre ?

– Au front.

Lawurensiya, la terreur dans les yeux de Félix. Ô jubilatoire ! Tu comprends, moi, l’hybride de chien et d’inyenzi, c’était caca. Mais l’Inkotanyi là, l’ancien guérillero, le rescapé, le témoin de tout, fallait pas la lui ramener !

– Ferme ta pompe, a ordonné Vincent en lui tendant de l’argent. Apporte des bières ! Je vais garer à l’ombre, je t’attends. On va causer. Faire connaissance quoi…

– Merci 2 Afande, je me dépêche, je suis honoré.

Félix tremblait. Les billets lui ont glissé des mains. Il suait. Ruisselait comme les chutes de Rusumo, à cent kilomètres de là.

Il était près de 11 heures. Il faisait chaud, malgré un petit vent.

Vincent a sorti la banquette arrière du 4×4 et le pneu de rechange. Il les a disposés sous un arbre, à deux mètres du véhicule. Félix est revenu en courant, boissons enveloppées dans un torchon. Il l’a récupéré ensuite pour essorer sa nage aux tempes et au cou – il allait se noyer. Je me suis assise sur le divan de fortune. Vincent sur la roue. Il a décapsulé les bières avec un briquet.

– Je te cède la place près d’Erika puisqu’elle t’a tant manqué.

Félix bafouillait. Vincent a embrayé la conversation par des considérations touristiques sur la région.

– Le lac Muhazi, quoi de neuf ? De nouvelles infrastructures ?

À la deuxième bière, l’ancien domestique s’est ressaisi.

Vincent s’est écarté.

– J’arrive. Un appel à passer.

Il est retourné dans la bagnole. On l’entendait se marrer… J’ai ouvert d’autres Primus pour Félix. Je me suis abstenue de boire, par crainte de désinhiber ma rage.

– C’est bien de te retrouver, Félix. Tu sais combien tu as compté pour moi. Je te suis reconnaissante d’avoir été une nounou prévenante. D’avoir été un gardien et un jardinier serviable. Ça fera plaisir à Maman et Lawurensiya d’apprendre que tu as une bonne vie avec Catherine et les enfants. Parle-moi des affaires des Tantes, on est entre nous, sans Afande Vincent.

C’est comme ça que j’ai su.

Pour me narrer l’assassinat des Tantes, Félix s’est assis sur le pneu, dos à Vincent.

Pendant qu’il prenait place, je me suis souvenue… Personne, jamais, n’osait critiquer Félix devant moi. C’était un fait, insupportable pour le frère et la mère : Félix, je l’aimais.

Je l’ai écouté plus de trois heures. Posant de rares questions, pour recouper les témoignages des survivants. Je n’étais pas consciente du temps qui s’était égrené. Je n’ai pas de montre et mon téléphone se trouvait dans mon sac, dans le coffre. Vincent était passé côté passager, pour sommeiller, siège incliné.

Lawurensiya, respire.

Voici le récit de la mise à mort des Tatas.

 

1. « Cancrelat », « cafard ». Terme utilisé pour déshumaniser les Tutsis.

2. Appellation respectueuse à l’adresse d’un militaire ou de celui-ci envers sa hiérarchie.

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