Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 48 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, vendredi 23 novembre 2018

 

 

Tout a foiré, Lo.

Fin d’aprèm, à la maison, nous avons improvisé un barbecue. Les chéries, leurs squatteurs, Vincent, moi, mon Jaja, sa dernière recrue, l’amant de Coco – Jean de Dieu – et son épouse. J’adore le crépuscule. Les variations de couleurs, d’odeurs, de chaleur. L’à-tue-tête des oiseaux dans les avocatiers du jardin. J’aime ça, être ensemble pour du gratuit. Avec des bières, des brochettes, des clopes et des blagues sur les aléas de la vie. Nos téléphones félons éteints ou sur silencieux.

On devisait de tout et de rien. Assis sur des chaises musicales, en fonction des allers-retours pour puiser dans le frigo ou bien se resservir au buffet sur la table de la salle à manger. Lo, je te passe les détails. Vincent et moi étions sur un des divans, il avait les jambes croisées, je caressais, distraite, l’extérieur d’une de ses cuisses. J’ai ridiculisé les propos vaniteux de l’amant de Coco, un parvenu du numérique.

– Moi aussi, je suis propriétaire terrienne. Mon corps ! Certes, c’est une possession modeste, qui se détériore chaque jour, mais bien à moi ! J’en dispose à ma guise, pas comme toi mon Jean de Dieu, tes biens matériels appartiennent à l’État.

On a bien ri de ma fine plaisanterie, n’est-ce pas. J’ai noté une lueur particulière dans les yeux des chéries et de James… Vincent s’est levé, je te jure, presque titubant.

– Quelqu’un a besoin de quelque chose ? Je vais envoyer la sentinelle chercher du waragi pour célébrer la propriété privée.

On a fait le plein de cigarettes, de chewing-gums et de chocolats pour Zaninka. Le gardien a déposé les achats sur la table basse, débarrassé les vidanges et tendu à Vincent une des deux bouteilles de waragi, des grandes. Il a bu au goulot et passé l’alcool à James, en articulant nettement C’est horrible. Les filles, James et moi avons compris. Le C’est horrible de Vincent portait sur ma déclaration patrimoniale. Il est allé aux toilettes.

Lawurensiya, sur les quinze mètres séparant la terrasse du W.-C. des visiteurs, Vincent a pris la décision inouïe, sans me consulter, je sais ça te fait rire, de m’éjecter de son corps. La suite, tu la connais, je te l’ai écrite dès ma première lettre. Jusqu’à son retour en Turquie, la semaine d’après, nous avons stationné sur la terrasse. Bières. Cigarettes. Je ne disais rien sur nous deux, lui non plus. Il ne dormait plus à la maison. J’ai tenté plusieurs fois de m’asseoir sur ses genoux. Il a esquivé. Je lui ai raconté l’imbécillité de Vénantia et Fiacre, il en a ri aux larmes pendant des jours et des jours ! Je lui servais des bières et couvrais de baisers son visage. Il tressaillait et ne bougeait pas. Il est reparti à Istanbul. À peine atterri, il m’a appelée.

Entre nos appels incessants, pendant quasi huit mois, jusqu’à la débâcle à Abidjan en novembre 2016, j’ai baisé Manzi. Nous nous sommes promenés sur les collines de la côte nord-ouest, de Gisenyi à Nyamasheke. J’ai accepté toutes les sollicitations professionnelles. Fait du sport, étanché mon imprescriptible soif à L’Église, sangloté dans mon lit ou au salon auprès des chéries. J’ai acquis de nouvelles robes et voyagé à Bruxelles.

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