Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 10 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 18 février 2018

 

 

Lo,

Depuis la soirée avec mon Verstraet’, je n’arrive plus à t’écrire. L’intuition du c’est foutu avec Vincent – quoi exactement, je ne sais pas. (Lo, après, je ne te parlerai plus de Damien. Il ne fait pas partie de mon histoire avec Vincent.)

Tu m’avais appelée dans l’après-midi du dimanche 28 janvier, post-Poivre noir. Dès la réception de ma lettre. Je cuvais encore. Tu étais de bonne humeur au téléphone. Légère… Curieuse des misères de Damien avec ses Rwandaises et de ma colocation avec Zaninka et Coco. Tu posais des questions sur Kimihurura, mon quartier. Trente ans que tu refuses de mettre un pied au pays.

– Erika, Kimi, c’est laquelle des sept collines de Kigali ?

Acte ça d’abord, Lo : vivre ici, c’est habiter le vide. Ton Rwanda n’existe plus. Les tueurs ont déraciné les habitations et brûlé les champs. Délibérément, tout saccagé. Vois, la photo envoyée à mon retour au pays. Il ne reste rien de la maison familiale. Celle où les Tatas ont été mises à mort. Juste un terrain vague, proprement ratissé. Il m’avait fallu l’aide des rescapés du coin pour resituer notre ancienne parcelle.

Je reviens à ta question : Kimihurura. Cette colline se trouve à l’intersection du centre-ville et de l’aéroport, pour prendre deux points de repère restés inamovibles. En venant de la plaine d’aviation en direction de la ville, tu passes devant le Parlement, l’ancien CND – Conseil national du développement. Cet axe est méconnaissable. Les routes ont été élargies, il y a des arbres et des bosquets fleuris entre les deux bandes, des trottoirs, des constructions tout du long, des complexes commerciaux, des immeubles administratifs, des feux de signalisation. Le carrefour existe toujours, celui avec la sculpture d’une femme tenant un enfant par la main. Il a été déplacé et donne accès à un faisceau de voies rapides. À cet embranchement se trouve l’édifice dit Convention Center, une sorte de boule lumineuse, visible de toutes les hauteurs, où sont notamment accueillis les conférences internationales et les événements culturels d’envergure. Sa forme évoque l’habitat traditionnel. Je t’avais envoyé des photos à Noël, pour te montrer les décorations et les éclairages, intégrés à même les palmiers.

Tu dépasses ce rond-point et tu arrives à celui dit ku Kabindi. Entre ces deux bifurcations, à l’époque, il n’y avait aucun bâtiment, seule la nature livrée à elle-même. À ta gauche, des ministères, la Primature et le parc envahi de joggers dès 5 heures du matin. À ta droite, tu vas vers notre quartier d’enfance, Kiyovu, la ville ou Nyamirambo. Le tout est impeccablement asphalté, avec des panneaux d’indications, des passages piétons, des feux de circulation et des luminaires au sol.

Tu laisses ku Kabindi derrière toi. Tu continues tout droit. Tu t’approches de chez moi.

Tout droit, c’est Mukiministre, Lo. Ça, tu connais.

Mukiministre, l’ancienne avenue résidentielle de l’exécutif, des dignitaires et haut gradés de l’armée. Celui où vivaient, pour ne t’en citer que deux, Fabien Kabuga, le banquier du génocide, ou Mathieu Ngirumpatse, le président du parti unique.

Mukiministre, je n’ose pas l’avouer à Maman. Chaque jour, j’emprunte cette rue qui la terrorisait.

De là, tu prends la première à droite, la large route pavée où se trouve l’école Don Bosco des pères salésiens, Abaséléziani. Tu t’en souviens ? Tu longes cette espèce de chaussée romaine, encadrée de bougainvilliers blancs et de buissons de fleurs jaunes et orange, celles odorantes la nuit, j’ai oublié leurs noms.

La première perpendiculaire, à gauche, eh bien, c’est chez ta sœur ! Avant de te présenter les filles, puisque nous sommes chez moi, faisons le tour du domicile. C’est une maison de plain-pied. À l’entrée, sur le côté, dans une courette, il y a un garage. Des graviers menant à un jardin avec pelouse, des fleurs foisonnantes de couleurs, des manguiers et des avocatiers. Une large terrasse avec des meubles en rotin. Un canapé, deux fauteuils et une table extensible. Une porte vitrée, donnant sur une pièce de douze mètres carrés. Un salon et une salle à manger. Décoration minimaliste. Un très grand divan en cuir, trois poufs, une télé. Côté repas, une table en bois ovale à huit places. C’est devenu notre bureau. Sur les murs blanc cassé, des placards vitrés, avec un vaisselier, plein de livres et nos documents de travail. Un tableau scolaire blanc émaillé sur lequel sont affichées des photos de nous, des amis et des proches – uniquement les vivants. On y inscrit aussi des messages pour la domestique, pour nous, la vibration du jour et des courses à faire. Au sol, carrelage clair et des lampadaires.

Face à la salle à manger, une cuisine, son annexe, une cour arrière et la dépendance du gardien. Dans le couloir, les toilettes des visiteurs. À droite, la chambre d’amis et celle de Coco, reliées par une salle de bains. À gauche, la mienne et celle de Zaninka, également jointes par des sanitaires.

Kimihurura est un des quartiers bourgeois de Kigali. Très vert et calme. Cosmopolite et branché. Des bars et restaurants de qualité, asiatique, français, grec, rwandais, éthiopien.

Te représentes-tu mieux ma colline ?

Lawurensiya, tu ne peux plus t’appuyer sur tes empreintes géographiques. La transformation paysagère du pays est totale et irrémédiable. Il n’y a plus d’avant. Les massacres ont siphonné les collines. La destruction se dérobe à l’espace.

Acte ça ensuite, Lo : vivre ici, c’est habiter le non-espace-temps. De passé décomposé, il a muté sans transition en éternité. Au passage, il nous a enfermés dans l’avenir prometteur de notre asile psychiatrique high-tech, dont l’âge moyen est de dix-huit, vingt ans.

Bientôt, demain, ça fera vingt-cinq ans. Ceux qui ont écopé de lourdes peines se préparent à sortir. Avec un peu de chance dèh, dans une cour intérieure quelconque de la ville, au cabaret Sundowner près de chez moi par exemple, je croiserai un frère de Dieudonné, en train de taper la bière avec des potes. Lui, il a pris perpète.

J’aurai en face de moi les vagins éclatants éclatés des Tatas.

Au nom de la Sainte Réconciliation, je ferai semblant de rien.

Ce frangin de l’atrocité, témoin ou complice de crimes, raffolera de me saluer. M’introduire auprès de ses amis. Je vois déjà la scène ! Aucun ne me reliera à avant, définitivement étrangère avec mon exubérante frisure et mon teint café au lait. Malgré mon physique local, grande et potelée.

Moi non plus, je ne dirai rien. Ni à lui ni aux copains à ma table. Je serai, encore plus, joviale. Je hélerai pour d’autres Primus. Ou pourquoi pas une bouteille de vin si j’ai des thunes ? Histoire de desserrer l’étau des Tatas dans mon ventre.

Quelques mots sur Zaninka et Consolata, dite Coco. Je les ai rencontrées par l’intermédiaire de Damien. Elles cherchaient un colocataire, l’actuel étant affecté en province. Zaninka est consultante en communication des entreprises. Elle a ton âge, quarante-six ans. Grande et dodue. Elle est née en Ouganda, où vit sa famille. Partie à Paris faire une maîtrise. S’y est mariée avec un Rwandais. Le mari a voulu rentrer. Moins d’un an après le retour, elle l’a quitté, il avait engrossé leur bonne.

Coco a trente-huit ans. Elle est née au Rwanda. Fuite au Burundi en avril 1994, avec son père et deux sœurs. Rentrés au pays dès 95. Elle, elle a émigré à Cape Town cinq ans plus tard. Elle y a étudié l’architecture et le yoga. Après neuf ans d’Afrique du Sud, retour au pays. Les Sudafs, je pouvais plus les sacquer. Ses frères et sa mère sont des génocidaires. Ils ont purgé une peine de douze ans de taule.

Entre nous trois, l’entente a été immédiate.

Coco, plus d’un mètre quatre-vingts et filiforme, m’avait fait visiter les lieux. Dans ma future chambre, elle a fermé la porte derrière nous.

– Avant de t’engager, sache que ma parentèle maternelle a participé au génocide. Je l’ai reniée. Damien a dit à Zaninka pour les tiens, et que ta mère et ta sœur ont rayé le pays de leur vie.

J’avais beau le savoir par Vincent – il s’était renseigné sur le pedigree des filles –, j’ai été émue. Par la dignité de Coco. Sa délicatesse. La détresse dans ses yeux. Je l’ai prise dans mes bras.

– Coco, on fera la paire !

Lawurensiya, j’aimais vivre avec elles. Nous nous étions accordées autour d’un besoin identique, avoir un lieu de vie paisible. Où les visiteurs étaient triés sur le volet… Il y avait nos amoureux respectifs, de rares copines, le père et les sœurs de Coco. Également, les quatre personnes au

cœur de mes lettres à venir : James, mon frère adoptif, et les 1 bavandimwe,

ma famille de substitution.

Le manager de la maison, c’était Coco. Elle gérait la domestique, le gardien, la logistique et le budget commun. Depuis le jour où elle a décidé de placer un miroir derrière les becs de gaz de la cuisinière, pour amplifier le taux vibratoire des aliments, Zaninka et moi n’avons plus jamais posé de questions d’intendance. De fait, Coco avait créé une atmosphère douce chez nous.

Coco et sa généalogie, Lawurensiya, ce n’était pas simple pour moi au début. Un après-midi où Zaninka tenait une réunion professionnelle dans la salle à manger, je me suis réfugiée dans la chambre d’amis, la mienne étant plein soleil. Coco y avait abrité son espace yoga et méditation. Je le savais, je n’y avais jamais prêté attention. Elle y était. C’était le deuxième mois de notre cohabitation. J’étais en train d’oindre mes cheveux. Elle a proposé de m’aider. Coco bien sûr, elle a des cheveux naturels, à la Angela Davis, entretenus avec discipline. Elle s’est agenouillée derrière moi.

Elle avait parlé de sa mère.

Toutes ces années, Coco et moi avons débattu du génocide. Exclusivement dans la chambre d’amis. Au minimum une fois par semaine, le rituel de graissage de mes cheveux, sans nous regarder. Ah, ils étaient beaux, soyeux, épais, très longs ! Je n’ai jamais évoqué les Tantes, même leurs prénoms ou l’histoire de la famille. Coco, ça la blessait ce silence. Coco, elle est comme Damien, à ne croire les Tatas que mortes. Elle, elle analysait devant moi, encore et encore, le processus de radicalisation de sa mère et de ses frères.

Avec Zaninka, nous échangions aussi sur le génocide. À trois, au salon, dans un registre sardonique. Elle avait découvert le Rwanda à trente-cinq ans et perdu aucun de ses proches. La déshumanisation, j’ignore si elle comprend la densité de ce mot. Son ex-mari, c’est un Hutu arrivé enfant en France. Un type brillant et sympa, plein d’humour comme elle. Zaninka, Lawurensiya, elle rêvait d’être comédienne. Elle n’avait pas osé assumer sa passion et affronter le conservatisme de sa famille. Alors, elle improvisait des saynètes à la maison.

La première, elle l’a jouée le week-end de mon installation.

Voici le contexte. Nous petit-déjeunions sur la terrasse et organisions notre cohabitation. Zaninka, très libre et directe, demandait pourquoi j’étais rentrée, sans famille ici et sans boulot stable. J’ai été laconique. Michaël, mon mari, tolérait Vincent. Vincent ne supportait pas la triangulaire. Moi, je ne concevais pas ma vie sans Vincent. Quitter le pays paternel a tout résolu. Libérer Michaël. Me rapprocher de Vincent. Et, cerise sur le gâteau, ne plus côtoyer les criminels d’hier ou leurs enfants négateurs à Bruxelles.

Alors, l’artiste Zaninka s’était levée. Zaninka, elle est belle, Lawurensiya. Toute la prodigalité du continent maternel est dépensée sur ses hanches. Elle arborait un chemisier couleur pêche pastel, plein à craquer. Sur un flagrant soutien-gorge en délit de dentelles. Elle avait imité de célèbres génocidaires et négationnistes, protégés en France et en Belgique. Elle les a dézingués par des dialogues et des répliques, nous tordant de rire !

Voilà Lawurensiya. Nous sommes dans notre cinquième année de colocation. Devenue une solide petite famille.

Elles sont mes chéries,

Mon repos du guerrier, mon havre de paix, les meilleures comiques du pays.

Elles sont mes chéries,

Des sexy aux cerveaux bien irrigués, des poétesses bienveillantes du quotidien, aventurières et cabossées,

Enragées.

 

1. Littéralement, « nés du même ventre ». Par extension, les amis intimes, les proches.

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