Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 55 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, samedi 29 décembre 2018

 

Lawurensiya, je t’aime tous les jours pour toujours.

Au RIB 1, à Kacyiru, Freddy s’est taillé son petit succès. Le Blanc qui tape un kinya parfait ! Les policiers ont récupéré notre enregistrement et nous ont fait attendre dans une salle. Près de deux heures plus tard, deux gradés sont venus nous auditionner.

J’ai suivi un des officiers dans une pièce lumineuse et sobre. Au mur, la photo de Muzehe wacu. Le drapeau rwandais. Un meuble bureau et son fauteuil en cuir. Deux pour les visiteurs. Un ordinateur portable fermé. Un bloc-notes. Un stylo. Il m’a fait signe de m’asseoir et a posé deux bouteilles d’eau devant moi. Il était petit de taille, en civil, pantalon à pinces brun foncé et chemise jaune clair. Corpulence moyenne, calvitie prononcée, gros yeux et traits fins. La soixantaine. Il m’a tutoyée.

J’ai lu à voix haute son nom sur son badge, Thomas Mukunde.

– Mon frère s’appelait Thomas.

J’ai pleuré comme une madeleine, comme une vraie conne.

Il a posé à plat ses petites mains sur la table et avancé son visage, décontenancé par mon torrent.

– Ils l’ont tué en 94 ? Il était au front ?

J’ai secoué la tête. Il a reculé son siège et croisé les jambes, talons sur le bureau.

J’ai résumé. Succincte. L’Afande a creusé, il voulait des détails dèh. Il a ouvert un tiroir et lancé un paquet de mouchoirs en papier.

– Kabisa Erika, je ne te comprends pas ! Ta famille maternelle a été décimée dans des conditions, hein, et tu sanglotes pour un frère mort en star ?

– En star ?

– Oui. Le type devait mourir ! Rien à faire, c’était son jour. Il était dans sa passion, en train de triompher, le quartier était là, la bière, la sono, les filles, ses amis, sa petite sœur et les Kinois. Il était jeune, beau et aimé. Quelle chance de mourir dans la victoire, acclamé et admiré !

L’audition a commencé.

Il m’a fait parler de toi, la mère et la famille côté rwandais.

– Donc, Lawurensiya est mariée à un Français et elle lui a donné quatre enfants ?

– Oui. Ils habitent en Françafrique.

– Le mari, c’est un Français français ou bien un métis ?

– Cent pour cent français.

– Ah ouais…

L’Afande, c’est un pince-sans-rire.

– Lawurensiya a pensé, on a pas assez de problèmes, on va ajouter un Français.

Nous avons ri.

Les Tantes, il a voulu des précisions. J’ai beaucoup pleuré. Il m’a enfermée dans le bureau et est sorti. Au moins trente minutes. Il est revenu avec des thés au lait trop sucrés.

Je me suis confondue en excuses.

– Erika, nta kundi. C’est ainsi.

Et Zaninka et Coco ? Pourquoi n’apparaissent-elles pas, alors que nous vivons ensemble ?

– Je les tiens à distance, pas par défiance, pour garder un havre de paix.

Il est entré dans le vif du sujet.

– Ma question est simple : quels sont tes rapports exacts avec Gaspard ?

J’ai expliqué. Il ne me croyait pas et s’est emporté à voix basse.

– J’ai soixante-deux ans, nous ne sommes pas à confesse mais à la PJ pour un dossier génocide, ne mens pas !

Le Thomas Mukunde, il s’est énervé dèh. Pourquoi m’acharnais-je sur ce type ? Étais-je consciente de l’enjeu ? Une incarcération à perpétuité !

– Si t’as baisé avec, dis-le ! Et le Manzi, c’est qui ?

Il prenait des notes.

– Quoi ! Les entraînements à Amahoro, c’est avec Karatéka, le champion d’Afrique catégorie amateurs ? C’est lui ton gars ? Sois précise, de grâce !

Son attitude a changé. On a repris le fil des événements. La promesse de Manzi d’enrayer ma peur. J’ai beaucoup parlé de Vincent, bien sûr.

– Karatéka connaît l’importance de Vincent ?

– Non. J’ai été laconique au temps de la drague, signalé une aventure.

– Pourquoi Vincent a-t-il suggéré d’aller voir la vieille ? Est-il au courant de tes recherches ?

– Pour être rassurée à propos de l’innocence de Gaspard. Non, je ne lui en ai rien dit.

J’ai évoqué le dernier texto de Vincent.

– Erika, Vincent se sent coupable de te faire souffrir. Il veut te stabiliser. Tu verras, il va annoncer son mariage.

L’officier m’a fait causer de Vincent.

– Concentre-toi. J’ai besoin de détails. Je ne peux pas écrouer le type sans preuves. C’est compliqué avec les viols et il y a presque trente ans. Cherche !

Lawurensiya, je te jure. On a passé au tamis huit années. En cours d’après-midi, on a fait un point à quatre, l’Afande, son collègue, Freddy et moi. Ils nous ont autorisés à attendre dans un bar à côté, le temps de se concerter.

Trois heures après, on nous a rappelés pour relire nos dépositions, en kinya pour Freddy, en français pour moi. On nous convoquerait dans la semaine pour des détails administratifs, les signatures et pour récupérer nos documents d’identité.

– Afande Thomas, la suite c’est quoi ? La vieille risque de cafter. Gaspard va fuir !

– La suite ? C’est fini, Erika. Ils sont coffrés depuis midi.

 

1. Rwanda Investigation Bureau.

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