Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 49 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 2 décembre 2018

 

Lawurensiya. Le quotidien. Interminable, sans Vincent. Vincent.

Un soir, à L’Église. Seule avec Tonton Damas.

– Erika, quand tu étais en Belgique, Manzi et moi sommes allés boire dans le cabaret de Gaspard. Tu connais l’endroit ?

– Non. C’est à Muhima et il y a une bonne connexion Internet. C’est bien ?

– Kabisa. C’est super. C’est une habitation familiale, rénovée avec intelligence. Portail passé, une cour fleurie avec des graviers et une terrasse, j’imagine l’ancien salon, au sol carrelé couleur terracotta. Comptoir, musique lounge, déco made in Rwanda, meubles en bois, coussins en pagne et vaissellerie en terre cuite. Aux murs, des photos de clients et de Kigali. Le couloir donne sur des sanitaires irréprochables, une cuisine et deux pièces ouvrant sur une cour arrière. C’est paisible. Fréquenté par la classe moyenne et des étrangers attirés par le wifi et la qualité du service.

– Eh bien ! Gaspard était là ?

– Non, on était en repérage à son sujet. Tu le sais, Manzi et moi on se cause en lingala. Nous avons demandé après le patron. L’épouse s’est pointée. Claudia, elle s’appelle. Ma chère, une belle petite ! Tutsie du Burundi, chaleureuse.

– Vous vous êtes présentés ? Manzi a dit connaître Gaspard ?

– Non, nous ne l’avons pas évoqué. On a juste donné nos prénoms. Notre présentation, c’étaient les langues parlées. On a prétendu être de retour au pays car au Congo ça craint. Ça l’a touchée, elle est née en diaspora. Du coup, elle nous a raconté leur retour en 94, elle était ado.

– Ils ont fait construire le cabaret ? Beaucoup de travaux ont été faits dans ce quartier.

– C’était le cabaret réputé pour ses birayi, les pommes de terre. Tu t’en souviens ? Nous l’avons félicitée pour l’atmosphère conviviale et la tenue du lieu. Elle était confiante et nous a raconté l’histoire de l’établissement.

– Ça me rappelle quelque chose… Je demanderai à Maman. C’est plutôt chouette, non, d’avoir maintenu le concept ?

– En tout cas, la formule marche ! Claudia est très fière d’avoir des clients blancs. Ça le fait !

Tonton et moi avons croisé nos interrogations… Les Gaspard, c’était une famille hutue. Où étaient-ils en 94 ? Quelle était leur trajectoire ? Ce commerce, était-ce de père en fils ? Damas prévoyait d’y retourner seul pour glaner des infos, Manzi étant trop identifiable. Que penserait Gaspard s’il tombait sur lui ? Qu’il drague sa femme ? Claudia était en confiance avec Damas. Elle le percevait comme un Congolais au Rwanda et non un Rwandais du Congo, de trente ans son aîné.

La santé de Tonton Damas s’était dégradée. Requinqué, près de deux mois après son premier passage, cinq depuis le départ de Vincent et son C’est horrible, il est retourné au #G@spard. C’était une matinée, il sortait d’un prélèvement à l’hôpital de Muhima. Il crevait de faim, à jeun depuis la veille. Claudia l’a bien reçu.

– Erika, Claudia et moi on cause bien. Si j’étais encore fringant, je te la baiserais tranquille. À défaut, j’fais mon Blanc. M’intéresser à elle, à son mioche et à ses états d’âme. J’avais amorcé une discussion sur sa belle-famille mais nada ! Elle était occupée. Je me suis installé au comptoir pour manger une tortilla. Qui tapait des Primus à 10 heures ? Février, le chef du

mudugudu 1. Un petit de trente-cinq ans, né au Zaïre.

– Profil de ton petit ?

– Famille tutsie de Butare. Le Février s’adore, je te jure. Un prétentieux. Il s’enorgueillit du succès du pays, comme s’il y avait contribué. Un vrai

zoba 2. Ignorant de l’Histoire, fier d’être un Tutsi au gros cul mou saturé d’œstrogènes, veston évasé sur les hanches. Monsieur a étudié l’anglais sur YouTube, il se prend pour un intellectuel. Il est sympa malgré tout, le Congo laisse des séquelles de bonne humeur.

Il m’a fait rire, le Tonton. C’était pas son style d’égratigner les gens. Février a dû l’irriter.

– Alors ?

– J’ai rincé mon petit. Tu vois, on bavardait en lingala, il était en confiance, à parler sans contrôle, vrai congoman, je te jure. Je l’ai baratiné, pour obtenir des infos sur la famille de Gaspard.

Tonton s’est tu.

– Wanjye… Le père et les frères de Gaspard ont pris perpète. Ils sont à la prison de Nyamagabe.

Je me suis levée. Quoi ! Postée devant Damas. Brandissant mon index sous son pif et m’adressant à lui, presque insolente.

– Tu vois, Tonton ! Toi, James et ton copain Manzi ! Vous pensiez que je faisais des caprices, que je délirais sur Gaspard, voire qu’on a hein hein hein !

J’ai parlé trop fort et, pour passer mes nerfs, j’ai rangé notre cour, j’ai empilé avec colère des chaises en plastique.

– Erika, on investigue ou pas ? Manzi a eu des doutes, c’est normal, tu es sa copine. Moi aussi, je me suis interrogé, je suis un retraité de la délinquance sentimentale.

On a rigolé. La Colonelle est arrivée. On a recoupé les éléments et multiplié les questionnements. En 94, Gaspard avait vingt-trois, vingt-quatre ans. C’était une fratrie de combien ? Combien de garçons ? Pourquoi n’était-il pas en taule ? D’où étaient-ils originaires ? Comment avait-il eu les moyens d’acheter ce commerce ? Quels étaient les propriétaires ?

Gaspard a eu l’élégance de lui-même nous orienter. Il a invité le groupe du sport à son bar la semaine suivante. C’était l’anniversaire de sa femme. Il avait organisé une fête surprise, avec un orchestre, les clients, des amis. Il nous offrait la bière. Ça motive à libérer l’agenda. Il a insisté auprès de Manzi. Il était temps de rencontrer son épouse. Bien sûr. Erika et moi viendrons.

Le vendredi, comme convenu. Une grande table était réservée pour notre groupe. Gaspard, Claudia et Tonton se sont installés près de nous. Manzi s’est mis définitivement en poche la Claudia. Il l’a complimentée devant son mari, a affabulé que Gaspard parlait d’elle. Elle était aux anges. Elle s’est intéressée à moi. Comment trouvais-je le Rwanda ? Était-ce ma première expérience en Afrique ? Lo, je te dis pas le mépris dans les yeux de Manzi. L’injure dans ceux de Tonton.

– Chérie, a expliqué Gaspard à sa bobonne, elle est métisse. Elle a un parent rwandais.

La bouffe est arrivée. Fraîche, simple. Délicieuse.

– Claudia, ai-je minaudé, j’adore le concept d’ikirayi, la pomme de terre ! C’est ton idée ?

Damas a sorti sa brosse de flagorneur et remis une couche.

– Le bar existait-il avant la guerre ? C’était qui le proprio ?

Gaspard a coupé, sans manière, la parole à sa femme.

– Je ne sais plus son nom. Le père de Claudia a racheté l’établissement au fils. C’est une famille éprouvée par la guerre. Tu sais, Erika, nous avons vécu des choses terribles ici, tu ne peux pas imaginer et tant mieux. Tu étais au Zaïre, préservée dans un milieu privilégié, avec un père muzungu et médecin.

– C’est vrai, Gaspard. Pardon, je ne voulais pas te choquer.

– Non, Erika, pas du tout, demande-moi tout !

Il a caressé délicatement mon bras. J’ai frissonné. Il l’a senti. Sa main est repartie dans l’autre sens. J’ai eu la chair de poule. Il l’a vu. Justement, Tonton s’intéressait au père de Claudia. Quel homme clairvoyant et audacieux ! Investir dès 94 ! C’était une prise de risque. Claudia a approuvé, fière de son papounet. Dès juillet, à la chute de Kigali, ils ont lourdé le Burundi. Beaucoup de maisons étaient à l’abandon, les habitants tués, morts ou en fuite. Les gens se sont servis. Son père a rencontré le fils du proprio dans un bistrot. Il était en partance pour un pays musulman, il a liquidé son bien pour une bouchée de pain.

– Hélas ! s’est émue Claudia, la malaria a emporté Papa l’année dernière.

Les gens ont afflué. Gaspard et Claudia allaient et venaient à notre table. Bières à gogo et douceur de l’air, l’ambiance était joyeuse ! Il y avait les odeurs entêtantes du musc de Gaspard et de la peau de Manzi. Du parfum des fleurs en nocturne. Des grillades et des pommades des femmes. Les bavardages gais en kinyafranglais du public, assez cosmopolite. Les musiciens ont interprété Ancila d’Irangira, l’histoire d’un séducteur qui promet à sa belle de ne jamais plus la tromper. Tu penses, les gens adorent cette légendaire chanson, moi aussi, Gaspard aussi, la piste était bondée. Après plusieurs morceaux, je suis revenue à notre table prendre une bière, bras dessus, bras dessous avec Gaspard. Manzi était au whisky, il conversait en swahili avec des inconnus. Tout en discutant, il a attrapé mon bras, je me suis penchée vers lui.

– Erika, je veux notre enfant. Une fille.

Je me souviens bien de ce moment. Ses yeux mordorés, parsemés de vert foncé. Mon angoisse. Diffuse. Estomac, gorge. J’ai reculé. Il a resserré son étreinte. J’avais peur. Gagner du temps.

– Manzi, lâche-moi et appelle ton agent secret !

Je me suis échappée en riant.

 

1. Chef du « quartier ».

2. « Idiot », en lingala.

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