Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 54 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, vendredi 28 décembre 2018

 

Lawurensiya,

L’après-midi, seule à la maison. James débordait de travail, il me sous-traitait pour des corrections de rapports en français. J’ai préparé un thé et sonné à Maman. Tiens, se souvenait-elle du spécialiste de la patate à Muhima ? Elle s’est récriée.

– Le bistrot Kwa Célestin ! Le père a assisté aux viols de ses filles. Par des dizaines d’hommes, dont des amis, des beaux-frères, le personnel.

Elle a eu cette petite phrase.

– Ma fille, crois-tu tous ces assassins sous les verrous ? Wapi ! C’était en décembre 90 ou 91. Le viol, c’est le crime parfait, sans trace. La justice gacaca s’est surtout focalisée sur les trois mois de génocide. Ça ne m’étonnerait pas que ces types circulent encore dans la zone.

Le soir même j’étais à Giporoso, près de Freddy. Il tapait des bières avec des clients. Ma petite Sista ! Il a sauté sur ses pieds, bras ouverts. Présentée. C’est Erika ! Son frère, c’était mon frère. Nous sommes allés à l’arrière du bâtiment. Il se négligeait, Freddy. Pas rasé, ses cheveux bruns bouclés, gras. Du bide. Un jean trop large et un T-shirt élimé. J’ai contextualisé un minimum. Demandé d’aller voir ensemble Clotilde. Dit ne chercher qu’une info. Vincent et trois autres mecs formaient un quatuor inséparable. Je voulais savoir si les trois avaient violé les cadettes. Freddy a écouté attentivement. Sans me regarder. En tripotant l’étiquette de sa bouteille de bière. Il a posé des questions.

– Ni sawa, petite Sista. On prendra le temps nécessaire. J’enregistrerai, on ne sait jamais.

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Lo, je te passe les détails.

Vincent avait indiqué le chemin. Dimanche après-midi, Freddy et moi sommes allés chez Clotilde. Une dépendance glauque d’une boutique insalubre de Muhima. Elle était au soleil sur un tabouret, dans sa cour cimentée exiguë, enveloppée d’un pagne éreinté. Petite, bien en chair, des cheveux gris tressés sous un fichu, un visage large aux traits bruts. Des yeux pétillants enfoncés dans les orbites et cernés de rides. Elle n’en revenait pas d’avoir deux Blancs chez elle ! Freddy a expliqué ma démarche, le retour aux sources et les recherches de Maman. Elle riait comme une petite fille ! Elle n’en pouvait plus ! Qui lui a appris le kinya ?

Lawurensiya, tu connais les frères. Des heures, ça a pris. C’était une femme adorable. Étions-nous mariés ? Avions-nous des enfants ? Oh ! Pas encore ? Elle prierait pour nous, kabisa. Et le Congo, c’était comment ? Elle était dispersée et heureuse d’avoir de la visite. Je découvrais Freddy. Patient. Très patient. Il l’a fait rire. Il nous a fait asseoir à l’ombre et a sorti de nos sacs à dos des Heineken tempérées. Au début, la vieille a repoussé nos bières. Freddy, son métier, c’est de faire causer et consommer. Sans oublier sa rage perso. Nous avions apporté une quinzaine de Heineken, une bière chère, de Blanc. La Clotilde dèh. Elle a une bonne descente.

Et puis, elle l’a avoué !

– Les trois ont violé.

Freddy a voulu les noms. Elle a tergiversé.

Il l’a eue.

– Mama, tu as livré ton propre fils et tu protèges les autres ?

Elle a pleuré et articulé distinctement :

– Oui. Gaspard aussi a violé. Quant à Antoine, il s’en était vanté ! Je ne l’ai pas balancé, j’ai reconnu les faits.

Elle a essuyé ses larmes. Justifié :

– N’oublie pas, en 90. Un Tutsi, c’était quoi ?

En 94, Antoine avait été atroce. Tueur zélé en journée, violeur le soir chez les Gaspard. Aux gacaca, impossible de le couvrir. Elle n’a jamais trahi Gaspard car c’était le seul à s’être bien comporté pendant le génocide.

– C’est un bon gars, reconnaissant, le défendait-elle, émue. Oui, bien sûr, Gaspard savait qu’elle savait.

Elle ne l’a pas dénoncé. Grâce à lui, elle a une activité, une vie sociale au cabaret. Il s’occupe d’elle, paye ses soins de santé et son électricité.

Freddy a approuvé.

– Kabisa Mama, c’est un bon gars !

Nous sommes restés encore longtemps, pour ne pas l’inquiéter. Je suis allée acheter des brochettes. On a bavardé et ri. On s’est quittés à la tombée de la nuit.

– Petite Sista, je te garde auprès de moi. Demain matin, police judiciaire.

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