Ainsi pleurent nos hommes
Kigali, dimanche 15 juillet 2018
Lo,
Gisenyi, pour toi et Vincent, c’est le hutu power, l’excellence de la haine. Le ciseleur de la destruction, chefaillon de millions de gueux enchantés en machette. Le terroir de Habyarimana. L’ultime président génocidaire.
Gisenyi, pour moi, c’est d’abord un sas. Un tressaillement du Zaïre vers le Rwanda matriciel. C’est la mère. Ma Magnifique. Dans la plénitude du manque des siens. Ses plaisanteries avec les Tatas. Son écoute. Ses anecdotes sur le grand voisin zaïrois. Ses sourires. Ses rires. Sa main droite pudique sur ses lèvres et la topaze dorée miroitante à son annulaire. C’est aussi les yeux du père quand il la regarde, leur couleur Caraïbe flamboyante. Il la serre contre lui. Il embrasse ses tempes. Elle ne le repousse pas, plus, jamais, de son sempiternel Johan je t’en prie.
Gisenyi, Lawurensiya, c’est mon oxygène rwandais. Ta cachette, dirait Vincent.
Le lac Kivu. En venant de la capitale, soudain, il apparaît. Au détour d’un virage aigu. Le Tout Beau, l’appelait Tante Gaudence. Pour se rendre à Kigufi, chez les cinq moniales bénédictines, tu dépasses l’usine nationale de bières. La Bralirwa. Déjà, une promesse de joie en soi. Tu t’engages sur la piste. Tu longes l’eau, sur la gauche.
Surgit mon éden. En journée, la barrière est ouverte. Tu suis l’allée de graviers blancs soigneusement entretenue, jusqu’à la cour, un parking fleuri et la réception. D’un côté, le lac. De l’autre, une trentaine de nouvelles chambres, sobres comme une cellule de clerc. La disposition du monastère n’a pas changé depuis notre enfance. Il y a le grand bâtiment rectangulaire incluant la maison et ses quatre chambres, les sanitaires, la cuisine et ses dépendances, un réfectoire ouvert sur la terrasse et le lac. L’immense gazon est parsemé de parterres. De bancs isolés à l’ombre d’arbres, d’où tu peux rendre grâce à Dieu ou au Tout Beau. Avec, à l’horizon, l’île d’Ijwi, Goma et le volcan Nyiragongo.
Le lendemain, samedi, vers 7 heures, Manzi a téléphoné. Pour s’excuser et reporter au dimanche la visite chez sa Grand-Tante. Il était énervé par la désorganisation congolaise. Il rentrerait à Gisenyi dans l’après-midi.
– Pas de problème, Manzi ! Ravie d’avoir un jour de plus !
Je venais de m’asseoir dans le canapé de la terrasse, face au Tout Beau. Le soleil brillait mais ne réchauffait pas encore. À mes côtés, sur un petit tabouret, une théière bouillante et des beignets sur une soucoupe. Il y avait déjà une dizaine de personnes attablées, apparemment une congrégation en retraite. Le personnel prenait la commande des amateurs d’omelette et invitait à se servir au buffet dressé dans la salle à manger. Thé, café, chocolat et lait chauds. Des pains, des salades de fruits variées, des avocats, du miel et des confitures maison, du fromage et des yaourts locaux, du beurre, une soupière fumante de bouillie d’avoine. Un petit déjeuner aussi copieux qu’avant.
Sœur Agatha est arrivée. Petite tête ronde joviale avec de grands yeux marron. Elle a salué chacun des religieux, avec sa chaleur habituelle. Elle est venue vers moi. Très souriante. Mamelue, poussant devant elle son gros ventre ceint d’un énorme trousseau de clés. Je me suis levée pour l’embrasser, avec tendresse et respect.
– Erika ! Tu nous as manqué ! Depuis Noël ! Cinq mois !
Nous avons échangé des gentillesses. La sœur intendante a tenu à me présenter aux pénitents. Plusieurs m’ont examinée tel un bestiau de ferme. Sans me consulter, ils lui ont demandé si j’avais un parent rwandais. Les écoutant, j’ai de nouveau pensé que la sœur Agatha ne s’enquérait jamais de Maman. Pourtant, elle la savait vivante et à Bruxelles. M’est revenu en mémoire un bavardage téléphonique avec Vincent à ce sujet. Moi, commentait-il, c’est ton étonnement qui m’étonne. J’avais changé de conversation. Gisenyi, Kigufi, Lo, j’ai un besoin vital de les garder intacts. Tant pis pour mon trouble persistant à l’endroit d’Agatha et de sa dégaine un tantinet obséquieuse.
– Erika vient ici depuis son enfance. C’est notre sœur, une fidèle. Elle aime la chambre près de l’oratoire. Attends-moi, Wanjye, je vais prendre un café près de toi.
Lo, j’ai été touchée tu sais. Elle se dirigeait vers le réfectoire, dans sa soutane brun clair et son voile brun foncé. Je l’ai suivie des yeux. Elle portait, comme d’habitude, une paire de baskets de course à pied, avec des socquettes noires. La sœur est revenue avec un bol de café au lait. Elle s’est affalée près de moi. J’ai pris des nouvelles de ses études. Elle suivait un cursus en management et leadership à Gisenyi. Les cathos et le pognon, je te jure. On a papoté. L’intendante a soupiré. Elle devait travailler.
– Merci, Wanjye, pour ce moment. Et toi ? Que prévois-tu ?
– Oh justement, ma sœur. Pouvez-vous m’indiquer la maison
d’Higaniro 1 ? C’est une des deux villas, près du dispensaire, mais laquelle ?
Elle s’est brutalement mise debout. D’un coup, très agitée. Méconnaissable ! Elle a haussé la voix. Froncé les sourcils.
– La maison d’Higaniro ! La maison d’Higaniro ! Pourquoi ? J’ignore où elle se trouve ! Je ne sais pas ! Enfin, pas vraiment…
Je la regardais. Perplexe. Tension sur la terrasse. Palpable. Dans mon oblique gauche, j’ai perçu l’attention de la confrérie. Un novice, en train de débarrasser, a déposé avec précaution une pile d’assiettes. Il nous écoutait. Il ne parlait pas un mot de français. Ce n’était pas nécessaire. Suffisait, ce nom. Higaniro.
– Pourquoi souhaitez-vous identifier cette maison, Erika ?
Elle me vouvoyait ! L’atmosphère subito pesante m’a arrachée à mon bercement lacustre.
– Ben… Euh… Je n’ai pas de raison particulière… Peut-être pour avoir une destination de marche ? Aujourd’hui, je tiens à localiser, avec exactitude, la villa d’Alphonse Higaniro !
Elle transpirait. S’est rassise, au bord du divan. Bras croisés. Mâchoire contractée.
– Je ne le connaissais pas, a-t-elle anticipé. Non, Erika, je ne le connaissais pas ! Enfin, cependant, un jour, une seule fois, je l’ai croisé sur la route vers la Bralirwa.
– La Bralirwa ? Ça fait une trotte.
– J’étais en voiture, avec notre chauffeur. Higaniro lui a fait signe de s’arrêter. Il cherchait son chemin.
– Hein ? Son chemin ? Il est d’ici, non ?
Elle a bafouillé. La congrégation mastiquait. En silence. Seuls, des cliquetis de couverts.
– Il conduisait lui-même ? Un patron comme lui ?
– Oui. Lui-même ! Il était sans son chauffeur. Il s’était perdu.
– Ah…
Elle m’a entraînée derrière la chapelle. A soulevé à pleines mains sa soutane. Nous sommes montées sur un banc en pierre. Des domestiques étalaient des draps sur une corde. Elles ont observé la scène. Bouche bée ! Sœur Agatha a allongé le bras pour m’indiquer, confuse, la fameuse villa.
Je m’en suis allée. J’ai oublié… Au crépuscule, je suis rentrée en taxi-moto à Kigufi. J’étais en train de régler ma course quand la mère supérieure, la belle Nyampinga, excitée, m’a apostrophée d’un claquant Erika ! sans même saluer le motard.
– Bonsoir, Mère !
– Erika, la sœur Agatha m’a informée de ta recherche sur la villa d’Higaniro.
– Oui, Mère.
La prieure, top-modèle en robe d’église, gestionnaire d’un couvent hôtelier et de sa ferme, m’attendait sur le seuil. Moi, athée pratiquante, pour m’entretenir de ce chien d’Higaniro ! Je me suis inclinée, yeux baissés, pour lui serrer la main avec déférence. Elle m’a redressée en soutenant mon menton, son mètre quatre-vingt-cinq penché sur moi.
– Qu’a-t-elle raconté ? Sais-tu qu’Higaniro a été jugé chez ton père ? En Belgique ?
– Oui, je le sais. Ben, elle m’a finalement indiqué le lieu, après m’avoir expliqué ne pas connaître l’homme. Si ce n’est l’avoir croisé une fois, par hasard, alors qu’il s’était égaré.
La mère supérieure a explosé.
– Elle a comparu à son procès à Bruxelles pour le défendre ! Dis-moi, Wanjye, toi, choisirais-tu un inconnu comme témoin à décharge pour une accusation de crimes contre l’humanité ?
– Mère ! Sœur Agatha a trempé ?
Lo, je n’en revenais pas ! La prieure m’a attirée sur le banc du porche, bardé de bougainvilliers et de roses.
– Trempé ? C’est une Interahamwe ! Erika, au fond de toi tu le sais ! Je ressens ton malaise avec elle. Agatha aussi le sent, j’en suis sûre. Tu ne la supportes pas ! Tu lui donnes la politesse pour protéger ton enfance, pour te sauvegarder. En 94, elle travaillait pour Higaniro. Nous étions une vingtaine de religieuses, dont plusieurs Tutsis. Bouclées dans la salle à manger des pensionnaires. Qui détenait les clés ? Agatha ! Elle portait déjà un gros trousseau à la taille et un talkie-walkie. Elle traitait sans intermédiaire avec Higaniro ! Ou bien avec le chef des miliciens et un gradé. Elle aussi avait peur. Auprès des tueurs, elle justifiait sa présence d’être ensemble avec nous seulement à cause de Dieu.
– Elle vous a malmenées ?
– Tu devais t’adresser à elle avec égard et humilité. Elle, la novice, était devenue la propriétaire de nos vies.
– Pourquoi ? Pourquoi agissait-elle de la sorte ?
– Parce qu’elle est hutue, tiens. Elle venait d’intégrer notre foyer bénédictin. Elle était très orgueilleuse. C’était l’opportunité pour elle de nous mépriser, de nous appeler inyenzi.
– Ma mère, et Dieu ? Sœur Agatha, a-t-elle la foi ?
– Dieu ? Ces gens-là profitent de Dieu pour cacher qu’ils sont pires.
Nous nous sommes assises. Il y avait une lanterne en fer forgé derrière la prieure. Elle était belle, Nyampinga. Elle avait une peau soyeuse. Un teint cuivré avec des traits fins réguliers. De grands yeux marron clair légèrement étirés. De discrètes lunettes. J’ai passé le bras sous sa soutane et blotti sa main dans les miennes. Elle était accablée. Les siens ont été assassinés. Il lui reste un neveu, bébé à l’époque. Sa voix a tremblé de colère et de chagrin contenus. Elle a raconté.
Une nuit, un des policiers communaux qui les surveillaient, de mère tutsie, a corrompu son collègue. Il avait l’intention d’exfiltrer les religieuses vers Goma, par le lac. Agatha ne voulait rien entendre. Il fallait, s’acharnait-elle, en aviser d’abord Higaniro ! Le policier bâtard a palabré, plaidé qu’elle aussi serait machettée. D’ailleurs, il se la réserverait. Non ! Je suis hutue, hurlait-elle. Une Hutue traître ! Aux ordres des Tutsis, a rétorqué le corniaud. Le temps s’égrenait. À l’aurore, sœur Agatha a capitulé. Sans délai, aidé par des pêcheurs zaïrois, dans le froid glacial du Nord, le policier a embarqué la communauté sur des pirogues. Elles ont ensuite été abritées par les abbayes bénédictines en Belgique.
– Ma mère, comment se déroulait le quotidien en Belgique ? Entre vous ?
Elle a gémi.
– Au début, j’implorais des prières. Pour la paix des suppliciés. Pour nous, exsangues de nos familles. Erika, pour nous assister, pour obtenir le secours divin. L’Agatha, certaines Hutues, pas toutes, et les Belges refusaient. Au nom du Dieu tout-puissant, miséricordieux, agenouillons-nous, invoquaient-elles. Prions. Pour oublier. Pour pardonner. Pour aimer. Alors, Erika, ta question… Je m’exhorte à la gratitude. À être reconnaissante envers l’hospitalité des consœurs de Liège et de Maredsous.
Mère Nyampinga a caressé ma main pensivement.
– Erika… En Belgique, l’esprit pieux de mon père m’a visitée – que son âme soit en Christ. Jadis, il affirmait la gémellité des Hutus et des Blancs. Des pécheurs, prêts à s’humilier par cupidité. C’est une malédiction, compatissait-il, d’avoir une nature contradictoire d’avarice et de gourmandise. Kabisa Wanjye. En Belgique, j’ai étudié les Blancs. Eux aussi, ils ont exterminé les leurs. Ceux appelés juifs, ils les ont déportés pour les effacer. Erika, en vérité je te le dis. La supériorité définitive du Blanc sur nos frères, c’est d’exporter sa violence hors de chez lui, hors de son continent. À l’insu des siens. Ni vu ni connu. Est-ce de l’intelligence ? Le résultat d’une expérience millénaire d’oppression ? Du machiavélisme ?
La belle Nyampinga s’est tue. Elle s’est essuyé les yeux avec nos mains enlacées. Elle s’est levée.
– Pardonne-moi, Wanjye. Je suis découragée ce soir. Viens, allons prier dans notre chapelle.
1. Alphonse Higaniro, né en 1949, industriel surnommé « le coffre-fort des
Interahamwe », la milice génocidaire hutu. Condamné en 2001 à vingt ans de détention par la cour d’assises de Bruxelles, dans le cadre du procès dit des « quatre de Butare ».
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Lawurensiya !
Quarante minutes plus tard, j’ai profité de l’office des vêpres pour m’échapper du culte et filer contempler le lac. Devant le Tout Beau si paisible, j’ai fumé des cigarettes. Décrypté ma journée. Lawurensiya, j’étais bouleversée. Kigufi ! Oui, je savais au fond de moi. Oui, elle a raison la prieure. Tu ne la supportes pas ! […] pour protéger ton enfance, pour te sauvegarder. Et Vincent, son commentaire. Il n’avait pas poussé sa langue. Effleuré, sans l’érafler, ma cachette, mon refuge. Vincent, il m’a déniaisée comme ses baisers. Du bout des lèvres. Doucement. Pour commencer.
Mon portable a vibré dans mon sac, avachi sur l’herbe. Je n’ai pas bronché. Puis une deuxième. Troisième fois. Peut-être Manzi ? À propos de demain ? J’ai pris le téléphone. James.
– Putain, Erika ! Tu fous quoi ?
– Je célèbre le lac Kivu.
– Ah !… Je stressais. J’ai essayé de te joindre plusieurs fois ! Comme tu prends des motos…
– Ooooh, mon Jaja ! Tout va bien.
Nous avons bavardé. De son prochain départ pour la Belgique. D’Assumpta, de ses princesses, de notre petite famille à nous. Ça va, Erika ? a-t-il insisté. Super, Jaja ! T’sais bien, Gisenyi et moi… Je lui ai expliqué y être venue avec Manzi. La promenade dominicale sur la crête Congo-Nil, le lendemain, pour aller saluer sa Grand-Tante.
– Karatéka, Manzi je veux dire, tu l’as déjà bouffé ?
– C’est pas à l’agenda.
– Erreur, Erika ! Ça te distraira ! Karatéka, c’est le profil parfait. Un type correct et sans cœur.
– Des nouvelles de Vincent ? ai-je coupé.
Sa voix s’est altérée, recouverte par les chuchotis du Kivu à mes pieds.
– Quoi, Jaja ? Tu m’angoisses.
– Vincent, franchement, ça va pas. Il s’en veut à mort. Ton mutisme le déstabilise. Erika, il est affolé. En panique !
– Ah bon ? Panique de quoi donc ?
– D’avoir brisé la relation. De te perdre. Ça me déchire, répète-t-il. Conséquence, il a foiré un gros contrat. Même baiser, il n’arrive plus.
– Il n’arrive plus à baiser ?
– Umva Erika, te formalise pas. C’est un truc de mec. Quand ça déconne avec ta femme à cause de toi-même.
Je me suis tue.
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots
dont naîtraient les étoiles 1
– Erika ! Vincent t’aime. Alors, hein, ne confonds pas tout !
– Écrire un message, deux mots, ndagusaba imbabazi, je te demande pardon. Ça lui arracherait quoi ? Les couilles, j’imagine ? Allez, rien que neuf lettres, mbabarira, pardonne-moi.
James n’a pas ri.
– Umva Erika. T’es blessée par mes propos ? Je traduis du kinya, c’est très différent l’expression des sentiments.
– Ben, change de métier si t’es si nul !
On a ri. J’ai versé des larmes silencieuses. Torturé James. Je voulais entendre les mots de Vincent en kinya. Leurs sonorités. Leurs anxiétés. La syllabe trop étirée du ri d’Erika. Je voulais une impossible traduction littérale.
– Vincent, il recourt aux proverbes pour dévoiler ses sentiments, s’est agacé James. C’est soit incompréhensible, soit intraduisible !
– James, pourquoi devrais-je faire le premier pas ?
– Pour lui apprendre comment faire. Ouvrir la voie. Erika, je te jure, il accourra à Kigali.
– Pourquoi toi tu sais et pas Vincent ?
– Moi non plus, je ne sais pas. Sinon, Assumpta ne serait pas enceinte d’un autre.
Les pêcheurs, évanescents, glissaient là-bas loin, en eaux congolaises. Le Tout Beau recouvrait son immobilité, à peine striée par des frissons de vent. Il chantonnait sa mélodie suave et immémoriale. Plus puissante, Lo, que nos inépuisables agonies.
James a allumé une clope.
– Erika ? Une dernière avec moi ?
– Ouais, Jaja. Puis dodo. Suis exténuée.
1. Apollinaire, « Obus couleur de lune – Il y a », op. cit.
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