Ainsi pleurent nos hommes
Kigali, dimanche 4 février 2018
Lawurensiya, donne-moi la main. Parcourons ensemble le chemin connu.
Le crime était d’abord une amputation de notre intimité – de notre univers,
De ce qu’il en subsistait.
Il était une fois, 1959. La Révolution sociale hutue.
Ouverture de la chasse à courre. La meute de chiens se faisait un fix de la chair des ancêtres. Il y a des addictions, fulgurantes. De crocs en crocs, ils ont déchiqueté par fragments nos familles. Le grand-père, les oncles.
La mère, c’est notre fragment à nous.
Elle ne s’est jamais plainte. N’a jamais, rien, raconté.
1962, l’indépendance.
Dans l’intervalle, les humiliations. Crachats, coups, injures – vermines, inyenzi.
La maison, de nouveau brûlée. Sa mère, ce serpent, elle avait rampé sous la porte d’entrée, sommairement rafistolée après les détériorations de 59. Ses habits, en feu. Elle les avait arrachés, là, dans l’enclos infesté par les pilleurs, des voisins. Ils s’étaient gaussés de sa maigreur. Ils avaient plaisanté sur la mort du grand-père. Avait-il succombé à son lynchage pour traîtrise ou bien à son épouse, sèche comme un coup de trique ?
La trique. La mère et sa mère ont fui au Zaïre avant de se la prendre.
La mère n’a pas de narratif. Elle ne produit pas un récit de soi.
Il y avait ses chants. Quotidiens.
Elle vaquait aux tâches ménagères ou cuisinait. Le père le lui reprochait.
– Agnès, c’est au personnel de maison de faire ça. Pas à toi.
Aujourd’hui, je me dis que les activités domestiques c’était son viatique.
Elle passait un tablier. Se mettait pieds nus. Sandales soigneusement rangées sur le gazon. Elle prenait un seau, un torchon, une raclette. Passait en revue les produits d’entretien dans le placard sous l’évier de la cuisine. Se décidait pour le Vim et l’eau de Javel.
Elle coupait la radio. Remerciait d’abord Imana, Dieu.
Elle fredonnait. Arpentait les différentes pièces du rugo, le foyer. Peut-être comme les sentiers de chez elle, naguère ?
Ce silence dont elle nous emmurait. Il rendait fou Johan, son mari, notre père.
Ce silence, qu’indiquait-il ?
Maman manquait de mots en français, pensais-je. Son répertoire était désaffecté du vocabulaire de la tendresse. Elle les connaissait sûrement dans sa langue maternelle, le kinyarwanda. Le kiswahili aussi, je l’entendais le parler à Goma et Bukavu, au Zaïre.
Elle disait au père ne pas vouloir nous transmettre sa langue.
Elle disait au père ne pas vouloir infecter ses enfants.
Elle se taisait, d’humiliations.
La honte, ce détracteur intime. Qui décline ad nauseam ta nullité.
La substantifique moelle de nos familles, ainsi l’ont-ils entamée.
Mère, tu as eu raison de la fermer,
Pour ne pas nous entailler aux tessons ceignant ton cœur.
– Tais-toi !
Accroche-toi aux tâches domestiques.
Mets-y ton âme, devenue peau de chagrin. Prends-la, ta loque et, astique, Maman. Astique.
Comme les femmes rescapées âgées ou les plus démunies, auxquelles l’État a confié le nettoyage des rues et des lieux publics. Nous sommes le pays le plus propre d’Afrique. Toute cette hémoglobine visqueuse à vidanger. Alors ça frotte, ça range, ça ramasse – ramasser, elles savent ce que c’est.
Les Mille Collines sont rutilantes.
La crasse, Lo, ici, elle est immanente aux êtres. Elle est intérieure.
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